DIFFICULTE' proposée à. M. Rollin
sur un endroit de son Traité des Etudes.
Est un des Adorateurs des Ecrits et des Ta- Clens lens de M. Rollin , qui prend la liberté de
lui demander la solution d'un doute qui lui est
venu en lisant son Traité des Etudes , tom. 1 .
page 15. Edit. de Paris , chez Etienne , 1726.
M. Rollin s'exprime ainsi , la quantité qui contribue tant au nombre et à la cadence du discours ,
n'a pû sefaire admettre dans la Langue Françoise.
J'avoueray bien que la quantité qui se trouve
dans notre Langue , n'est peut-être pas aussibien marquée que dans les Langues Grecque et
Latine , mais qu'il n'y en ait point du tout , c'est
une décision qui me paroît un peu forte.
Je crois en trouver dans la prononciation de
tous les mots François de toutes les phrases ; ne
pourroit-on pas même dire que notre Poësie a
une espece de quantité , sans laquelle les VersFrançois n'ont aucune grace et sont extremement rudes ?
M. Rollin , tom. I. p . 199. dit lui- même
qu'en François l'on ne peut prononcer pate , qui
se dit des animaux , comme pâte , qui signifie de
la farine détrempée avec de l'eau , ce qui ne peut venir que de ce que le premier est bref , et le second est long.
On peut voir encore tome r. p. 262. une note
o M. Rollin paroît retrancher ce qu'il avoit dit cy- dessus , p. 15.
1. Pour ce qui regarde les mots , en voici de
route espece , par rapport à la quantité.
La premiere sy labe est breve dans bilon ,
meton , mouton , ăvoit , feroit , děvant , jämais ,
toujours , &c.
Ivj La
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La premiere est longue dans baton , brom,
nombreux, lungueur, quarré, parlé, beauté, &c.
En voici dont la seconde est breve , muse
buse , regle , cette , et tous les mots qui finissent
en e muet.
Les mots suivans sont de trois longues , cōm¬
pōsē , appōllōn , presumption , &c.
Ceux-cy sont de trois breves, l'unisson , ünissons , &c.
Les mots d'une longue et de deux breves sont
encore plus connus convenir, sōutenir, rēgalër,
conjerer , plaidoyer , &c.
On en trouve aussi grand nombre d'une breve
et de deux longues , comme remarquer , gouver
ner , &c Il faut raisonner de même des autres
especes de pieds où la quantité n'est gueres plus.
difficile à discerner qu'en Latin.
2. Cette quantité qui se fait si bien sentir , ce
me semble , dans les mots François , paroît encore plus dans les phrases. Celle que j'ai rapporté
du Traité des Etudes , peut servir d'exemple , on
ne peut gueres la prononcer qu'avec cette quan- rité..
La quantité qui contribue tant aŭ nombre et
ă lă câdence du discours nå pū së faire admēttrẻ dāns la Langue Françoise. Cet exemple suf
fit pour faire sentir la difficulté que je propose..
3. Pour ce qui est de la Poësie , tout le monde
lit les grands Vers avec une certaine cadence
sans laquelle la Poësie seroit extremement_rude. Tous les Vers François ne sont pas susceptibles de cette cadence , il n'y a que ceux où le
goût ou plutôt l'oreille , a sçû placer les mots
dont la quantité étoit la plus propre à la structure du Vers, et à son harmonie. Cette quantité
Quable et necessaire à la Poësie Françoise , se
trouve
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trouve dans ces Vers de M. Despréaux , qui
pour cette raison font plaisir à entendre lire er
prononcer.
De tōus lēs ǎnīmaūx qui s'ëlēvĕnt dåns l'ãix,
Qui mārchēnt sur la Tērre ou nàgēnt dans la Mēr ,
Dě Părïs aū Pěrou , dū Jăpon jusqu'à Rōmě ,
Lè plüs sōt ānĭmǎl , å mōn ävis , est l'hōmmč.
Faute de cette cadence , fondée sur la quantité
des mots François , l'on trouve dans les mauvais
Poetes une infinité de Vers qui sont extremement
chocquans , quoique l'émistiche et le nombre
des pieds y soient scrupuleusement gardez.
Je ne m'étends pas davantage , parce que je ne
prétens qu'exposer une difficulté que M. Rollin est
plus que personne en état de résoudre. Je crois que
si l'on faisoit attention à cette quantité de la Langue Françoise et qu'on en recherchât les regles.
avec soin , on faciliteroit aux Etrangers sa veritable prononciation , et qu'on corrigeroit les
mauvais accens qu'apportent à Paris la plu- part des personnes de Province ; ces accens défectueux ne viennent , ce me semble , que de ce
qu'ils font longues les syllabes qu'il faudroit fairebreves , comme les Norinans , ou breves celles.
qu'il faudroit faire longues , comme les Gascons , Provençaux , Perigourdins, & c. Si M. Rollin veut avoir pour l'Auteur de cette difficulté la
même condescendance qu'il a pour tous ceux qui cherchent à s'instruire , peut-être ê pourra -t'il t sehazarder à lui proposer d'autres . difficultez plus
importantes encore, qui l'arrêtent dans le Traité
des Etudes qu'il juge cependant si plein de dọc- tring:
1040 MERCURE DE FRANCE
trine , qu'il croit que les plus grands 'Maîtres
peuvent y trouver de quoi profiter.
C. L. R ***