Oeuvre commentée (1)
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1
p. 2412-2424
Amadis, &c. [titre d'après la table]
Début :
Le 4. de ce mois, l'Académie Royale de Musique remit au Theatre Amadis [...]
Mots clefs :
Académie royale de musique, Prologue, Déclamation, Magicienne, Chœurs, Critique, Infidèle, Monologue
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texteReconnaissance textuelle : Amadis, &c. [titre d'après la table]
L
E
1
a-
4. de ce mois , l'Académie Rovaie
de Musique remit au Theatre
dis , Tragedie de Mrs Quinault et L
Il y a 13. ans qu'elle n'avoit été re résensée.
Les deux Rôles du Prologu
l'Enchanteur Alquif , et de l'Encha
resse Urgande , sont joüez par le S
Chassé et par la Dlle Erremens . Les
Tribon , Dun , Chassé , et les Illes
Maure , Petitpas , et Antier , remp
sent les principaux Rôles de la Piece
ne laissent rien à desirer pour le ch
et la déclamation. Au reste , cet Op
esr fort bien remis ; il y a du specta
et du surprenant pour les yeux ; entr'. v
tres , un Combat en l'air d'une vingtai
de Demons , le Char d'Arcabonne , fig
ré en Dragon aîlé , &c. Le Baler est tr.
bien caracterisé , et la Dlle Sallé y dar
avec des graces et une finesse au- dessu
de nos expressions.
ProOCTOBRE.
1731. 2413
Prologue.
"
Urgande , Magicienne bien -faisante ;
et Alquif , Enchanteur , paroissent sous
un riche Pavillon ; ils ont choisi ces lieux
pour y demeurer enchantez avec leur
-suite jusqu'au temps fortuné que le
destin du monde dépendroit d'un Héros
plus grand qu'Amadis Fils de Perion ,
Roy des Gaules ; un éclair et un coup
de Tonnere commencent à les tirer de
leur profond assoupissement ; leur suite
est éveillée par de nouveaux coups de
Tonnere ; ce qui donne lieu à un des
plus beaux Choeurs que Lully ait faits .
Ils témoignent la joye qu'ils ont de n'être
plus enchantez : ils se proposent de
faire revivre Amadis , et de le transporter
dans les lieux où son sang regnoit
autrefois , ce qui annonce la Tragedie.
Ce Prologue a paru très - brillant ; cependant
quelques Critiques ont trouvé
étrange qu'Urgande et Alquif , qui ne
font que de sortir du profond assoupissement
où ils ont été plongez jusqu'alors ,
soient si bien instruits des Victoires du
Heros de la France , dont ils n'ont pû ni
avoir été témoins , ni avoir été informez
par la Renommée. Le Lecteur jugera si
La Critique est fondée.
G Au
2414 MERCURE DE FRANCE
son
Au premier Acte de la Tragedie , Amadis
ouvre la Scene avec Florestan
Frere naturel . Le premier est accablé
d'une douleur mortelle , dont l'autre
tâche de le distraire ; Oriane , Fille de
Lisuart , Roy de la Grande - Bretagne , le
croyant infidele lui a deffendu de la
>
jamais voir et comme elle va épouser
l'Empereur des Romains , il ne doute
point qu'elle ne soit inconstante ellemême.
Florestan ne pouvant soulager sa
douleur , le laisse sortir pour aller chercher
la solitude.
Florestan revoit Corisande après une
longue absence ; ils témoignent une joye
réciproque. Oriane vient se plaindre à
eux de la prétendue infidelité d'Amadis.
Ils ont beau la vouloir tirer d'erreur ;
elle persiste dans ses injustes soupçons
quelque forte induction qu'on lui fasse
du contraire ; cette obstination à croire
Amadis infidele , n'est fondée que sur ces
Vers :
Le confident de sa nouvelle ardeur
N'a que trop bien sçû m'en instruire ;
Il n'est plus permis à mon coeur
De se laisser séduire.
L'injustice de ses soupçons ne laisse pas
do
OCTOBRE 1731. 2415
tels
que
de produire de beaux sentimens ,
cette tendre plainte :
L'ingrat , un peu plus tard , auroit changé sans
crime ;
Je vais devenir la victime
Du devoir qui regle mon sort.
L'inconstant n'a - t'il pû se faire un peu d'effort
De lui-même bien- tôt son coeur alloit dépendre ;
Ah ! que n'attendoit - il mon hymen ou ma mort
Il ne devoit plus guere attendre .
La Fête de ce premier Acte consiste
en un combat ou un tournois qui se ,
fait en son honneur.
›
,
Arcabonne , Magicienne , commence le
second Acte par un Monologue
dans
lequel elle fait connoître que l'Amour
est entré malgré elle dans un coeur qui
n'étoit destiné qu'à la haine. Arcalaus ,
son Frere , est étonné de la trouver triste
et solitaire ; elle lui déclare l'Amour
-qu'elle a pour un inconnu qui lui a sauvé
la vie ; les Spectateurs ne manquent pas
de pressentir que cet inconnu est Amadiss
c'est là que le grand interêt de la- Piece
commence. Amadis a tué Ardan son
Frere à peine Arcalais lui parle de la
vengeance , qu'elle doit à cette ombre
G ij si
,
2416 MERCURE DE FRANCE
si cherie , qu'on voit sa fureurrenaître :
elle l'exprime par ces Vers :
Que le nom d'Amadis m'inspiré de colere !
Quand pourrai-je gouter le plaisir de sa
mort !
Cela donne lieu à ce beau Duo :
Irritons notre barbarie.
Ecoutons nôtre sang qui crie ;
Perisse l'Ennemi , qui nous ose outrager ;
Ah ! qu'il est doux de se vanger !
>
Arcalaüs engage Amadis dans un Enchantement
; Corisande vient se plaindre
du malheur de Florestan , qu'une inconnuë
a entrainé dans un piége fatal ; elle
prie Amadis de secourir son Amant.
Amadis vole au secours de son Frere .
Arcalaus l'arrête , et fait enlever Corisande
, pour la faire perir avec Florestan.
Amadis combat Arcalaüs ; ce dernier appelle
les Demons à son secours. Ces Demons
paroissent sous des formes agréables
Amadis se laisse séduire à celui qui
a pris la forme d'Oriane ; il met ses armes
à ses pieds et la suit. Ces Demons transformez
font la Fête de ce second Acte ;
cette Fête est , sans contredit , la plus
touchante qui soit dans toute la Tragedie.
La Dlle Sallé y brille beaucoup.
Ац
OCTOBRE. 1731. 2417
2
Au troisiéme Acte , Florestan & Corisande
sont prêts d'être immolez sur le
tombeau d'Ardan Canille , frere d'Arcalaüs
et d'Arcabone mort de la main
d'Amadis. Arcabone doit répandre sur le
même tombeau le sang d'Amadis , et celui
de tout ce qu'il a de plus cher; l'Ombre
d'Ardan sort de son tombeau et
témoigne sa colere à Arcabone par ces
Vers :
Ah ! tu me trahis , malheureuse !
Ah ! tu vas trahir tes serments.
,
L'ombre lui annonce la mort par ces
autres Vers :
Je retombe , le jour me blesse ;
Tu me suivras dans peu de temps :
Pour te reprocher ta foiblesse ,
C'est aux Enfers que je t'attends.
L'ombre rentre dans son Tombeau ;
sa Prédiction commence à se remplir ;
on amene Amadis à Arcabone , pour
être immolé le premier ; Arcabone prête
à lui plonger un Poignard dans le sein
reconnoît en lui le même inconnu qui
lui a sauvé la vie . Le Poignard lui tombe
des mains ; elle fait grace , en sa faveur
>
و
G iij
2418 MERCURE DE FRANCE
}
à tous ceux qui lui étoient destinez pour
victimes ; la liberté qu'elle leur rend ,
fait le sujet de la Fête , par où l'Acte
finit.
Arcalais et Arcabone commencent le
quatrième Acte ; Arcalaus presse sa soeur
d'exposer aux yeux d'Oriane , la victime
qu'elle vient d'immoler ; Arcabone soupire
, et fait connoître à son frere qu'elle
a reconnu dans Amadis
l'inconnu qui
lui a sauvé la vie , et qu'elle aime ; elle
s'exprime ainsi :
2
Que vous êtes heureux ! de n'avoir à songer
Qu'à hair et qu'à vous venger !
Helas ! dans nôtre ennemi même
J'ai trouvé l'inconnu que j'aime.
et
Arcalais lui reproche son parjure
la ménace de sa vengeance ; elle lui répond
:
Je l'aime malgré moi cet ennemi charmant ;
Je n'en puis être aimée ; une autre a sçû lui
plaire ';
Je vous défie avec vôtre colere
D'inventer pour mon châtiment
Un plus cruel tourment.
Arcalaus lui dit que pour la mieux
punir ,
OCTOBRE. 1731. 2419
4
punir , il veut qu'Amadis épouse sa rivale
avant qu'il les immole tous deux ;
Voici la fin de ce Dialogue.
Ah ! que plutôt cent fois ils périssent tous deux ?
Entre l'Amour et la haine cruelle ,
J'ai cru pouvoir me partager ;
Mais dans mon coeur l'Amour est étranger,
Et la haine m'est naturelle.
Ma Rivale gémit , que ses maux me sont doux !
Pour punir ces Amans , j'imagine une peine
Digne de ma fureur et de vôtre courroux.
C'est peu d'une mort inhumaine ;
Arcalans.
Puis-je encore me fier à vous ?
Fiez-
Arcabone.
vous à l'Amour jaloux ;
Al est plus cruel que la haine.
Ils sortent pour aller executer ce nouveau
Projet de vengeance. Oriane vient
et se plaint du triste sort où Amadis l'abbandonne
; elle le croit toûjours infidele.
Arcalaüs lui vient annoncer qu'il l'a vengée
, et qu'il a vaincu Amadis ; comme
elle ne veut pas le croire , il le fait paroître
à ses yeux , étendu sur ses Armies ensanglantées.
Elle déplore sa mort par un
G iiij
Mono2420
MERCURE DE FRANCE
2
Monologue , où la Dlle le More , avec le
son ravissant de sa voix met toute l'expression
possible , et se fait generalement
applaudir ; Oriane tombe évanouie sur
un lit de gazon. Arcalaüs et Arcabonė
rentrent , le projet de leur vengeance
est de faire mourir et revivre tour à tour
ces deux Amants , pour éterniser leur
şupplice par un spectacle si douloureux.
Urgande vient au secours d'Amadis
et d'Oriane. C'est cette même Magicienne
bien- faisante , dont nous avons parlé
dans le Prologue . D'un coup de baguette
elle rend Arcalaüs et Arcabone immobiles
; elle dissipe l'enchantement dont
Amadis et Oriane sont saisis ; ces Suivantes
celebrent ce jour heureux . Amadis et
Oriane sont transportez dans le Vaisseau
d'Urgande ; elle ne part qu'après avoir
rendu à Arcalais et à sa soeur l'usage de
leurs sens , pour mieux sentir leur malheur
; Ils évoquent des Demons infernaux
, qui sont défaits par des Demons
Aëriens ; le Frere et la Soeur s'abbandonnent
à leur désespoir et se tuent .
Ce qui nous reste à dire du cinquiéme
Acte , est si inferieur à l'Acte précédent ,
que nous ne nous y arrêterons guere. Ur
gande a transporté Amadis Oriane
Florestan et Corisande au Palais enchanté
›
d'AOCTOBRE.
1731. 2421
.
-
Apollidon c'est là qu'ils se retrouvent
tous , et qu'ils deviennent heureux.
Voici ce que les Connoisseurs pensent
de cette Tragedie. Le Prologue est generalement
approuvé. Il s'en faut bien qu'il
en soit de même de la Tragedie ; l'Episode
de Florestan et de Corisande tient
si peu à la Piece , qu'on souhaitteroit
qu'il n'y fut point du tout. Le noeud du
Poëne ne tient qu'à une présomption qui
n'est fondée sur rien. M. Quinault s'est
bien gardé de faire intervenir une seule
Scene entre Amadis et Oriane dans les
4. premiers Actes ; les soupçons d'Oriane
auroient été dissipez par un seul mot
d'Amadis , et la Piece auroit presque aussi-
tôt fini que commencé : il y a suppléé
par l'Episode d'Arcalaüs et d'Arcabone.
Veritablement le premier n'est interessé
que par la haine dans l'action episodique
; mais Arcabone s'y trouve attachée
tout à la fois par la reconnoissance , l'amour
et la haine , et c'est ce qui fait que
le troisiéme Acte et le quatriéme sont
les plus , interessans . Toute la Piece est
bien verifiée , mais elle n'est pas conduite
avec cet Art si ordinaire à son ingenieux
Auteur . L'unité de lieu y est si
mal observée , qu'on ne sçait le plus sou
vent où se passe l'action ; au reste , la
Gv Piece
2422 MERCURE DE FRANCE
Piece paroît absolument finie au quatriéme
Acte ; la mort d'Arcalais et d'Arcabone
ne laissent plus rien à craindre pour
les quatre Amans qui ont dû interesser
les Spectateurs . Pour ce qui regarde
la Musique , on y reconnoît toûjours le
grand Lully ; et si le genre en est un
peu trop triste , c'est plutôt la faute du
Poëte , que celle du Musicien .
Nous lisons dans des Memoires de ce
temps- là , que quand cet Opera parut ,
Quinault n'avoit pas été si embarrassé de
traitter le sujet d'Amadis comme le bruit
en avoit couru. Il fut representé à Paris
le 15. Janvier 1684. On ne le joua point
à Versailles , à cause de la mort de la
Reine.
3
Ce fut à l'occasion de cet Opera , dont
le Roy avoit donné le sujet , et qui , disoit-
on , embarassoit fort Quinault , que
ce Poëte fit ce Madrigal , qu'il intitula
l'Opera difficile.
Ce n'est pas l'Opera que je fais pour le Roy ;
Qui m'empêche d'être tranquile ,.
• Tout ce qu'on fait pour lui , paroit toûjours.fa
cile.
La grande peine où je me voy ;
C'est d'avoir cinq filles chez moi ,
Dont
OCTOBRE.
2323
1731.
Dont la moins âgée est nubile .
Je dois les établir , et voudrois le pouvoir ;
Mais à suivre Apollon , on ne s'enrichit guerre.
C'est avec peu de bien un terrible devoir ,
De se sentir pressé d'être cinq fois Beau- Pere.
Quoi, cinq Actes devant Notaire !
Pour cinq filles qu'il faut pourvoir !
O Ciel ! peut-on jamais avoir
Opera plus fâcheux à faire ?
On trouva les derniers Actes languis-
Sants en comparaison des trois premiers ;
mais Lully distingua cet Opera entre les
meilleurs qu'il avoit faits , et il distingua
parmi ses meilleurs Airs , celui de Bois
épais redouble & c. comme excellent.
En general , on trouve qu'il y a plus
de Prologues de Lully , excellemment
beaux , que d'Opera ; mais le Prologue
de celui-ci est encore préferé par les Connoisseurs
et mis au dessus de tous les
autres. Il est relatif à la Piece , et travaillé
de la part du Poëte et du Musicien
avec un art infini .
›
-
On écrit de Paris , dit M. Bayle , ( dans
ses nouv. de la Rep. des Lettres , ( Avril
1684. ) que la Troupe Italienne représente
une Comédie très divertissante ,
G vj
et
2414 MERCURE DE FRANCE
et qui attire une foule extraordinaire.
Elle s'intitule Arlequin Empereur dans le
monde de la Lune . C'est , dit - on , une
Satyre de l'Opera d'Amadis , et on ajoute
qu'on doit representer incessamment sur
le même Theatre de l'Hôtel de Bourgogne
, Amadis Cuisinier , parce que celui
qui fait le personnage d'Amadis dans
cet Opera , a éré Cuisinier . Ces nouvelles
, continue M. Bayle , ne sont pas.
trop apparentes ; car , comme on sçait
que le Roy lui-même a donné le sujet de
'Opera d'Amadis , qui oseroit en faire
des railleries si publiques ? Ce Monarque
n'a point voulu que cet Opera fut representé
à la Cour , à cause du deuil de la
Reine . On en loüe fort les paroles , les
machines et les Airs. On voit au commen .
cement du Poëme quelques Vers de M.
de la Fontaine à la loüange du Roy .
E
1
a-
4. de ce mois , l'Académie Rovaie
de Musique remit au Theatre
dis , Tragedie de Mrs Quinault et L
Il y a 13. ans qu'elle n'avoit été re résensée.
Les deux Rôles du Prologu
l'Enchanteur Alquif , et de l'Encha
resse Urgande , sont joüez par le S
Chassé et par la Dlle Erremens . Les
Tribon , Dun , Chassé , et les Illes
Maure , Petitpas , et Antier , remp
sent les principaux Rôles de la Piece
ne laissent rien à desirer pour le ch
et la déclamation. Au reste , cet Op
esr fort bien remis ; il y a du specta
et du surprenant pour les yeux ; entr'. v
tres , un Combat en l'air d'une vingtai
de Demons , le Char d'Arcabonne , fig
ré en Dragon aîlé , &c. Le Baler est tr.
bien caracterisé , et la Dlle Sallé y dar
avec des graces et une finesse au- dessu
de nos expressions.
ProOCTOBRE.
1731. 2413
Prologue.
"
Urgande , Magicienne bien -faisante ;
et Alquif , Enchanteur , paroissent sous
un riche Pavillon ; ils ont choisi ces lieux
pour y demeurer enchantez avec leur
-suite jusqu'au temps fortuné que le
destin du monde dépendroit d'un Héros
plus grand qu'Amadis Fils de Perion ,
Roy des Gaules ; un éclair et un coup
de Tonnere commencent à les tirer de
leur profond assoupissement ; leur suite
est éveillée par de nouveaux coups de
Tonnere ; ce qui donne lieu à un des
plus beaux Choeurs que Lully ait faits .
Ils témoignent la joye qu'ils ont de n'être
plus enchantez : ils se proposent de
faire revivre Amadis , et de le transporter
dans les lieux où son sang regnoit
autrefois , ce qui annonce la Tragedie.
Ce Prologue a paru très - brillant ; cependant
quelques Critiques ont trouvé
étrange qu'Urgande et Alquif , qui ne
font que de sortir du profond assoupissement
où ils ont été plongez jusqu'alors ,
soient si bien instruits des Victoires du
Heros de la France , dont ils n'ont pû ni
avoir été témoins , ni avoir été informez
par la Renommée. Le Lecteur jugera si
La Critique est fondée.
G Au
2414 MERCURE DE FRANCE
son
Au premier Acte de la Tragedie , Amadis
ouvre la Scene avec Florestan
Frere naturel . Le premier est accablé
d'une douleur mortelle , dont l'autre
tâche de le distraire ; Oriane , Fille de
Lisuart , Roy de la Grande - Bretagne , le
croyant infidele lui a deffendu de la
>
jamais voir et comme elle va épouser
l'Empereur des Romains , il ne doute
point qu'elle ne soit inconstante ellemême.
Florestan ne pouvant soulager sa
douleur , le laisse sortir pour aller chercher
la solitude.
Florestan revoit Corisande après une
longue absence ; ils témoignent une joye
réciproque. Oriane vient se plaindre à
eux de la prétendue infidelité d'Amadis.
Ils ont beau la vouloir tirer d'erreur ;
elle persiste dans ses injustes soupçons
quelque forte induction qu'on lui fasse
du contraire ; cette obstination à croire
Amadis infidele , n'est fondée que sur ces
Vers :
Le confident de sa nouvelle ardeur
N'a que trop bien sçû m'en instruire ;
Il n'est plus permis à mon coeur
De se laisser séduire.
L'injustice de ses soupçons ne laisse pas
do
OCTOBRE 1731. 2415
tels
que
de produire de beaux sentimens ,
cette tendre plainte :
L'ingrat , un peu plus tard , auroit changé sans
crime ;
Je vais devenir la victime
Du devoir qui regle mon sort.
L'inconstant n'a - t'il pû se faire un peu d'effort
De lui-même bien- tôt son coeur alloit dépendre ;
Ah ! que n'attendoit - il mon hymen ou ma mort
Il ne devoit plus guere attendre .
La Fête de ce premier Acte consiste
en un combat ou un tournois qui se ,
fait en son honneur.
›
,
Arcabonne , Magicienne , commence le
second Acte par un Monologue
dans
lequel elle fait connoître que l'Amour
est entré malgré elle dans un coeur qui
n'étoit destiné qu'à la haine. Arcalaus ,
son Frere , est étonné de la trouver triste
et solitaire ; elle lui déclare l'Amour
-qu'elle a pour un inconnu qui lui a sauvé
la vie ; les Spectateurs ne manquent pas
de pressentir que cet inconnu est Amadiss
c'est là que le grand interêt de la- Piece
commence. Amadis a tué Ardan son
Frere à peine Arcalais lui parle de la
vengeance , qu'elle doit à cette ombre
G ij si
,
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si cherie , qu'on voit sa fureurrenaître :
elle l'exprime par ces Vers :
Que le nom d'Amadis m'inspiré de colere !
Quand pourrai-je gouter le plaisir de sa
mort !
Cela donne lieu à ce beau Duo :
Irritons notre barbarie.
Ecoutons nôtre sang qui crie ;
Perisse l'Ennemi , qui nous ose outrager ;
Ah ! qu'il est doux de se vanger !
>
Arcalaüs engage Amadis dans un Enchantement
; Corisande vient se plaindre
du malheur de Florestan , qu'une inconnuë
a entrainé dans un piége fatal ; elle
prie Amadis de secourir son Amant.
Amadis vole au secours de son Frere .
Arcalaus l'arrête , et fait enlever Corisande
, pour la faire perir avec Florestan.
Amadis combat Arcalaüs ; ce dernier appelle
les Demons à son secours. Ces Demons
paroissent sous des formes agréables
Amadis se laisse séduire à celui qui
a pris la forme d'Oriane ; il met ses armes
à ses pieds et la suit. Ces Demons transformez
font la Fête de ce second Acte ;
cette Fête est , sans contredit , la plus
touchante qui soit dans toute la Tragedie.
La Dlle Sallé y brille beaucoup.
Ац
OCTOBRE. 1731. 2417
2
Au troisiéme Acte , Florestan & Corisande
sont prêts d'être immolez sur le
tombeau d'Ardan Canille , frere d'Arcalaüs
et d'Arcabone mort de la main
d'Amadis. Arcabone doit répandre sur le
même tombeau le sang d'Amadis , et celui
de tout ce qu'il a de plus cher; l'Ombre
d'Ardan sort de son tombeau et
témoigne sa colere à Arcabone par ces
Vers :
Ah ! tu me trahis , malheureuse !
Ah ! tu vas trahir tes serments.
,
L'ombre lui annonce la mort par ces
autres Vers :
Je retombe , le jour me blesse ;
Tu me suivras dans peu de temps :
Pour te reprocher ta foiblesse ,
C'est aux Enfers que je t'attends.
L'ombre rentre dans son Tombeau ;
sa Prédiction commence à se remplir ;
on amene Amadis à Arcabone , pour
être immolé le premier ; Arcabone prête
à lui plonger un Poignard dans le sein
reconnoît en lui le même inconnu qui
lui a sauvé la vie . Le Poignard lui tombe
des mains ; elle fait grace , en sa faveur
>
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G iij
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à tous ceux qui lui étoient destinez pour
victimes ; la liberté qu'elle leur rend ,
fait le sujet de la Fête , par où l'Acte
finit.
Arcalais et Arcabone commencent le
quatrième Acte ; Arcalaus presse sa soeur
d'exposer aux yeux d'Oriane , la victime
qu'elle vient d'immoler ; Arcabone soupire
, et fait connoître à son frere qu'elle
a reconnu dans Amadis
l'inconnu qui
lui a sauvé la vie , et qu'elle aime ; elle
s'exprime ainsi :
2
Que vous êtes heureux ! de n'avoir à songer
Qu'à hair et qu'à vous venger !
Helas ! dans nôtre ennemi même
J'ai trouvé l'inconnu que j'aime.
et
Arcalais lui reproche son parjure
la ménace de sa vengeance ; elle lui répond
:
Je l'aime malgré moi cet ennemi charmant ;
Je n'en puis être aimée ; une autre a sçû lui
plaire ';
Je vous défie avec vôtre colere
D'inventer pour mon châtiment
Un plus cruel tourment.
Arcalaus lui dit que pour la mieux
punir ,
OCTOBRE. 1731. 2419
4
punir , il veut qu'Amadis épouse sa rivale
avant qu'il les immole tous deux ;
Voici la fin de ce Dialogue.
Ah ! que plutôt cent fois ils périssent tous deux ?
Entre l'Amour et la haine cruelle ,
J'ai cru pouvoir me partager ;
Mais dans mon coeur l'Amour est étranger,
Et la haine m'est naturelle.
Ma Rivale gémit , que ses maux me sont doux !
Pour punir ces Amans , j'imagine une peine
Digne de ma fureur et de vôtre courroux.
C'est peu d'une mort inhumaine ;
Arcalans.
Puis-je encore me fier à vous ?
Fiez-
Arcabone.
vous à l'Amour jaloux ;
Al est plus cruel que la haine.
Ils sortent pour aller executer ce nouveau
Projet de vengeance. Oriane vient
et se plaint du triste sort où Amadis l'abbandonne
; elle le croit toûjours infidele.
Arcalaüs lui vient annoncer qu'il l'a vengée
, et qu'il a vaincu Amadis ; comme
elle ne veut pas le croire , il le fait paroître
à ses yeux , étendu sur ses Armies ensanglantées.
Elle déplore sa mort par un
G iiij
Mono2420
MERCURE DE FRANCE
2
Monologue , où la Dlle le More , avec le
son ravissant de sa voix met toute l'expression
possible , et se fait generalement
applaudir ; Oriane tombe évanouie sur
un lit de gazon. Arcalaüs et Arcabonė
rentrent , le projet de leur vengeance
est de faire mourir et revivre tour à tour
ces deux Amants , pour éterniser leur
şupplice par un spectacle si douloureux.
Urgande vient au secours d'Amadis
et d'Oriane. C'est cette même Magicienne
bien- faisante , dont nous avons parlé
dans le Prologue . D'un coup de baguette
elle rend Arcalaüs et Arcabone immobiles
; elle dissipe l'enchantement dont
Amadis et Oriane sont saisis ; ces Suivantes
celebrent ce jour heureux . Amadis et
Oriane sont transportez dans le Vaisseau
d'Urgande ; elle ne part qu'après avoir
rendu à Arcalais et à sa soeur l'usage de
leurs sens , pour mieux sentir leur malheur
; Ils évoquent des Demons infernaux
, qui sont défaits par des Demons
Aëriens ; le Frere et la Soeur s'abbandonnent
à leur désespoir et se tuent .
Ce qui nous reste à dire du cinquiéme
Acte , est si inferieur à l'Acte précédent ,
que nous ne nous y arrêterons guere. Ur
gande a transporté Amadis Oriane
Florestan et Corisande au Palais enchanté
›
d'AOCTOBRE.
1731. 2421
.
-
Apollidon c'est là qu'ils se retrouvent
tous , et qu'ils deviennent heureux.
Voici ce que les Connoisseurs pensent
de cette Tragedie. Le Prologue est generalement
approuvé. Il s'en faut bien qu'il
en soit de même de la Tragedie ; l'Episode
de Florestan et de Corisande tient
si peu à la Piece , qu'on souhaitteroit
qu'il n'y fut point du tout. Le noeud du
Poëne ne tient qu'à une présomption qui
n'est fondée sur rien. M. Quinault s'est
bien gardé de faire intervenir une seule
Scene entre Amadis et Oriane dans les
4. premiers Actes ; les soupçons d'Oriane
auroient été dissipez par un seul mot
d'Amadis , et la Piece auroit presque aussi-
tôt fini que commencé : il y a suppléé
par l'Episode d'Arcalaüs et d'Arcabone.
Veritablement le premier n'est interessé
que par la haine dans l'action episodique
; mais Arcabone s'y trouve attachée
tout à la fois par la reconnoissance , l'amour
et la haine , et c'est ce qui fait que
le troisiéme Acte et le quatriéme sont
les plus , interessans . Toute la Piece est
bien verifiée , mais elle n'est pas conduite
avec cet Art si ordinaire à son ingenieux
Auteur . L'unité de lieu y est si
mal observée , qu'on ne sçait le plus sou
vent où se passe l'action ; au reste , la
Gv Piece
2422 MERCURE DE FRANCE
Piece paroît absolument finie au quatriéme
Acte ; la mort d'Arcalais et d'Arcabone
ne laissent plus rien à craindre pour
les quatre Amans qui ont dû interesser
les Spectateurs . Pour ce qui regarde
la Musique , on y reconnoît toûjours le
grand Lully ; et si le genre en est un
peu trop triste , c'est plutôt la faute du
Poëte , que celle du Musicien .
Nous lisons dans des Memoires de ce
temps- là , que quand cet Opera parut ,
Quinault n'avoit pas été si embarrassé de
traitter le sujet d'Amadis comme le bruit
en avoit couru. Il fut representé à Paris
le 15. Janvier 1684. On ne le joua point
à Versailles , à cause de la mort de la
Reine.
3
Ce fut à l'occasion de cet Opera , dont
le Roy avoit donné le sujet , et qui , disoit-
on , embarassoit fort Quinault , que
ce Poëte fit ce Madrigal , qu'il intitula
l'Opera difficile.
Ce n'est pas l'Opera que je fais pour le Roy ;
Qui m'empêche d'être tranquile ,.
• Tout ce qu'on fait pour lui , paroit toûjours.fa
cile.
La grande peine où je me voy ;
C'est d'avoir cinq filles chez moi ,
Dont
OCTOBRE.
2323
1731.
Dont la moins âgée est nubile .
Je dois les établir , et voudrois le pouvoir ;
Mais à suivre Apollon , on ne s'enrichit guerre.
C'est avec peu de bien un terrible devoir ,
De se sentir pressé d'être cinq fois Beau- Pere.
Quoi, cinq Actes devant Notaire !
Pour cinq filles qu'il faut pourvoir !
O Ciel ! peut-on jamais avoir
Opera plus fâcheux à faire ?
On trouva les derniers Actes languis-
Sants en comparaison des trois premiers ;
mais Lully distingua cet Opera entre les
meilleurs qu'il avoit faits , et il distingua
parmi ses meilleurs Airs , celui de Bois
épais redouble & c. comme excellent.
En general , on trouve qu'il y a plus
de Prologues de Lully , excellemment
beaux , que d'Opera ; mais le Prologue
de celui-ci est encore préferé par les Connoisseurs
et mis au dessus de tous les
autres. Il est relatif à la Piece , et travaillé
de la part du Poëte et du Musicien
avec un art infini .
›
-
On écrit de Paris , dit M. Bayle , ( dans
ses nouv. de la Rep. des Lettres , ( Avril
1684. ) que la Troupe Italienne représente
une Comédie très divertissante ,
G vj
et
2414 MERCURE DE FRANCE
et qui attire une foule extraordinaire.
Elle s'intitule Arlequin Empereur dans le
monde de la Lune . C'est , dit - on , une
Satyre de l'Opera d'Amadis , et on ajoute
qu'on doit representer incessamment sur
le même Theatre de l'Hôtel de Bourgogne
, Amadis Cuisinier , parce que celui
qui fait le personnage d'Amadis dans
cet Opera , a éré Cuisinier . Ces nouvelles
, continue M. Bayle , ne sont pas.
trop apparentes ; car , comme on sçait
que le Roy lui-même a donné le sujet de
'Opera d'Amadis , qui oseroit en faire
des railleries si publiques ? Ce Monarque
n'a point voulu que cet Opera fut representé
à la Cour , à cause du deuil de la
Reine . On en loüe fort les paroles , les
machines et les Airs. On voit au commen .
cement du Poëme quelques Vers de M.
de la Fontaine à la loüange du Roy .
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Résumé : Amadis, &c. [titre d'après la table]
En octobre 1731, l'Académie Royale de Musique a représenté la tragédie 'Amadis' de Quinault et Lully, après une absence de treize ans. Les rôles principaux, tels que l'Enchanteur Alquif et l'Enchanteresse Urgande, ont été interprétés par Chassé et la Dlle Erremens. Les acteurs Tribon, Dun, Chassé, Maure, Petitpas et Antier ont également excellé dans leurs rôles. La mise en scène était spectaculaire, avec des effets surprenants comme un combat aérien de démons et un char transformé en dragon ailé. La Dlle Sallé a particulièrement brillé dans le ballet. Le prologue montre Urgande et Alquif, réveillés par un éclair et un coup de tonnerre, se proposant de faire revivre Amadis. La tragédie commence avec Amadis et son frère Florestan, ce dernier tentant de consoler Amadis de la douleur causée par les soupçons d'infidélité d'Oriane. Oriane, croyant Amadis infidèle, refuse de le voir et doit épouser l'Empereur des Romains. Florestan et Corisande se retrouvent après une longue absence, mais Oriane persiste dans ses soupçons malgré leurs efforts pour la détromper. Dans le second acte, Arcabonne, une magicienne, révèle son amour pour un inconnu, pressentiment que cet inconnu est Amadis. Amadis tue Ardan, le frère d'Arcabonne, et cette dernière jure de se venger. Arcalaüs, le frère d'Arcabonne, engage Amadis dans un enchantement et fait enlever Corisande. Amadis combat Arcalaüs et est séduit par un démon prenant la forme d'Oriane. Le troisième acte voit Florestan et Corisande prêts à être sacrifiés. Arcabonne reconnaît Amadis comme l'inconnu qui lui a sauvé la vie et lui fait grâce. La fête de cet acte célèbre la liberté retrouvée. Dans le quatrième acte, Arcalaüs et Arcabonne complotent pour venger Oriane en faisant souffrir Amadis et Oriane. Urgande intervient pour sauver Amadis et Oriane, les transportant dans son vaisseau enchanté. Arcalaüs et Arcabonne, vaincus, se donnent la mort. Le cinquième acte se conclut par le bonheur retrouvé des personnages principaux au palais enchanté d'Apollidon. Les critiques notent que le prologue est apprécié, mais la tragédie souffre d'un épisode secondaire peu pertinent et d'une unité de lieu mal observée. La musique de Lully est reconnue pour sa qualité, malgré un sujet tragique. L'opéra a été représenté à Paris en janvier 1684 et a suscité des satires comme 'Arlequin Empereur dans le monde de la Lune'. Le roi a inspiré cette œuvre, rendant toute critique publique imprudente. L'œuvre est louée pour ses paroles, ses machines et ses airs. Le poème commence par des vers de M. de la Fontaine en l'honneur du roi.
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