A Barcelone le 21. Septembre.
M. le Maréchal de Berwick
a fait le 18. de ce mois ſon
entrée en cette Ville pour aller
à la Cathedrale faire chanter
le Te Deum . Il partit du Camp
ſuivi de plus de 100. Officiers
du premier ordre , tous bien
montez , & les Chevaux couverts
de houfles tres propres.
J'avoishonneur d'eſtre dece
Octobre 1714. X
242 MERCURE
nombre. Lorſque nous fumes
au tiersdu chemin , il s'arrêta
un quart d'heure , aprés il s'avança
à une demie portée de
Canon de la Ville , où il attendit
encore un quart d'heure.
Le Corps de Ville vint audevant
de luy. Il y avoit dix
hommes àpied vêtus de Robes
rouges & un galon deſſus.
Ils eſtoient ſuivis d'un pareil
nombre veſtus de même qui
eſtoient à cheval. Il y en avoit
demontez ſur des mules avec
des Timbales ; aprés quoy
marchoient à cheval fix hommes
avec des Robes bleuës &
GALANT . 243
violettes , tenant des manieres
de maſſes à la main, & ils
étoient ſuivis de cinq Confuls
bienmontez , dont les chevaux
eſtoient magnifiquement
harnachez , avec beaucoupde
rubans à leur teſte. Ils
avoient une maniere d'écharpe
de ſatin rouge à fleurs d'or
large de neuf à dix pouces
qui leur prenoit ſur l'épaule
&defcendoit iufqu'à leur épée
M. le Maréchal s'arreſta ; le
premier Conful luy fit une
petite Harangue en Eſpagnol.
Je ne pus pas bien l'entendre.
M. le Maréchal luy répondit
Xij
244 MERCURE
fort honneſtement , & leur
dit en general qu'il falloit oule
paffé, qu'ils n'avoient
qu'à donner au Roy des marques
de leur fidelité , & qu'il
feroit tout ce qu'il pourroit
auprés de S. M. C. pour l'engager
à les traiter favorablement.
Aprés quoy les Gardes
de M. le Maréchal mirent l'épée
à la main , & pafferent les
premiers.Tout le cortege fit
demy tour à droite , & mar./
cha du coſté de la Ville dans
le même ordre qu'il eſtoir
Le premier Conful
marcha à lagauche duMilord.
venu.
ン
GALANT. 245
En approchant , le Montjoüy
falua de tout fon Canon ,&
en entrant dans la Ville toute
l'artillerie de la Place tira. Ily
avoit ſur la porte trois tapis
avec le Portrait du Roy'd'Efpagne.
Nous marchâmes dans
cet ordre juſqu'à la Citadelle..
Les ruës eſtoient bordées de
Soldats qui preſentoient les
armes ,& avoient leurs bayon.
nettes au bout du fufil , il n'y
avoit que les Gardes Valones:
qui euffent le fufil ſur l'épaule.
Il y avoit dans les ruës qui
traverſoient celles par leſquelles
nous paffions ,des Cavaliers
X iij
246 MERCURE
qui avoient le ſabre haut. Le
Portrait du Roy eſtoit auſſi
au deſſus de la grande porte
del'Eglife. LeChefdu Clergé
ſuivi de ſes Chanoines ſe trouva
ſur la porte& fit ſon compliment
à M. le Maréchal &
l'accompagna dans le Choeur
où on luy avoit preparé un
Prié-Dieu. L'Egliſe eſtoit fort
illuminée. On chanta le Te
Deum en Muſique,pendant lequel
tems la Place fit3. décharges
deCanon. Les enfans &
le petit peuple crioient Viva
&jettoient leurs chapeaux en
l'air. Le Te Deum fini on
GALANT. 247
repaſſa par lesmêmes ruës &
avec le même ordre juſqu'à
la porte.En fortant, laPlace&
leMontjoüy faluërent encore
de toute leur artillerie. Voilà
toute la Ceremonie.
Je remarquay qu'il y avoit
neuf Bombes qui estoient
tombées dans cette Eglife. Il
y ades ruës où l'on ne peut
paſſerà cauſe des débris des
maiſons. Il y en a peu qui ne
foient endommagées ou des
Bombes oudes Boulets à rico .
chet que nous avons tirez.
LorſqueM. de Broglio eft
parti il y avoit auprés de M.
X iiij
248 MERCURE
le Maréchal des Deputez de
l'Ifle de Maillorque pour traiter
avec luy .
On parle diverſement du
Marquis de Villaroel qui
commandoit dans Barcelone ,
& qui a eu le genoüil caffé au
dernier afſaut ; les uns diſent
qu'ils'eſt ſauvé à Maillorque,
& les autres qu'il s'eſt remis
àla clemence du Roy , alleguant
qu'il n'a pas tenu à ſes
répreſentations que les Rebelles
ne ſe ſoient plutoſt ſoumis.
Ce dernier ſentiment paroiſt
le plus vray.
J'ay vû d'ailleurs des LerGALANT.
249
1
tres qui mandent qu'il ne
faut pas croire un mot du
grand nombre de gens que
nous avons perdu. Il y en a
fix fois moins.
On ajoûte qu'on va faire
le procés aux plus coupables
des Rebelles , que les Miquelets
prendront parti dans les
Troupes d'Eſpagne , & qu'on
oblige la Ville de baltir une
Citadelle à ſes dépens .
On dit que M. le Maréchal
de Berwick avoit envoyé
les Drapeaux de Barce
lone à Madrid , & quele Roy
d'Eſpagne les luy a renvoyé
1
250 MERCURE
par le même Courrier avec
ordre de les faire bruler au
milieu de la Ville par la main
du Bourreau.
Une Lettre du trois de ce
mois porte que M. le Maréchal
a fait embarquer le même
jour vingt deux des principaux
Chefs des Rebelles ,
pour les faire paſſer au Château
d'Alicant , où ils ſeront
biengardez Ondit que Villaroel
,Pinos , & Baſſet ſont du
nombre des prifonniers. Il y
en a un grand nombre d'autres
qu'on envoye à Peniſcola.