LETTRE
écrite
de
Montpellier
,
Surune
inondation
extraordinaire
,
arrivée
dans
le
bas Languedoc
,
au
mois d'Octo
bre
dernier
.
E vous écris , Monfieur , encore tout
confterné du trifte évenement dont
vous me priez de vous marquer les prin-
cipales circonftances . La pluye commen-
ça de tomber ici, abondamment le pre-
mier jour du mois d'Octobre dernier ,
& continua jufqu'au 9. avec la même
force , & un débordement general de
toutes les Rivieres & des Ruiffeaux cir-
convoisins ; enforte que l'eau entroit par
les fenêtres & par les cheminées des mai-
fons les mieux fermées , ce qui caufa une
inondation generale. Le Faubourg de
Montpellier fut totalement entraîné , &
quantité de Tanneurs, qui y ont leurs Ma-
nufactures , y périrent. La petite Rivie-
' re qui traverfe ce Fauxbourg, fe débor-
da tellement , qu'elle entra bien avant
dans le Ville , & monta jufqu'au dernier
degré du Portail de l'Eglife des Reli-
gieufes de fainte Marie. Les Troupeaux
nombreux , qui paiffoient , felon la coû-
tume , dans la grande Prairie auprès
de la Ville , furent entraînez par le tor-
rent avec prefque tous les Bergers. Les
Efclufes du Canal de Lates en furent
renverfées , auffi bien que la Chauffée du
Pont Juvenal . Les Marchands de laine
de Montpellier ont fait en cet endroit
une perte de S. ou 600. mille livres , les
eaux ayant entraîné toutes les laines qui
étoient étenduës fur un grand Pré , voiſin
du Pont Juvenal. La maifon des Des
de Rouffel , quoique fituée fur la hauteur
de la Canourgue , promenade de Mont-
pellier , & rebâtie depuis peu , a èré abî
mée , l'eau ayant rempli les caves & en-
dommagé les fondemens ; fix' perfonnes:
furent
écrasées
&
ſubmergées
tout à
la
fois
fous
les
ruinés
.
Toutes les Campagnes voifines n'é-
toient qu'une Mer orageufe : on ne pou
voit aller qu'en bateau dans les rues des
Villes de Lunel & de Somieres , par le
débordement de la Riviere , dont tous les
Moulins ont été entraînez. L'eau caufa
le même ravage dans tous les Villages &
Hameaux d'alentour. Voici cependant un
fait , & tout enfemble un bonheur bien
fingulier, arrivé dans le Village de Claret.
Le Meûnier fe voyant tout-à- coup &
de toutes parts invefti par les ondes , pro-
pofa à fa femme de fe fauver à la nâge ;
il la fit étendre fur fon dos , lui recom-
mandant de le ferrer étroitement , & de
,n'avoir
point
de peur
:
il
prit
en
même-
temps
avec
les
dents
un
enfant
de
trois
mois
,
par
le
maillot
;
&
nonobftant ce
double
fardeau
,
il
eut
le
bonheur
d'arri
ver
fain
&
fauf à
un
rivage élevé
;
mais
la frayeur
&
le
froid ayant
faifi
la
fem-
elle
tomba
en
foibleffe
;
alors le
Meû
.
nier fe
remit dans
l'eau
&
alla
chercher
une
bouteille d'eau de
vie
qu'il
avoit
laif-
fée
dans
la
maiſon abandonnée
.
A
peine
eut
-il
pris la bouteille
,
que
la
maiſon
&
le moulin furent
abîmez
.
Il vint au fe-
cours de
fa
femme
,
qu'il fortifia
par le
moyen
de l'eau
de vie
.
Je vous affure
,
onfieur , que ce trait des plus hardis
& des plus genereux eft vrai dans toutes
fes circonftances , & qu'il fait encore icy
l'admiration de tout le monde.
Cette inondation a encore caufé de
grands ravages du côté d'Aigues-Mortes,
& fur tout au Salin de Pequés , l'un des
plus grands du Royaume , par la prodi-
gieufe quantité de fel qui y a été perdu ,
fans compter le terrain des Salines , pref-
que entierement engravé , ce qui fait un
tort immenfe , non-feulement aux Pro
prietaires , mais à toute la Province de
Languedoc, qui tiroit de- là le meilleur
Sel pour fon ufage.
L'impetuofité des torrens a été fi gran-
de , qu'elle a entierement renversé les
Ponts de la Verune , de faint Jean de
Vedas , de Ville- neuve , de Maguelone ,
de Pefenas , de Montagnac , d'Aniane, de
S. Guillain le Defert , & d'Agdes . Celui
de Lunel n'a pas été abbatu comme on
l'avoit d'abord dit.
Le Canal de communication des deux
Mers , par la Province de Languedoc ,
commence , comme l'on fçait , à la Ville
d'Agdes , dont le Port eft l'Entrepôt des
Marchandifes qu'on veut tranfporter
d'Agdes à Touloufe , & aux autres Vil-
les du hut Languedoc, & de la Guyenne
jufqu'à Bordeaux . Toutes les Marchan-
difes qui fe trouverent dans cet Entrepôt
furent emportées par ce déluge , qui prit
en quelque maniere fa naillance en ce
Port- là , où la Mer fembloit , pour ainfi
dire , tomber du Ciel en terre , les nuées
s'étant crevées à cette hauteur. Ces Mar-
chandiſes confiftant principalement , en
Vins , Bleds , Huiles , font eftimées en-
viron deux millions.
Les
autres Rivieres
qui ont
débordé
en-
même
-
temps
,
depuis
Beziers jufqu'à
Nif-
mes
,
ont
auffi
caufé
de
grands ravages
,
particulierement
celle
qu'on
nomme
leHe
.
ran
,
dont
toutes
les
Prairies voisines
ne fontplus
qu'une
Greve
ſterile
;
il
ne
reste
plus
fur
fes
bords
que
huit à
dix
arbres
d'une
infinité qu'il
y
en
avoit
,
&
qui
for-
moient
un
ſpectacle
champêtre
,
des plus
agréables ;
deforte
que
ces
bords font
à
prefent tout ruinez
&
d'une nudité
af-
freufe
.
On a obfervé que l'eau de la plûpart
de ces Rivieres débordées , eft montée
plus haut qu'elle n'a jamais fait , de 22.
Palmes Palme eft une mefure du pays ,
qui fait la cinquième partie de l'aune
de Paris. La Riviere du Lez en parti-
culier eft montée de douze pieds plus haut
qu'en l'année 1465. époque de la plus
grande inondation , dont les Archives de
la Province faffent mention
l
faudroit
un
volume
entier
pour
faire
un
détail
exact des degâts
horribles
que
celle
-
cy
a
caufé
.
Un
Voiturier qui
con-
duifoit
douze Mulets
chargez
d'Huile
,
en
fut
la
derniere
victime
,
fes
Muletsavec
leur
charge
périrent
auffi
.
On
croit
enfin
que
dix
ou
douze
millions
ré-
pareroient
à
peine
les
dommages
de
cetté
inondation
,
laquelle a
déraciné
une
gran
de
quantité
d'Oliviers
,
ce
qui
a
ruiné
beaucoup de
Particuliers
,
&
c
.
Je
fuis
,
Monfieur
,
&
c