Le 30. de ce mois M. da
Boſe y fut receu , fon Difcours
fut tres éloquent, celuy
312 MERCURE
de M. Dacier qui luy répondie
le fut aufh ; mais il avoit l'air
ſi antique , que M. de laMotte
qui eſt fans contredit un-des
plus beaux & des meilleurs ef.
prits de l'Europe , ne pût s'empêcher
de luy adreſſer l'Apologue
de l'Ecreviſſe. Le mois
prochain nous reprendrons
cet article.
Mon diſcours ſur la querelle
entre les Partiſans desAnciens&
des Modernes , la Lettre
qu'écrit à un de ſes amis
un des meilleurs ſeconds de
M. de la Motte , le Paralelle
excellent des deux Catons , &
vingt
GALANT 313
vingt autres pieces detachées qui
ont heureuſement trouvé place
dans le Mercure de ce mois , tout
cela vous aura peut- être paru affez
intereſſant , Meſſieurs , pour
vous obliger à me ſçavoir quelque
gré de l'honneur que j'ayde
vousen faire part. Mais il me refte
un fait admirable , tres extraordinaire
à mon égard, & dont
le détail m'embarraſſe infiniment.
C'eſt cependant tout ce
que j'ay de meilleur à vous conter
: &malgré la foibleſſe de mes
expreſſions , j'en ſuis fi touché
que pour avoir la fatisfaction de
vous en parler à coeur ouvert, je
ne reſpecteray nullement la delicareſſe
du pas où m'engage ma
reconnoiſſance , quandl'excés de
ma gratitude devroit vous paroî
Dd Mars 1715.
314 MERCURE
tre affoiblie par la ſechereffe
de mes termes. Il est bien queſ
tion maintenant de cette frivole
confideration, &les grandshommes&
les bonnes actions n'ont
pasbeſoin pour être loüez ,de ce
faſte éloquent ,&ſouventinutile
dont on emprunte ordinairement
l'éclat pour donner du luſtre aux
moindres choses.C'eſt en un mot
de l'Electeur de Baviere dont je
veux vous parler. CePrince tendrement
aimé de nôtre Roy ,
(cette verité ſeule vaut un million
d'éloges ) cheri de tous les
François , adoré de ſes peuples ,
& l'objet des voeux de tout lev
monde , vient de quitter la France.
Son deſtin le dérobe enfin à
nosyeux. Un malheur fouverain
nous l'arrache , faffe le Ciel que
de longues années &cun bonheur
GALANT. 315
infini foient le ſceau de toutes ſes
vertus.
Mais aprés cet aveune m'embarraffez
plus ,
Et ne demandez pas quels biens
jepeux vous dire
D'unHerosque le monde admire
Dont vous neſoyiez convaincus.
Il ne s'agit icy d'exploits , ni de
combats ;
Mais d'un trait à mes yeux plus
beaw qu'une Victoire ,
DuMercure en defordre itenrichic
l'Histoire ,
De l'éclat d'un prefent qu'il ne
meritoit pas .
Que puis-jedire de moins ,&
que ne penſay- je pas davantage
desbienfaits que ce Prince , le
premier qui aitcoupé le noeudde
mon infortune , vient de répan
Ddijuch
316 MFRCURE
dre ſur moy. Je vous demande
engrace à ce ſujet,de ſouffrir que
je mette en cetendroit Mercure
àmaplace, &je vous prie de luy
accorder la liberté de vous entretenir
un moment de ſes fantaifies
,ce qu'il vous dira , contribuëra
fur ma parole , à vous
amener plus agréablement la
petite Hiſtoire que je dois vous
conter le mois prochain.
Ilya , dit- il , (& il eſt à propos
que vous le ſçachiez ) une
grande difference entre le fils de
Jupiter & moy. Je n'ay de rapport
avec ce Meſſager des Dieux
queceluyde ſon matheur , lorfque
ſon pere , (avec connoiſſance
de cauſe apparamment ) s'aviſa
de le chaſſer du Ciel. Du
refte nous n'avons rien de communl'un
avec l'autre. Encore ne
GALANT. 317
fçay - je guerre , fi nous nous
reffemblons paſſablement dans
le ſeul articleque jeviens dedire,
car je ſuppoſe qu'iſſu de race
Divine , comme nous l'affure Ho
mere , & Denis d'Halicarnaffe ,
demandezle plutoft aux Anciens ,
il ne devoit ignorer aucun des
fecrets de la nature ,& par confequent
ſon induſtrie devoit fuppléer
parfaitement à fon infor
tune. Au lieu que moy qui ne
pourroit fans vanité prouver peut
eſtre guerre plus de nobleffe
qu'Elope , je me fuis trouvé
pluſieurs foisà la veille detomber
dans le même inconvenient
que luy , & réduit à la neceffité
d'employer tous les ſecours de
mon ignorance. Cette affreuſe
inégalité fait donc foy du peu de
D.diij
318 MERCURE
1
rapport qu'il y a entre le petit
fils de Saturne & moy ,& dé
montre que je ferois un impof
teur , ſi j'avois à la face du monde
, l'audace d'uſurper ſes titres
&de me fubroger en ſes droits ,
&que je ne fuis enun mot qu'un
Mercure adopté ſur la terre ;
mais toute qualité à part ,voyons,
vaille que vaille ,par quel degré
je ſuis enfin parvenu à faire la
conquête de celle-cy. Non ce
feroit entreprendre de vous conterdes
choſes ſurprenantes , &
le détailde mes avantures effectives
, vous étonneroit aſſeurement
plus que les fictions de
l'Infortuné Napolitain. Paſſons
plutoſt à l'examen des moyens
de conſerver ce titre , puiſqu'à
tout hazard , je m'en voy revêtu.
Vous croyez peut-eſtre que c'eſt
GALANT . 319
pour moy la Pierre Philofophale
, point du tout ; & je parie
foixante piſtoles par an , de le
porterd'une façon cent fois plus
utile & plus amuſante juſqu'à
mondernier jour , ſi cinq ou fix
grands hommes que je ſçay ,
veulent imiter la generofité de
l'Electeur de Baviere , & me
donner 200. écus de penſion
comme luy , mais je n'y penſe
pas;&voilàde fort vilaines faillies
! il eſt bon que chacun ſçache
ſes petitesaffaires,à labonne
heure ; mais il ne fautpas ſe faire
tympaniſer dans le monde par
l'image d'un honteuſe avarice...
Voilàencoreune plaiſante réfle
xion, & de quoy ſerois-je avaricieux
? moyqui ne le fus jamais
de quelque choſe , m'aviſerois
jeà preſent dele devenirde rient
1
3202
J
MERCURE
foitdit? fi de tout ce diſcours
peu vous importe , tant mieux ,
ſi vous le prennez en bonne part ...
tant mieux encore , voilà comme
je le prendrois auſſi. D'ailleurs
je raiſonne ; c'eſt un droit qui
m'eſt acquis auſſi-bien qu'à tous
les hommes & quand tous mes
diſcours ( malgré les cenſeurs
ridicules ) ſeront auſſi ſimples &
aufſiinnocents que ceux- cy , je
fuis fur qu'on me permettra de
babiller juſqu'au Jugement. Enfin
je le répete ( comme je le
croy ) Meffieurs .
Nouspouvons raisonnersur tous
les Elemens,
Parlerdu Ciel , de la Terre , & de
l'onde ,
Mais n'amusons jamais le monde ,
Aux dépens des loix du bonſens .
C'est aprés cent reflexions profondes
GALANT. 321
Qu'à tout hazard le Philosophe
admet
La matiere premiere , ou les caufes
Secondes ,
Souventfanssçavoir ce qu'il fait.
Le Sage doune dans lepiege ,
Ourit desa décision ;
Mais leSophifme qui l'affiege
Ebloüit toûjours sa raison .
Pournous ne suivons point
gles trop austeres ,
dere
Où l'esprit tôt ou tard consent à
s'enchaîner ,
Sur des principes moinsfeveres
Cherchons à nous déterminer.
e
Que nos moeursfaſſent nôtre étude
Quela vertuſoit noftre but ,
Nous aurons moins d'inquietude ,
Qu'aucun Philofophe n'en eût.
Voilàle portraitque je me fais
des idées & des obligations des
hommes ; fi je peux un jour me
322 MERCURE
L
1
former fur cette peinture ,je de.
viendray alors aſſez deſintereſſé ,
pour ne regretter jamais de ne
pas reſſembler à l'Hommeheureux
malgréluy , Conte Perſan , que je
lûs il y a quelques jours dans les
Memoires de mon Subſtitut , qui
vousle racontera comme il vous
l'a promis , à l'entrée de fonpremier
Journal .
Je tiendray en effet ma parole;
mais en attendant il eſt à propos
que je vous faſſe part de la joye
donteſt remplie maintenant tou
te la Maiſon de Bourbon. Le 27.
de cemois Madame la Princeffe
deConty mit au mondeun Prince.
Je ne doute pas que de toutes
parts on ne l'en felicite,pour moi
j'emprunteray de tous les côtez ,
&j'emploiray tous mes talents ,
mels qu'ils foient , pour annon
GALANT. 323
cer à tout le monde le preſent
qu'elle vient de faire à la France.