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1
p. 119-121
« Il est surprenant, Monsieur, qu'on ait hazardé une conjecture si peu mesurée [...] »
Début :
Il est surprenant, Monsieur, qu'on ait hazardé une conjecture si peu mesurée [...]
Mots clefs :
Ermite, Homme
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texteReconnaissance textuelle : « Il est surprenant, Monsieur, qu'on ait hazardé une conjecture si peu mesurée [...] »
Left furprenant , Monfieur , qu'on ait
hazardé une conjecture fi peu mefurée
que celle contenue dans la lettre inférée
au Mercure du mois d'Août , page 142 ,
où l'Auteur délibere fur l'évidence des
preuves , & veut du moins établir des doutes
bien fondés , qu'un Hermite qui parut
dans la capitale des Sevennes en 1682 , &
y mourut en 1718 , pouvoit être M. Foucquet
, Surintendant des Finances ; ce qui
fert d'appui au fentiment de MM. de Gourville
& de Voltaire , qui veulent que M.
Foucquet foit forti de fa prifon quelques
tems avant fa mort , quoiqu'on fçache
communément qu'il mourut à Pignerol le
23 Mars 1680 .
Cet Auteur n'eft pas excufable , ou d'a- '
voir ignoré que Nicolas Foucquet , Marquis
de Bellifle , nâquit en 1615 , ou que
l'Hermite , connu fous le nom de Frere
Jean Baptifte , mort à Alais en 1718 ,
n'étoit âgé que de quatre-vingt ans ,
de
120 MERCURE DE FRANCE.
l'aveu de quatre cens perfonnes vivantes
encore , dont plufieurs ont été en grande
liaifon avec lui , & qui toutes s'accordent
aujourd'hui à ne lui donner , lors de fa mort,
que cet âge là tout au plus , & non celui
de cent trois ans que devoit avoir l'Hermite
pour établir la vraisemblance de la
conjecture.
Ainfi , ce que M. d'Auvergne , dans fa
lettre inférée au Mercure d'octobre , regarde
comme une erreur de date , par rapport
à l'expreffion de MM. de Gourville &
de Voltaire , eft exactement une erreur de
fait , qui rend l'anecdote évidemment
fauffe.
Il feroit aifé de s'en convaincre par la
comparaifon de la taille & des traits de
M. Foucquet , avec ceux de Frere Jean-
Baptifte , qui étoit ( dit- on ) au - deſſus de
cinq pieds fept pouces , de groffeur proportionnée
, blond & de grand embonpoint ;
& encore par celle de fon écriture , qu'on
voit ici dans fa difpofition derniere d'une
fomme affez confidérable , qu'il légua à
l'Hôpital d'Alais , où il mourut de la pierre.
Rien d'ailleurs ne répugne aux conjectures
que cet Hermite étoit homme de
naiffance & perfonnage de diftinction ; fon
air , fes manieres & fon efprit orné , ne
permettoient pas d'en douter. C'étoit un
homme
FEVRIER. 1755 121
homme fort circonfpect , & très en garde
contre les queſtions qui tendoient à le pénétrer
; tout ce qu'on a pu conjecturer ,
c'eft qu'il étoit de Normandie.
J'ai l'honneur d'être , &c...
Leiris , ancien Officier d'Infanterie.
A Alais , ce premier Novembre 1754.
hazardé une conjecture fi peu mefurée
que celle contenue dans la lettre inférée
au Mercure du mois d'Août , page 142 ,
où l'Auteur délibere fur l'évidence des
preuves , & veut du moins établir des doutes
bien fondés , qu'un Hermite qui parut
dans la capitale des Sevennes en 1682 , &
y mourut en 1718 , pouvoit être M. Foucquet
, Surintendant des Finances ; ce qui
fert d'appui au fentiment de MM. de Gourville
& de Voltaire , qui veulent que M.
Foucquet foit forti de fa prifon quelques
tems avant fa mort , quoiqu'on fçache
communément qu'il mourut à Pignerol le
23 Mars 1680 .
Cet Auteur n'eft pas excufable , ou d'a- '
voir ignoré que Nicolas Foucquet , Marquis
de Bellifle , nâquit en 1615 , ou que
l'Hermite , connu fous le nom de Frere
Jean Baptifte , mort à Alais en 1718 ,
n'étoit âgé que de quatre-vingt ans ,
de
120 MERCURE DE FRANCE.
l'aveu de quatre cens perfonnes vivantes
encore , dont plufieurs ont été en grande
liaifon avec lui , & qui toutes s'accordent
aujourd'hui à ne lui donner , lors de fa mort,
que cet âge là tout au plus , & non celui
de cent trois ans que devoit avoir l'Hermite
pour établir la vraisemblance de la
conjecture.
Ainfi , ce que M. d'Auvergne , dans fa
lettre inférée au Mercure d'octobre , regarde
comme une erreur de date , par rapport
à l'expreffion de MM. de Gourville &
de Voltaire , eft exactement une erreur de
fait , qui rend l'anecdote évidemment
fauffe.
Il feroit aifé de s'en convaincre par la
comparaifon de la taille & des traits de
M. Foucquet , avec ceux de Frere Jean-
Baptifte , qui étoit ( dit- on ) au - deſſus de
cinq pieds fept pouces , de groffeur proportionnée
, blond & de grand embonpoint ;
& encore par celle de fon écriture , qu'on
voit ici dans fa difpofition derniere d'une
fomme affez confidérable , qu'il légua à
l'Hôpital d'Alais , où il mourut de la pierre.
Rien d'ailleurs ne répugne aux conjectures
que cet Hermite étoit homme de
naiffance & perfonnage de diftinction ; fon
air , fes manieres & fon efprit orné , ne
permettoient pas d'en douter. C'étoit un
homme
FEVRIER. 1755 121
homme fort circonfpect , & très en garde
contre les queſtions qui tendoient à le pénétrer
; tout ce qu'on a pu conjecturer ,
c'eft qu'il étoit de Normandie.
J'ai l'honneur d'être , &c...
Leiris , ancien Officier d'Infanterie.
A Alais , ce premier Novembre 1754.
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Résumé : « Il est surprenant, Monsieur, qu'on ait hazardé une conjecture si peu mesurée [...] »
Un texte critique une conjecture publiée dans le Mercure d'août 1682, selon laquelle un ermite apparu à Alais en 1682 et mort en 1718 pourrait être Nicolas Foucquet, Surintendant des Finances. Cette hypothèse suggère que Foucquet aurait échappé à sa prison avant sa mort officielle à Pignerol en 1680, une théorie soutenue par MM. de Gourville et de Voltaire. L'auteur réfute cette conjecture en soulignant que Foucquet, né en 1615, ne pouvait avoir cent trois ans en 1718. L'ermite, connu sous le nom de Frère Jean-Baptiste, était âgé de quatre-vingts ans selon le témoignage de quatre cents personnes encore en vie. De plus, les descriptions physiques et l'écriture de Foucquet diffèrent de celles de l'ermite. L'ermite était décrit comme grand, blond et corpulent, tandis que Foucquet ne correspondait pas à ces traits. L'auteur conclut que la conjecture est erronée et que l'ermite était probablement un homme de naissance et de personnage distingués, originaire de Normandie.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 118-126
A M. DE LA PLACE, Auteur du MERCURE.
Début :
PERSUADE, Monsieur, des avantages que les Arts de Peinture, de Sculpture [...]
Mots clefs :
Sculpture, Peinture, Expressions douces, Grâces, Ruisseau
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A M. DE LA PLACE, Auteur du MERCURE.
A M. DE LA PLACE , Auteur du
MERCURE.
PERSUADE , Monfieur , des avantages
que les Arts de Peinture , de Sculpture
& c , les Peintres & les Connoiffeurs
peuvent retirer de la defcription d'un
fameux Tableau du célébre Corrége ,
que la France vient tout nouvellement
d'acquérir , je vous prie d'en permettre
l'infertion dans votre Mercure . Elle fait
le contenu d'une lettre que M. Luet de
Bifcontin , ancien Officier d'Infanterie ,
vient de m'adreffer de Marſeille ici à S.
Chamas.Ce favant Connoiffeur nous le
décrit avec beaucoup de lumieres &
de fagacité. Une imagination brillante
& un ftyle délicat femblent en faire le
moindre mérite : en voici l'extrait.
J'ai l'honneur d'être & c.
P. de V **** de P. ****
LETTRE contenant la defcription d'un
Tableau repréfentant les GRACES
qui fe baignent dans la fontaine
d'Acidalie.
J'AI 'AI enfin vu ce précieux Morceau : il
eft non -feulement très-beau , mais encore
je l'ai trouvé parfaitement bien
confervé. On peut dire , Monfieur ,
qu'il n'a pas été payé , quoiqu'on ne
l'ait acquis qu'en le couvrant d'or. Il a ,
franc de baguette,quatre pieds un pouce
de hauteur fur fix pieds cinq pouces de
largeur . Hâtons - nous de vous le décrire.
Je ne voulus point le découvrir qu'auparavant
je ne l'euffe fait placer en un
jour favorable , afin que je puffe jouir
de l'effet du tout enfemble . Il le fit fi
bien , & j'éprouvai un fi grand plaifir
à fon afpect , que je fentis naître dans
l'ame les mêmes mouvemens que l'action
y eût excité , fi elle fe fût paffée
réellement à mes yeux.
Il eſt certain , Monfieur , que de tous
les fujets de Peinture , ceux du genre
galant font ceux qui intéreffent davanrage
, qui ont le plus d'attraits fur l'ima120
MERCURE DE FRANCE .
gination , & qui pénétrent le plus l'âme
du Spectateur. Vous favez que c'eſt là
un goût qui , en enfantant & exécutant
des Sujets gracieux & aimables , ne
manque jamais de donner aux objets
des fituations riantes , des caractères
agréables , & aux figures des expreffions
douces , tendres , délicates , qui flattent
l'oeil , égayent l'efprit , féduifent le coeur.
11 eft donc conftant que les tableaux
comme celui - ci , repréfentans des femmes
dans l'âge de plaire , ont un appas
général. Cela eft aifé à concevoir ; tout
eft charmes , tout eft délices en elles :
elles font la production la plus touchante
, la plus exquife de la nature :
le plaifir anime leurs moindres mouvemens
, & la plupart de leurs actions acquierent
enfin un redoublement d'intérêt.
Notre Tableau devient ainfi un des
plus fatisfaifans ; il nous dépeint , comme
je vous l'écrivis , les Grâces qui fe
baignent dans la fontaine d'Acidalie.
Mais le Corrége les a épifodiquement
accompagnées de divers petits Génies
repréfentans les Amours , les Ris , les
Jeux , les Attraits dont elles font toujours
fuivies. Cupidon , ce redoutable
Dieu , voltige au-deffus des trois Divinités
:
JANVIER. 1763. 121
nités la Fontaine , le Ruiffeau qui en
naît , les Sites & les Arbres du Payfage
y paroiffent avoir été fi fimplement
conduits par la Nature , qu'on
croiroit encore voir ceux du temps de
l'âge d'or.
L'une des Grâces , que je préfume
être Aglaïa , comme la premiere d'entre
elles , occupe la principale place qui eſt
vers le milieu , un peu dans l'enfoncement.
Elle eft de face & debout fur le
bord du ruiffeau : elle a même un pied
dedans. D'une main elle s'appuye fur
le bras de fa compagne ; de l'autre ,
elle fe preffe le mammellon pour en
faire fortir du lait qu'elle répand dans
l'eau . Cette charmante figure ſe préfente
dans une attitude , dont le contour
eft d'une élégance achevée : elle
étale une gorge des mieux fournies , &
des hanches d'une parfaite conformation.
Son teint , dont l'éclatante couleur
eft des plus flatteufes , frappe vivement.
Ses cheveux dorés , & un voile incarnat
attaché fur l'épaule , flottent au gré des
zéphirs.
Quelle douce langueur ne nous montre-
t-elle pas ! De quelle grace , & avec
quelle fine expreffion n'épanche-t - elle
II. Vol. F
-122 MERCURE DE FRANCE .
pas
fon lait ? On croit voir couler du
nectar. Ses yeux languiffans , fa bouche
riante , & un certain air entre le tendre
& le mélancolique , la rendent touchante
& adorable. Auffi pourroit- on
dire que cette Gráce a plus de grâces que
les deux autres .
Cependant celle fur laquelle Aglaia
s'appuye , que nous nommerons Thalie
ne fe préfente pas moins agréablement ,
quoique de profil. La forme de fa
gorge , la coupe délicate de fa taille ,
ont des charmes qui féduifent & nous
prouvent ce qu'elle eft . Notre incomparable
Peintre ne l'auroit pas admiſe au
nombre des grâces , fi elle n'en eût été
pétrie. Elle tâtonne dans l'eau jufqu'à
moitié cuiffe ; & d'une forte
de flacon de cristal à l'antique , elle
répand fur la tête d'un des Jeux , fans
doute , quelque éffence odoriférante
dont le parfum imaginé femble embaumer
l'air qu'on refpire.
Non loin de-là un des Amours traîne
après foi Euphrofine dans la fontaine ,
celle des Graces qui nous montre le dos.
Elle marche en avant , & femble vouloir
s'élancer dans l'eau. Je n'ai guère
vu de dos mieux deffiné , ni d'une fi
JANVIER . 1763 . 123
charmante eurifthmie. Celui de la Vénus
de Medicis n'eft certainement pas d'une
plus belle proportion ; l'attitude en eft
gracieufe à l'extrême . Les parties de
formes ondoyantes ont je ne fai -quoi
de vif, de remuant , d'animé , qu'il n'eft
pas poffible de rencontrer fi bien
ailleurs. Elle eft de caractère léger , délicat
, tel que le charmant Corrége le
donne ordinairement aux Déeffes & aux
Nymphes.
Quelle légéreté ne remarque-t- on
pas dans l'Amour qui vole ? Sufpendu
dans les airs , il femble planer , pour
mieux ajufter fon coup . Le minois capricieux
& dépité , avec lequel il décoche
fon dard , eft d'une expreffion fi
vive , & fi naturelle , qu'en croyant
qu'il refpire véritablement , on ſe perfuaderoit
prefque être foi même en
butte à fes traits.
-
Notre aimable Artifte enfin , toujours
plus ingénieux à nous peindre les
mouvemens de la Nature , a mis entre
les mains d'un des Ris le brandon de
ce Dieu , que fans doute il vient de lui
dérober ; car de l'air avec lequel il fe
cache derrière Thalie l'on préfume
qu'il en eft l'efcamoteur. De plus ,
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
croyant mieux couvrir fon larcin , il
l'enfonce & l'éteint dans la fontaine
d'où s'éxhale une vapeur noire , qui
doit vraisemblablement le décéler. Cette
fumée eft caractérisée & coloriée avec
tant de vérité , qu'elle fait illufion au
point de nous perfuader que l'on entend
le même bouillonnement que produir
la flamme précipitée dans l'eau.
Tous ces petits Génies fe divertiffent
parmi elles ; l'un nâge , l'autre
plonge , l'un danfe , l'autre voltige , &
tous expriment certaines naïvetés fi ingénues
& fi enfantines , que l'Art reffemble
à la Nature même.
C'est en ces fortes de fituations
tendres que l'inimitable Corrége , excellemment
doué du talent merveilleux
de remuer les coeurs par la fineffe
des expreffions ,
a caractérisé en cet
intéreffant tableau différentes paffions.
Je ne finirois point , s'il falloit
vous détailler tous les agrémens que le
Corrége a donné aux objets de fa riante
peinture. On ne peut difconvenir que
toutes les idées qui compofent les tableaux
de ce grand Maître , ne foient nobles
, élevées , extraordinaires
, même
un peu bifarres : que le ftyle en eft fuJANVIER.
1763. 125
blime , les airs de tête finguliers & frappans
: cela eft habituel à notre favant
Artifte ; mais ce qui doit vous furpren
dre , ainfi qu'il m'étonné aujourd'hui
dans la compofition de celui-ci , c'eft
que contre fon ordinaire ce fécond génie
a chargé la fcène d'un nombre confidérable
de figures. Sa verve montée
fur le ton riant & badin' , y a caractériſé ,
d'une aimable gaieté , les principales
paffions . Sous ce nouveau crayon , devenues
plus attrayantes , elles m'ont
paru intéreffer jufqu'à féduire. Je pense
que c'eft ici le plus précieux morceau
qui foit forti de fes mains. Je me flatte
de n'être pas contredit, & nos vrais connoiffeurs
feront de mon opinion lorfqu'ils
l'auront vu . Mais pourquoi ne pas dire
un mot de fon furprenant coloris ? Je
ne puis paffer fous filence la partie ou
ce grand Maître nous a prefque fait
croire qu'un Ange conduifoit fon pinceau.
Tout enchanté dans cette délectable
peinture ; on y trouvé un ragoût
de couleurs , & une touche légère
qu'on ne voit pas même toujours dans
fes ouvrages. Tout y eft moelleux ;
tout y paroît tendre & merveilleux ;
mais en même temps quelle fraîcheur ,
?
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE .
quelle force de coloris ! quelle vérité ! &
quelle excellente manière d'empâter n'y
reconnoît-on pas ? Sa touche élégante
eft d'un fini qui fait fon effet de loin
comme de près. Le tout enfemble tenant
de la magie , a un relief & un
accord dont l'harmonie fe manifefte
généralement dans toutes les parties de
ce délicieux tableau , qui étonne &
fait l'admiration de nos Académiciens ,
ainfi
que de nos plus fins Amateurs.
J'ai l'honneur d'être , & c .
J. LUET DE BISCONTIN.
A Marseille , les Décembre 1762.
MERCURE.
PERSUADE , Monfieur , des avantages
que les Arts de Peinture , de Sculpture
& c , les Peintres & les Connoiffeurs
peuvent retirer de la defcription d'un
fameux Tableau du célébre Corrége ,
que la France vient tout nouvellement
d'acquérir , je vous prie d'en permettre
l'infertion dans votre Mercure . Elle fait
le contenu d'une lettre que M. Luet de
Bifcontin , ancien Officier d'Infanterie ,
vient de m'adreffer de Marſeille ici à S.
Chamas.Ce favant Connoiffeur nous le
décrit avec beaucoup de lumieres &
de fagacité. Une imagination brillante
& un ftyle délicat femblent en faire le
moindre mérite : en voici l'extrait.
J'ai l'honneur d'être & c.
P. de V **** de P. ****
LETTRE contenant la defcription d'un
Tableau repréfentant les GRACES
qui fe baignent dans la fontaine
d'Acidalie.
J'AI 'AI enfin vu ce précieux Morceau : il
eft non -feulement très-beau , mais encore
je l'ai trouvé parfaitement bien
confervé. On peut dire , Monfieur ,
qu'il n'a pas été payé , quoiqu'on ne
l'ait acquis qu'en le couvrant d'or. Il a ,
franc de baguette,quatre pieds un pouce
de hauteur fur fix pieds cinq pouces de
largeur . Hâtons - nous de vous le décrire.
Je ne voulus point le découvrir qu'auparavant
je ne l'euffe fait placer en un
jour favorable , afin que je puffe jouir
de l'effet du tout enfemble . Il le fit fi
bien , & j'éprouvai un fi grand plaifir
à fon afpect , que je fentis naître dans
l'ame les mêmes mouvemens que l'action
y eût excité , fi elle fe fût paffée
réellement à mes yeux.
Il eſt certain , Monfieur , que de tous
les fujets de Peinture , ceux du genre
galant font ceux qui intéreffent davanrage
, qui ont le plus d'attraits fur l'ima120
MERCURE DE FRANCE .
gination , & qui pénétrent le plus l'âme
du Spectateur. Vous favez que c'eſt là
un goût qui , en enfantant & exécutant
des Sujets gracieux & aimables , ne
manque jamais de donner aux objets
des fituations riantes , des caractères
agréables , & aux figures des expreffions
douces , tendres , délicates , qui flattent
l'oeil , égayent l'efprit , féduifent le coeur.
11 eft donc conftant que les tableaux
comme celui - ci , repréfentans des femmes
dans l'âge de plaire , ont un appas
général. Cela eft aifé à concevoir ; tout
eft charmes , tout eft délices en elles :
elles font la production la plus touchante
, la plus exquife de la nature :
le plaifir anime leurs moindres mouvemens
, & la plupart de leurs actions acquierent
enfin un redoublement d'intérêt.
Notre Tableau devient ainfi un des
plus fatisfaifans ; il nous dépeint , comme
je vous l'écrivis , les Grâces qui fe
baignent dans la fontaine d'Acidalie.
Mais le Corrége les a épifodiquement
accompagnées de divers petits Génies
repréfentans les Amours , les Ris , les
Jeux , les Attraits dont elles font toujours
fuivies. Cupidon , ce redoutable
Dieu , voltige au-deffus des trois Divinités
:
JANVIER. 1763. 121
nités la Fontaine , le Ruiffeau qui en
naît , les Sites & les Arbres du Payfage
y paroiffent avoir été fi fimplement
conduits par la Nature , qu'on
croiroit encore voir ceux du temps de
l'âge d'or.
L'une des Grâces , que je préfume
être Aglaïa , comme la premiere d'entre
elles , occupe la principale place qui eſt
vers le milieu , un peu dans l'enfoncement.
Elle eft de face & debout fur le
bord du ruiffeau : elle a même un pied
dedans. D'une main elle s'appuye fur
le bras de fa compagne ; de l'autre ,
elle fe preffe le mammellon pour en
faire fortir du lait qu'elle répand dans
l'eau . Cette charmante figure ſe préfente
dans une attitude , dont le contour
eft d'une élégance achevée : elle
étale une gorge des mieux fournies , &
des hanches d'une parfaite conformation.
Son teint , dont l'éclatante couleur
eft des plus flatteufes , frappe vivement.
Ses cheveux dorés , & un voile incarnat
attaché fur l'épaule , flottent au gré des
zéphirs.
Quelle douce langueur ne nous montre-
t-elle pas ! De quelle grace , & avec
quelle fine expreffion n'épanche-t - elle
II. Vol. F
-122 MERCURE DE FRANCE .
pas
fon lait ? On croit voir couler du
nectar. Ses yeux languiffans , fa bouche
riante , & un certain air entre le tendre
& le mélancolique , la rendent touchante
& adorable. Auffi pourroit- on
dire que cette Gráce a plus de grâces que
les deux autres .
Cependant celle fur laquelle Aglaia
s'appuye , que nous nommerons Thalie
ne fe préfente pas moins agréablement ,
quoique de profil. La forme de fa
gorge , la coupe délicate de fa taille ,
ont des charmes qui féduifent & nous
prouvent ce qu'elle eft . Notre incomparable
Peintre ne l'auroit pas admiſe au
nombre des grâces , fi elle n'en eût été
pétrie. Elle tâtonne dans l'eau jufqu'à
moitié cuiffe ; & d'une forte
de flacon de cristal à l'antique , elle
répand fur la tête d'un des Jeux , fans
doute , quelque éffence odoriférante
dont le parfum imaginé femble embaumer
l'air qu'on refpire.
Non loin de-là un des Amours traîne
après foi Euphrofine dans la fontaine ,
celle des Graces qui nous montre le dos.
Elle marche en avant , & femble vouloir
s'élancer dans l'eau. Je n'ai guère
vu de dos mieux deffiné , ni d'une fi
JANVIER . 1763 . 123
charmante eurifthmie. Celui de la Vénus
de Medicis n'eft certainement pas d'une
plus belle proportion ; l'attitude en eft
gracieufe à l'extrême . Les parties de
formes ondoyantes ont je ne fai -quoi
de vif, de remuant , d'animé , qu'il n'eft
pas poffible de rencontrer fi bien
ailleurs. Elle eft de caractère léger , délicat
, tel que le charmant Corrége le
donne ordinairement aux Déeffes & aux
Nymphes.
Quelle légéreté ne remarque-t- on
pas dans l'Amour qui vole ? Sufpendu
dans les airs , il femble planer , pour
mieux ajufter fon coup . Le minois capricieux
& dépité , avec lequel il décoche
fon dard , eft d'une expreffion fi
vive , & fi naturelle , qu'en croyant
qu'il refpire véritablement , on ſe perfuaderoit
prefque être foi même en
butte à fes traits.
-
Notre aimable Artifte enfin , toujours
plus ingénieux à nous peindre les
mouvemens de la Nature , a mis entre
les mains d'un des Ris le brandon de
ce Dieu , que fans doute il vient de lui
dérober ; car de l'air avec lequel il fe
cache derrière Thalie l'on préfume
qu'il en eft l'efcamoteur. De plus ,
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
croyant mieux couvrir fon larcin , il
l'enfonce & l'éteint dans la fontaine
d'où s'éxhale une vapeur noire , qui
doit vraisemblablement le décéler. Cette
fumée eft caractérisée & coloriée avec
tant de vérité , qu'elle fait illufion au
point de nous perfuader que l'on entend
le même bouillonnement que produir
la flamme précipitée dans l'eau.
Tous ces petits Génies fe divertiffent
parmi elles ; l'un nâge , l'autre
plonge , l'un danfe , l'autre voltige , &
tous expriment certaines naïvetés fi ingénues
& fi enfantines , que l'Art reffemble
à la Nature même.
C'est en ces fortes de fituations
tendres que l'inimitable Corrége , excellemment
doué du talent merveilleux
de remuer les coeurs par la fineffe
des expreffions ,
a caractérisé en cet
intéreffant tableau différentes paffions.
Je ne finirois point , s'il falloit
vous détailler tous les agrémens que le
Corrége a donné aux objets de fa riante
peinture. On ne peut difconvenir que
toutes les idées qui compofent les tableaux
de ce grand Maître , ne foient nobles
, élevées , extraordinaires
, même
un peu bifarres : que le ftyle en eft fuJANVIER.
1763. 125
blime , les airs de tête finguliers & frappans
: cela eft habituel à notre favant
Artifte ; mais ce qui doit vous furpren
dre , ainfi qu'il m'étonné aujourd'hui
dans la compofition de celui-ci , c'eft
que contre fon ordinaire ce fécond génie
a chargé la fcène d'un nombre confidérable
de figures. Sa verve montée
fur le ton riant & badin' , y a caractériſé ,
d'une aimable gaieté , les principales
paffions . Sous ce nouveau crayon , devenues
plus attrayantes , elles m'ont
paru intéreffer jufqu'à féduire. Je pense
que c'eft ici le plus précieux morceau
qui foit forti de fes mains. Je me flatte
de n'être pas contredit, & nos vrais connoiffeurs
feront de mon opinion lorfqu'ils
l'auront vu . Mais pourquoi ne pas dire
un mot de fon furprenant coloris ? Je
ne puis paffer fous filence la partie ou
ce grand Maître nous a prefque fait
croire qu'un Ange conduifoit fon pinceau.
Tout enchanté dans cette délectable
peinture ; on y trouvé un ragoût
de couleurs , & une touche légère
qu'on ne voit pas même toujours dans
fes ouvrages. Tout y eft moelleux ;
tout y paroît tendre & merveilleux ;
mais en même temps quelle fraîcheur ,
?
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE .
quelle force de coloris ! quelle vérité ! &
quelle excellente manière d'empâter n'y
reconnoît-on pas ? Sa touche élégante
eft d'un fini qui fait fon effet de loin
comme de près. Le tout enfemble tenant
de la magie , a un relief & un
accord dont l'harmonie fe manifefte
généralement dans toutes les parties de
ce délicieux tableau , qui étonne &
fait l'admiration de nos Académiciens ,
ainfi
que de nos plus fins Amateurs.
J'ai l'honneur d'être , & c .
J. LUET DE BISCONTIN.
A Marseille , les Décembre 1762.
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Résumé : A M. DE LA PLACE, Auteur du MERCURE.
La lettre adressée à M. de La Place, auteur du Mercure, décrit un célèbre tableau du peintre Corrége, récemment acquis par la France. L'auteur de la lettre, M. Luet de Biscontin, ancien officier d'infanterie, admire ce tableau représentant les Grâces se baignant dans la fontaine d'Acidalie. Le tableau mesure quatre pieds un pouce de hauteur sur six pieds cinq pouces de largeur et est en excellent état malgré les sommes dépensées pour son acquisition. Luet de Biscontin souligne que les sujets galants, comme celui représenté, sont particulièrement captivants. Le tableau montre les Grâces accompagnées de divers petits génies représentant les Amours, les Rires, les Jeux et les Attraits. Cupidon plane au-dessus des trois divinités, et la scène est entourée de la fontaine, du ruisseau, des sites et des arbres du paysage, tous rendus avec une simplicité naturelle. La Grâce principale, présumée être Aglaïa, est décrite en détail : elle est debout sur le bord du ruisseau, appuyée sur une compagne, et presse son sein pour faire sortir du lait qu'elle répand dans l'eau. Sa posture, son teint éclatant, ses cheveux dorés et son voile incarnat sont soulignés pour leur élégance et leur douceur. Les autres Grâces, Thalie et Euphrosine, sont également admirées pour leurs formes et leurs attitudes gracieuses. Les petits génies sont représentés en train de se divertir, exprimant des naïvetés ingénues. Corrége est loué pour son talent à remuer les cœurs par la finesse des expressions et pour la richesse des idées nobles et élevées dans ses tableaux. Le coloris du tableau est particulièrement remarqué pour sa fraîcheur, sa force et sa vérité, avec une touche élégante et un fini exceptionnel. Le tableau est considéré comme un chef-d'œuvre, admiré par les Académiciens et les amateurs d'art.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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