1
p. 148-158
ACADÉMIE Royale des Belles-Lettres de CAEN. SÉANCE publique du 7 de Juin 1764.
Début :
M. MOIZAND, Professeur de Rhétorique au Collége Du-Mont, ouvrit la [...]
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texteReconnaissance textuelle : ACADÉMIE Royale des Belles-Lettres de CAEN. SÉANCE publique du 7 de Juin 1764.
ACADÉMIE Royale des Belles-Lettres de CAEN.
SÉANCE publique du 7 de Juin 1764.
M. MOIZAND, Professeur de Rhétorique
au Collége Du-Mont, ouvrit la
JU IL L E T. 1764:
•
I4
féance par ſon diſcours de réception #
l'Académie, ſur les avantages de l'E
ducation, & les funeſtes effets de l'en- .
vie.
Il prouva l'un & l'autre par des
Tableaux bien deſſinés & par des Exem
ples qui intéreſſerent. Ce Diſcours ſera
digne du Public , dès que M. Moizand
voudra.
Après la réponſe de M. Bouiſſet ,
Directeur, M. Rouxelin , Sécretaire de
l'Académie, lut un Parallèle des Muſi
ques anciennes & modernes, rempli de
variété. On a tort, ſelon lui , d'affirmer
que les Anciens nous ont ſurpaſſé en
Architecture, en Poëſie & en Muſique.
» Six des Merveilles de l'Antiquité n'exiſ
» tent plus que dans les narrations de
» leurs Admirateurs. C'eſt donc ſur leur
» témoignage que nous les croyons des
» prodiges. Pourquoi ne pas les juger ſur
» les Pyramides d'Egypte ? Nos yeux &
» notre raiſon peuvent apprécier les
» beautés de ces Pyramides...Me repro
» cheroit-on de déraiſonner ſi par ces
» maſſes énormes je jugeois de la beauté
» des jardins de Sémiramis , du Coloſſe
» de Rhodes & autres ? » M. Rouxelin
dit avec M. Pluche, que la Muſique eſt
une parole, parce que , comme la pa
«
G iij
·
15o MERCURE DE FRANCE.
role, elle eſt l'image de nos ſentimens &
de nos affections.
pas créé la ſcience des ſons harmoni
ques & de leurs rapports. M. Rouxelin ,
pour appercevoir l'Auteur de cette ſcien-.
ce , expoſe les opinions d'Homère, de
l'origine de la Muſique. Il paroît par
ces opinions que les Grecs n'en ont pas
† ceux qui prétendent que la Muſique
"
:
· Enos & Jubal ſont les inventeurs des .
moyens de rendre ces images par la ,
voix & par les inſtrumens : mais ils n'ont .
Platon , de Pindare, de Lucien, de :
Plutarque & de pluſieurs autres ſur ,
connu l'inventeur. M. Rouxelin obſerve,
es Grecs l'emportoit ſur la nôtre, en
jugent ainſi , par les récits des Grecs .
mêmes, & parce qu'ils ſuppoſent que
les Grecs ont connu un quatriéme gen- .
re, & peut-être un troiſiéme mode en
harmonie. Pour vérifier cette ſupériorité
des Grecs , M. Rouxelin analyſe leurs
récits : il rappelle leur état, & il ſe pro
poſe d'établir qu'un troiſiéme mode &
un quatriéme genre en harmonie , ne
peuvent exiſter.
·
Il commence l'examen des récits fa-.
buleux & hiſtoriques des Grecs, par la
deſcente d'Orphée aux Enfers, deſtituée
-
º *
,,
|
J U I L L E T. 1764.
151.
de toute probabilité. « Quand je vois
» que ſa lyre eſt ſans pouvoir ſur le
» cœur des femmes qui le mirent en
» pièces , pour le punir de je ne ſais
» quel crime dont il ne dut point être
» coupable, je ne puis croire qu'elle
» ait eu l'art d'adoucir les démons ».
Le voyage d'Orphée en Egypte donna
lieu à la fable de ſa deſcente aux En
fers. Les Prêtres Egyptiens lui révélèrent
les rapports qui exiſtent entre le nombre
& l'harmonie. « Ces rapports ne ſont
| » inſtitués ni par l'art ni par l'imagina
» tion : ils ſont les effets de la nature
» même, & c'eſt en cela que la Muſi
» que-Pratique eſt une ſcience donnée
» par la nature , comme la Géométrie,
» le Calcul & les Loix du mouvement. .
M. Rouxelin rejette la Fable du Conſ
tructeur des murs de Thèbes , parce que
Pauſanias aſſure qu'Amphion n'en parle
point dans ſes Hymnes & ſes Poëſies.
L'Hiſtoire d'Arion n'eſt pas plus croya -
ble, parce que » ſi ſa lyre eût eu ce pou
» voir ſurnaturel, elke l'eût exercé ſur le
» cœur des Pyrates , qui le condam
» noient à la mort, & non ſur les Dau
» phins, ſi diſpoſés à ſervir les hommes
» ſans le ſecours de la Muſique. La
» jeune Lesbienne & ſon Amant , qui
G iv
152 MERCURE DE FRANCE.
» tombèrent à la mer, ne s'occupoient
» point alors de Muſique : les Dauphins
» cependant les rapportèrent l'un &
» l'autre ſur le rivage ».
»
M. Rouxelin quitte la Fable pour
chercher des faits plus concluans dans
l'Hiſtoire. Il cite la ſédition que Terpan
der appaiſa à Lacédémone avec ſa lyre :
il croit la Muſique très propre à opérer
des miracles de cette eſpéce ſur le peu
ple : mais il ne veut pas qu'on en infére
que Terpander l'emportoit ſur MM. Gé
liotte & Farinelli. Terpander fut banni
de Lacédémone pour avoir ajouté une
ſeptiéme corde à-la lyre. Athénée dit
qu'Agamemnon confia la garde de Cli
temneſtre à un Muſicien , qui tant qu'il
fut auprès d'elle, la garantit admirable
· ment des traits de la ſéduction. Egiſthe
fit enlever le Muſicien. Egiſthe triom
pha non-ſeulement, mais il rendit Cli
temneſtre la plus criminelle des femmes.
M. Rouxelin ne décide pâs ſi notre Mu
ſique auroit la même vertu : mais il ne
conſeille pas d'en faire l'eſſai.
» Eſculape & Galien guériſſoient
» leurs malades par des chanſons. C'eſt
» d'après eux ſans doute que nos élégans
» Médecins ont pris l'uſage de récréer
» les jolies femmes qui les conſultent ,
JUIL L E T. 1764.
1 53
» par les lazzis du perſifflage. Thalétas
» de Créte préſerva les Lacédémoniens
» de la peſte , comme dans certaines
» Fêtes les Cœurs de ſymphonie de Paris !
» font oublier au Peuple leur miſère.
» Le ſon de la flûte étoit un reméde
» contre la goutte & le poiſon des vi
» pères, comme celui du violon en eſt
» un contre la morſure de la tarentule.
» La Muſique des Grecs n'eſt donc pas
» la ſeule qui ait opéré des miracles. Il
» eſt vrai
qu'elle nous affecte moins
» qu'elle ne les affectoit : elle n'a aucune
» influence ſur notre politique, ſur nos
» mœurs, & on ne voit pas nos Acadé
» miciens commencer & finir
leurs !
» ſéances par de grands concerts , com- *
» me faiſoient les Diſciples de Pytha
» gore ».
!
:
º
:
-
-
Pour prouver que la Muſique des
Grecs ne réuſſiſſoit pas toujours , M.
Rouxelin parle d'Athléas, Roi des Scy- .
thes , qui préféroit le hanniſſement de
ſon cheval à la flûte d'Iſménias. Si les
Schythes n'aimoient pas la flûte , les
Athéniens ne l'aimerent pas davantage. .
Alcibiade ne voulut jamais apprendre à
toucher les inſtrumens à vent, parce
qu'ils enlaidiſſoient Il préféroit la lyre,
parce qu'on peut parler ° º 6D :
V
-
154 MERCURE DE FRANCE.
la touchant. »Que les fils des Thébains,
» diſoit-il , s'exercent à tirer des ſons de
» leurs flûtes ; auſſi-bien ne ſavent-ils
» pas faire uſage de la parole. Pour
» nous, Athéniens , nos mépriſons ces
» inſtrumens : nos Dieux les ont déteſ
» tés ». Ce trait conduit M. Rouxelin à
parler de la vengeance qu'Apollon prit
de Midas, qui avoit jugé en faveur de
la flûte de Pan & de Marſias , qui
avoit oſé le défier. Il donne ainſi l'hiſ- «
toire de la flûte de Marſias:
*
•
» Minerve fut l'Inventrice de la flûte,
» dit Hyginus. Elle aimoit cet inſtru
» ment. Un jour que la Cour céleſte
» étoit en grand Gala, elle voulut pro- .
» curer aux Dieux le plaiſir de l'enten
, .
».dre. Junon & Vénus s'occupérent
» moins de la flûte que de la Muſicien
» ne Minerve avoit les yeux gris : le
» jeu de la flûte lui groſſiſſoit les joues,
» & cet effet ne devoit pas l'embellir.
» Les Déeſſes s'en apperçurent : elles ſe
» le marquérent par un ſourire d'intel
» ligence, qui n'échappa point à Miner- .
» ve. Elle alla jouer ſur le bord des fon
» taines de la Forêt d'Ida : elle oublia
» ſa ſageſſe lorſqu'elle ſe vit ſi défigu- .
» rée. Elle jetta ſa flûte loin d'elle , &
» elle ſouhaita la fin la plus funeſte à .
.
" JUILLE T. 1764.
15 5
» celui qui la ramaſſeroit. Marſias fut la
» victime de cette imprécation.
De ce que les Athéniens n'aimoient
pas la flûte , M. Rouxelin en conclut
que leur Muſique n'a pas dû l'emporter
ſur la nôtre. Celle des Lacédémoniens
dut encore être moins bonne. » Ils ne
» toléroient que le genre diatonique :
» ils bannirent Thimothée, parce qu'il
» faiſoit un trop fréquent uſage des
» genres enharmonique & chromati
» que :† même employa-t-il le
» tempérament , ce † de l'Art qui
» par les diſſonances occaſionne une va
» riété qui ravit.... Demandez à nos ha
» biles Compoſiteurs, s'ils pourroient
» exprimer tous les ſentimens de l'âme,
» en ne ſe permettant que le genre dia
tonique & les conſonnances. M. Ra
» meau, ſans le ſecours des autres gen
» res , eût-il fait ces morceaux ſublimes
» qu'on admirera dans tous les temps,
» & ſurtout ceux qu'a cités M. d'Alem
» bert ? C'eſt l'admirable Monologue
» du quatriéme Acte de Dardanus ,
» Lieux funeſtes : c'eſt l'inimitable Trio
» des Parques d'Hippolite & Aricie ,
» Où cours-tu , malheureux ? c'eſt le
» tremblement de terre des Indes ga
» lantes , qui n'a beſoin que de bons
G vj
-
156 MERCURE DE FRANCE.
» Muſiciens , pour être bien rendu.
M. Rouxelin penſe qu'il eſt facile de
réduire à leur valeur, les éloges que
les Grecs donnent à leur muſique , en
ſe rappellant l'état de ces hommes ex
traordinaires. » Voyons-les, dit-il , tels
» que M. de Monteſquieu les a peints ...
» Soumis à des Loix féroces, ils ne
» pouvoient s'occuper ni des Arts, ni
» de l'Agriculture, ni du Commerce.
» Ils ne formoient qu'une Société d'A
» thlétes & de Combattans. ... La
» Muſique qui affecte l'eſprit par les
» organes du corps , leur étoit néceſ
» ſaire. Elle adouciſſoit leurs mœurs :
» elle tempéroit la dureté de leur inſ
» titution : & elle
faiſoit que l'âme
» participoit à l'éducation. Elle devoit
» donc opérer des miracles parmi eux.
» Pour les Romains, occupés de tant
» d'autres idées, elle ne fit qu'un dé
» laſſement. La Muſique opére encore
» de nos jours des effets ſi peu reſſem
» blans. En Italie, elle ravit, elle en
» chante. .. • Tranſportez à Londres
» ou Amſterdam la même Muſique,
» exécutée par les mêmes Muſiciens,elle
» n'excitera plus les mêmes ſenſations
» ſur des hommes affectés d'un com
» merce immonſe, & qui ne perdent
JUIL L E T. 1764.
157
| » leurs intérêts de vue que quand on
» atrente à leur liberté.
M. Rouxelin dit que notre Muſique
| opéreroit des prodiges, ſi on vouloit
introduire tous les Payſans d'unVillage ,
à l'Opéra d'Armide ou de Tancréde.
» Demandez - leur, quinze jours apiès
» celui du Spectacle, combien ils auront
s» vû de Spèctres & de Démons , dans
» leurs chaumières, leus champs , leurs
» ſonges, & leurs entretiens ?Vous ſerez
» tentés de croire que leur ſéjour eſt
» celui des enchantemens. » L'aeillet ,
dit M. Rouxelin , ſera dans dix ſiécles
ce que ſont les Grecs pour ceux qui
les admirent.
-
Paſſant à la poſſibilité d'un quatriéme
genre, & d'un troiſiéme mode , M.
Rouxelin après avoir expliqué quels
· ſont nos trois genres & nos deux mo
des, obſerve que l'examen de cette
poſſibilité l'oblige d'entrer dans les prin
cipes de la Muſique. Cet examen ſera
le ſujet d'un ſecond diſcours dans le
quel il établira qu'un genre ou mode
nouveau ne peuvent être ſuppoſés que
par ceux qui n'ont aucune teinture des
élémens de la Muſique : il prouvera
encore que les Grecs & les Romains
ont connu nos trois genres & nos deux
^.
158 MERCURE DE FRANCE. ,
.
modes : & il en conclura 1°. Qu'on
ne doit point affirmer que la Muſique
des Grecs l'emportoit ſur la nôtre :
2°. Qu'il eſt abſurde de dire, comme
le font tant de Muſiciens modernes,
# les Grecs & les Romains ; n'ont
té que des Ecoliers en harmonie ....
M. Rouxelin termina la ſéance par l'é
| loge du Père André.
SÉANCE publique du 7 de Juin 1764.
M. MOIZAND, Professeur de Rhétorique
au Collége Du-Mont, ouvrit la
JU IL L E T. 1764:
•
I4
féance par ſon diſcours de réception #
l'Académie, ſur les avantages de l'E
ducation, & les funeſtes effets de l'en- .
vie.
Il prouva l'un & l'autre par des
Tableaux bien deſſinés & par des Exem
ples qui intéreſſerent. Ce Diſcours ſera
digne du Public , dès que M. Moizand
voudra.
Après la réponſe de M. Bouiſſet ,
Directeur, M. Rouxelin , Sécretaire de
l'Académie, lut un Parallèle des Muſi
ques anciennes & modernes, rempli de
variété. On a tort, ſelon lui , d'affirmer
que les Anciens nous ont ſurpaſſé en
Architecture, en Poëſie & en Muſique.
» Six des Merveilles de l'Antiquité n'exiſ
» tent plus que dans les narrations de
» leurs Admirateurs. C'eſt donc ſur leur
» témoignage que nous les croyons des
» prodiges. Pourquoi ne pas les juger ſur
» les Pyramides d'Egypte ? Nos yeux &
» notre raiſon peuvent apprécier les
» beautés de ces Pyramides...Me repro
» cheroit-on de déraiſonner ſi par ces
» maſſes énormes je jugeois de la beauté
» des jardins de Sémiramis , du Coloſſe
» de Rhodes & autres ? » M. Rouxelin
dit avec M. Pluche, que la Muſique eſt
une parole, parce que , comme la pa
«
G iij
·
15o MERCURE DE FRANCE.
role, elle eſt l'image de nos ſentimens &
de nos affections.
pas créé la ſcience des ſons harmoni
ques & de leurs rapports. M. Rouxelin ,
pour appercevoir l'Auteur de cette ſcien-.
ce , expoſe les opinions d'Homère, de
l'origine de la Muſique. Il paroît par
ces opinions que les Grecs n'en ont pas
† ceux qui prétendent que la Muſique
"
:
· Enos & Jubal ſont les inventeurs des .
moyens de rendre ces images par la ,
voix & par les inſtrumens : mais ils n'ont .
Platon , de Pindare, de Lucien, de :
Plutarque & de pluſieurs autres ſur ,
connu l'inventeur. M. Rouxelin obſerve,
es Grecs l'emportoit ſur la nôtre, en
jugent ainſi , par les récits des Grecs .
mêmes, & parce qu'ils ſuppoſent que
les Grecs ont connu un quatriéme gen- .
re, & peut-être un troiſiéme mode en
harmonie. Pour vérifier cette ſupériorité
des Grecs , M. Rouxelin analyſe leurs
récits : il rappelle leur état, & il ſe pro
poſe d'établir qu'un troiſiéme mode &
un quatriéme genre en harmonie , ne
peuvent exiſter.
·
Il commence l'examen des récits fa-.
buleux & hiſtoriques des Grecs, par la
deſcente d'Orphée aux Enfers, deſtituée
-
º *
,,
|
J U I L L E T. 1764.
151.
de toute probabilité. « Quand je vois
» que ſa lyre eſt ſans pouvoir ſur le
» cœur des femmes qui le mirent en
» pièces , pour le punir de je ne ſais
» quel crime dont il ne dut point être
» coupable, je ne puis croire qu'elle
» ait eu l'art d'adoucir les démons ».
Le voyage d'Orphée en Egypte donna
lieu à la fable de ſa deſcente aux En
fers. Les Prêtres Egyptiens lui révélèrent
les rapports qui exiſtent entre le nombre
& l'harmonie. « Ces rapports ne ſont
| » inſtitués ni par l'art ni par l'imagina
» tion : ils ſont les effets de la nature
» même, & c'eſt en cela que la Muſi
» que-Pratique eſt une ſcience donnée
» par la nature , comme la Géométrie,
» le Calcul & les Loix du mouvement. .
M. Rouxelin rejette la Fable du Conſ
tructeur des murs de Thèbes , parce que
Pauſanias aſſure qu'Amphion n'en parle
point dans ſes Hymnes & ſes Poëſies.
L'Hiſtoire d'Arion n'eſt pas plus croya -
ble, parce que » ſi ſa lyre eût eu ce pou
» voir ſurnaturel, elke l'eût exercé ſur le
» cœur des Pyrates , qui le condam
» noient à la mort, & non ſur les Dau
» phins, ſi diſpoſés à ſervir les hommes
» ſans le ſecours de la Muſique. La
» jeune Lesbienne & ſon Amant , qui
G iv
152 MERCURE DE FRANCE.
» tombèrent à la mer, ne s'occupoient
» point alors de Muſique : les Dauphins
» cependant les rapportèrent l'un &
» l'autre ſur le rivage ».
»
M. Rouxelin quitte la Fable pour
chercher des faits plus concluans dans
l'Hiſtoire. Il cite la ſédition que Terpan
der appaiſa à Lacédémone avec ſa lyre :
il croit la Muſique très propre à opérer
des miracles de cette eſpéce ſur le peu
ple : mais il ne veut pas qu'on en infére
que Terpander l'emportoit ſur MM. Gé
liotte & Farinelli. Terpander fut banni
de Lacédémone pour avoir ajouté une
ſeptiéme corde à-la lyre. Athénée dit
qu'Agamemnon confia la garde de Cli
temneſtre à un Muſicien , qui tant qu'il
fut auprès d'elle, la garantit admirable
· ment des traits de la ſéduction. Egiſthe
fit enlever le Muſicien. Egiſthe triom
pha non-ſeulement, mais il rendit Cli
temneſtre la plus criminelle des femmes.
M. Rouxelin ne décide pâs ſi notre Mu
ſique auroit la même vertu : mais il ne
conſeille pas d'en faire l'eſſai.
» Eſculape & Galien guériſſoient
» leurs malades par des chanſons. C'eſt
» d'après eux ſans doute que nos élégans
» Médecins ont pris l'uſage de récréer
» les jolies femmes qui les conſultent ,
JUIL L E T. 1764.
1 53
» par les lazzis du perſifflage. Thalétas
» de Créte préſerva les Lacédémoniens
» de la peſte , comme dans certaines
» Fêtes les Cœurs de ſymphonie de Paris !
» font oublier au Peuple leur miſère.
» Le ſon de la flûte étoit un reméde
» contre la goutte & le poiſon des vi
» pères, comme celui du violon en eſt
» un contre la morſure de la tarentule.
» La Muſique des Grecs n'eſt donc pas
» la ſeule qui ait opéré des miracles. Il
» eſt vrai
qu'elle nous affecte moins
» qu'elle ne les affectoit : elle n'a aucune
» influence ſur notre politique, ſur nos
» mœurs, & on ne voit pas nos Acadé
» miciens commencer & finir
leurs !
» ſéances par de grands concerts , com- *
» me faiſoient les Diſciples de Pytha
» gore ».
!
:
º
:
-
-
Pour prouver que la Muſique des
Grecs ne réuſſiſſoit pas toujours , M.
Rouxelin parle d'Athléas, Roi des Scy- .
thes , qui préféroit le hanniſſement de
ſon cheval à la flûte d'Iſménias. Si les
Schythes n'aimoient pas la flûte , les
Athéniens ne l'aimerent pas davantage. .
Alcibiade ne voulut jamais apprendre à
toucher les inſtrumens à vent, parce
qu'ils enlaidiſſoient Il préféroit la lyre,
parce qu'on peut parler ° º 6D :
V
-
154 MERCURE DE FRANCE.
la touchant. »Que les fils des Thébains,
» diſoit-il , s'exercent à tirer des ſons de
» leurs flûtes ; auſſi-bien ne ſavent-ils
» pas faire uſage de la parole. Pour
» nous, Athéniens , nos mépriſons ces
» inſtrumens : nos Dieux les ont déteſ
» tés ». Ce trait conduit M. Rouxelin à
parler de la vengeance qu'Apollon prit
de Midas, qui avoit jugé en faveur de
la flûte de Pan & de Marſias , qui
avoit oſé le défier. Il donne ainſi l'hiſ- «
toire de la flûte de Marſias:
*
•
» Minerve fut l'Inventrice de la flûte,
» dit Hyginus. Elle aimoit cet inſtru
» ment. Un jour que la Cour céleſte
» étoit en grand Gala, elle voulut pro- .
» curer aux Dieux le plaiſir de l'enten
, .
».dre. Junon & Vénus s'occupérent
» moins de la flûte que de la Muſicien
» ne Minerve avoit les yeux gris : le
» jeu de la flûte lui groſſiſſoit les joues,
» & cet effet ne devoit pas l'embellir.
» Les Déeſſes s'en apperçurent : elles ſe
» le marquérent par un ſourire d'intel
» ligence, qui n'échappa point à Miner- .
» ve. Elle alla jouer ſur le bord des fon
» taines de la Forêt d'Ida : elle oublia
» ſa ſageſſe lorſqu'elle ſe vit ſi défigu- .
» rée. Elle jetta ſa flûte loin d'elle , &
» elle ſouhaita la fin la plus funeſte à .
.
" JUILLE T. 1764.
15 5
» celui qui la ramaſſeroit. Marſias fut la
» victime de cette imprécation.
De ce que les Athéniens n'aimoient
pas la flûte , M. Rouxelin en conclut
que leur Muſique n'a pas dû l'emporter
ſur la nôtre. Celle des Lacédémoniens
dut encore être moins bonne. » Ils ne
» toléroient que le genre diatonique :
» ils bannirent Thimothée, parce qu'il
» faiſoit un trop fréquent uſage des
» genres enharmonique & chromati
» que :† même employa-t-il le
» tempérament , ce † de l'Art qui
» par les diſſonances occaſionne une va
» riété qui ravit.... Demandez à nos ha
» biles Compoſiteurs, s'ils pourroient
» exprimer tous les ſentimens de l'âme,
» en ne ſe permettant que le genre dia
tonique & les conſonnances. M. Ra
» meau, ſans le ſecours des autres gen
» res , eût-il fait ces morceaux ſublimes
» qu'on admirera dans tous les temps,
» & ſurtout ceux qu'a cités M. d'Alem
» bert ? C'eſt l'admirable Monologue
» du quatriéme Acte de Dardanus ,
» Lieux funeſtes : c'eſt l'inimitable Trio
» des Parques d'Hippolite & Aricie ,
» Où cours-tu , malheureux ? c'eſt le
» tremblement de terre des Indes ga
» lantes , qui n'a beſoin que de bons
G vj
-
156 MERCURE DE FRANCE.
» Muſiciens , pour être bien rendu.
M. Rouxelin penſe qu'il eſt facile de
réduire à leur valeur, les éloges que
les Grecs donnent à leur muſique , en
ſe rappellant l'état de ces hommes ex
traordinaires. » Voyons-les, dit-il , tels
» que M. de Monteſquieu les a peints ...
» Soumis à des Loix féroces, ils ne
» pouvoient s'occuper ni des Arts, ni
» de l'Agriculture, ni du Commerce.
» Ils ne formoient qu'une Société d'A
» thlétes & de Combattans. ... La
» Muſique qui affecte l'eſprit par les
» organes du corps , leur étoit néceſ
» ſaire. Elle adouciſſoit leurs mœurs :
» elle tempéroit la dureté de leur inſ
» titution : & elle
faiſoit que l'âme
» participoit à l'éducation. Elle devoit
» donc opérer des miracles parmi eux.
» Pour les Romains, occupés de tant
» d'autres idées, elle ne fit qu'un dé
» laſſement. La Muſique opére encore
» de nos jours des effets ſi peu reſſem
» blans. En Italie, elle ravit, elle en
» chante. .. • Tranſportez à Londres
» ou Amſterdam la même Muſique,
» exécutée par les mêmes Muſiciens,elle
» n'excitera plus les mêmes ſenſations
» ſur des hommes affectés d'un com
» merce immonſe, & qui ne perdent
JUIL L E T. 1764.
157
| » leurs intérêts de vue que quand on
» atrente à leur liberté.
M. Rouxelin dit que notre Muſique
| opéreroit des prodiges, ſi on vouloit
introduire tous les Payſans d'unVillage ,
à l'Opéra d'Armide ou de Tancréde.
» Demandez - leur, quinze jours apiès
» celui du Spectacle, combien ils auront
s» vû de Spèctres & de Démons , dans
» leurs chaumières, leus champs , leurs
» ſonges, & leurs entretiens ?Vous ſerez
» tentés de croire que leur ſéjour eſt
» celui des enchantemens. » L'aeillet ,
dit M. Rouxelin , ſera dans dix ſiécles
ce que ſont les Grecs pour ceux qui
les admirent.
-
Paſſant à la poſſibilité d'un quatriéme
genre, & d'un troiſiéme mode , M.
Rouxelin après avoir expliqué quels
· ſont nos trois genres & nos deux mo
des, obſerve que l'examen de cette
poſſibilité l'oblige d'entrer dans les prin
cipes de la Muſique. Cet examen ſera
le ſujet d'un ſecond diſcours dans le
quel il établira qu'un genre ou mode
nouveau ne peuvent être ſuppoſés que
par ceux qui n'ont aucune teinture des
élémens de la Muſique : il prouvera
encore que les Grecs & les Romains
ont connu nos trois genres & nos deux
^.
158 MERCURE DE FRANCE. ,
.
modes : & il en conclura 1°. Qu'on
ne doit point affirmer que la Muſique
des Grecs l'emportoit ſur la nôtre :
2°. Qu'il eſt abſurde de dire, comme
le font tant de Muſiciens modernes,
# les Grecs & les Romains ; n'ont
té que des Ecoliers en harmonie ....
M. Rouxelin termina la ſéance par l'é
| loge du Père André.
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