EPITRE DE M. THIRIOT,
A M. D ....
E vous écris , mon cher , pour
donné fouvent de vos nouvelles ,
& pour vous demander pardon de
ne vous avoir pas écrit.
Sans vous ennuyer par l'hiftoire ,
Si chacun s'eft bien diverti ,
Depuis que vous êtes parti ,
Pour aller aux Rives de Loire :
68 LE MERCURE .
Scachez de nous en racourci ,
Due nous nous occupons icy
A dreffer un Executoire ,
Une Requête, un Compulfoire ;
Ou bien d'un Procès obſcurci ,
Par quelque Nullité notoire ,
Dontnousnouschargeons la mémoire,
Debrouiller le Car , & le Si ;
N'ayant à faire en tout cecy
Qu'à Chicaneurs, gens
d'écritoire ,
Qui nous payent d'un grand merci.
Or, vous devez aisément croirę ,
Qu'en travaillant à tel grimoire ,
Nous avons peu de tems ; qu'ainfi,
L'ennui nous accableroit , fi
Quelque fois des gens fans fouci ,
Ne diffipoient notre humeur noire ,
Par leur entretien , comme auffi
A force de rire & de boire .
Plus heureux de vôtre côté,
Loin du tumulte de la Ville ,
Et plus juftement enchanté,
Goûtez bien l'étudefacile ,
Que vous procure vôtre azile .
Cherchant plutôt par goût que par
neceffité ,
Le Vrai, l'Agréable , & l'Utile,
DE JUIN. 60
Qu'on puife dans le fein fertile
Des Auteurs de l'Antiquité,
Dont j'ai peu ou prou profité.
Pen,trés furement pour le ftile ;
Mais d'où pourtant j'ai raporté
Certain efprit de liberté,
Exempt dupréjugéſervile, -
Dont le Vulgaire eft infecté ,
Avec une vertu docile ,
A foûtenir l'adverfité ,
Dans un malheureux domicile ,
Oùjefuis enfocieté
D'Ignorans, dont le plus habile
Entend l'Ordonnance Civile,
Qu'il a plusfouvent commenté ,
Que Terence , Horace on Virgile.
Je fuporterois plus tranquilement
l'ennui que me caufent ces Meffieurs
, fi la perte de mes amis
n'achevoit de m'accabler tout à
fait. G... part pour Rome , nous
fommes fort aifes de ce voyage ,
par raport à lui , & trés fachez par
la perte que nous faifons . Avec les
talens qu'il a , jugez combien il en
reviendra joli homme.
70 LE MERCURE
D'un Naturel ingenieux ,
Avecfuccès il concilie,
Sans être fort laborieux ,
La Peinture & la Poëfie :
Mais ce qui vaut encore mieux ,
Il eft de bonne compagnie .
Quant au long & honteuxfilence
Que me reprochez justement ;
Ce n'estpoint par indiference ,
Si je l'ai gardé longuement,
Mais bien plutôt par nonchalance ,
Qui , comme un Auteur d'importance
,
M'abandonne trés rarement :
Or donc, aprèstelle affurance ,
N'ayez point de reffentiment ,
Ecrivez- nous plus frequement ,
Ou finon,que vôtre prefence
Nous tire de l'abbatement,
Quenous a caufé vôtre abfence.