UOYQUE jaye
ana declaration le mois
dernier en faveur de
M. de la Motte , & que j'aye
adopté les jugemens d'un de
ſes amis , contre le Traité des
cauſes de la corruption du
goût , je ne laiſſeray pas de
prefenter au Public ce qui me
Mars 1715. A ij
DE3
MERCURE
ſera adreſſe dans lafuitepar le
party contraire. Je l'exhorte
au reſte , à ſemunir de raifons
contre les affaillans , c'eſt la
monnoye de cours aujourd'huy.
Les autoritez & les injures
autrefois li victorieuſes ,
netiennentpluscontre unbon
raiſonnement . A propos
d'injures .... on m'a déja qualifié
d'ignorant & de temeraire
; je ſuis un ignorant ,
dit-on , parce que j'ignore la
LangueGrecque , & je ſuis un
temeraire , parce que je juge
d'Homere ſur une Traduction
Françoiſe. J'ay deux mots à
LA
GALANT
1
dire contre ces deux reproches.
Mainojivi. Jart
Dirapon d'un homme
qu'il eſt un ignorant , parce
qu'il ne ſçait point |Hebreu ?
accufera-t-on de temerité ce
même hommes parce qu'il
aura porté jugement en fa
veur des Livres Saints fur la
foy des Traductions Latines
oufFrançoiles autentiquement
approuvées ? non fans doute's
nous netrouvons point étrangeoque
Madame Dacier qui
ne fçait point l'Hebreu , fafle
gloire de commoiſtre parfaite
ment les Livres Hiſtoriques&
Aiij
6 MERCURE
Prophetiques de l'AncienTeftament.
Mais je prie Madame
•Dacier de remarquer combien
il luy eſt meſſeant de
trouver mauvais que nous jugions
d'Homere: fur la Tras
duction qu'elle en a donnéa
elle-même quelle a été ſavûë
quand elle nous a traduit l'Iliade
en François a elle anla été
autre que de faire commoiſtro
le Poëme & le genie de fons
Auteur à ceux qui ignorent la
Langue originale. Voicy.comment
elle s'en expliquedans fa
Preface fur l'Hiade. Fay toû
jours en l'ambition de pouvoir
GALANC. 7
i
cegrand
donner à noſtre Siecle une Traduction
d'Homere , qui en confervant
les principaux traits de
Poëte pûtfaire revenir
la plupart des gens du monde
du préjugé dešavantageux que
leur en ont donné des copies difformes
qu'on en a faites . Voſtre
Traduction , Madame , n'eſt,
pas une copje difforme , nous
en convenons avec plaifir avec
vous vous y conſervez les
principaux traits du Poëme
original , nous ne ſommes,
point en garde contre voſtre
bonne foy , mais vous vous
eſtiez flattée que voſtre éle-
(
A iiij
8 MERCURE
ganteTraduction feroit revenit
les hommes du préjugé
deſavantageux qu'ils avoient
conçus contre Homere , &
malheureuſement elle a faic
un effet tout contraire ; elle a
affermi les rebelles dans le
préjugé qu'elle ſe propoſoit
de détruire . Quel party deviez-
vous prendre dans ce
malheur ineſperé il falloit
vous en tenir à crier de toutes
vos forces que le bon goût a
abandonné la race humaine;
mais il falloit bien vous garder
dedéprimer vôtre propre
Ouvrage, &de faire un crime
GALANT.
à M. de la Motte d'avoir jugé
d'Homere ſur le portrait fidele
que vous en aviez donné,
afin qu'on l'adorât avec con
noiffance de cauſe. Il ya du
deſeſpoir dans ce procedé , &
je crains fort ,que les Scoliaf
tes qui ont tant celebré voſtra
Traduction , avant la querelle
émuë , ne la deſavoüent enfin
ſur la foy de vos proteſtations
imprudentes , & ne vous facrifient
à leur Idole.
y Mais j'ay encore une hum
ble remontrance à vous faire ,
Madame , ou plutôt àtous les
Scoliaftes. Vous gratifiezMef
10 MERCURE
fieurs d'un ſouverain mépris,
& vous traitez d'ignorant
quiconque ne ſçait pasła LangueGrecque,
c'est- à-dire, que
le nom de vray Sçavant vous
eſt acquis au titre qui nous
manque , & que nous vous
devons une eſtime fans bornes.
Définiſſonsun peule vray
Sçavant,&nous jugerons en
fuite de nos dettes recipro
ques ८
Le vray Sçavant eſt celuy
qui a acquis un grandnombre
de connoiffance , & qui a cul
rivé & formé fon jugement ,
de manierequ'il ſçait faireufa
4
GALANT. IF
1
gedes connoiffances acquifes
au gré de ladroiteraiſon. Nos
Scavants Grecs ont grand in
térêt à rejerter ma définition..
D'accord : mais quelle eſt la
kuri Le Sçavant , c'eſt celuy
qui ſçait du Greca cela n'eft
pas poffible. Les Langues no
font pas des ſciences , elles no
portentoparelles-mêmes aucunes
lumieres à l'efprit. Un
hommepourroit ſçavoir vingt
Langues differentes& être une
groſſe bête , un ignorant , un
ſtupide perſonnagel On excuferoit
même ſon ignorance&
ſa ſtopidité par le ſterile étude
12 MERCURE
qui l'auroit derobé aux veri
tables ſciences. C'eſt un hom
me , diroit on , qui a paflé fa
vie à apprendre des mots. It
auroit fourny dans le monde
une carriere honorable fi du
travail ingrat dont iba fervi fa
memoire , il en avoit ſervį fon
efprit & fon jugement
Voila à peu prés comment
nous excuſons les mauvais rai
fonnemens des Scoliaftes.
Apréstout on nedoit pas leur
faire un grand crime de raifonner
mal ; il n'eſt pas de leur
métier de juger des Ouvrages
foit d'Eloquence , ſoitdePoëGALANT.
13
(
fie , leur métier eſt de traduire
les Auteurs originaux. Ont- Is
remplis ce devoir , qu'ils s'en
tiennent là ; c'eſt aux Maîtres
dans les deux Arts à juger du
merite des Auteurs traduits.
J'avois le coeur gros , comme
on dit , d'avoir été appellé
ignorant. L'épithete mettoit
trop bien acquiſe pour n'en
être pas un peu bleflé. Mais je
pardonne l'injure de tres-bon
coeur.