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1
p. 159-169
SUITE des Recherches sur la Taille du Frère JACQUES, par M. BORDENAVE, Professeur Royal de Chirurgie, &c.
Début :
Les événemens de différentes opérations ayant été malheureux, la réputation [...]
Mots clefs :
Méthode, Opération, Succès, Médecin, Anonymat, Instrument, Chirurgien
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texteReconnaissance textuelle : SUITE des Recherches sur la Taille du Frère JACQUES, par M. BORDENAVE, Professeur Royal de Chirurgie, &c.
SUITE des Recherches fur la Taille
du Frère JACQUES , par M. BORDENAVE
, Profeſſeur Royal de Chirurgie
, &c .
Les événemens de différentes opéra
و
tions ayant été malheureux , la réputation
de l'Opérateur en fouffrit néceſſairement.
Les papiers publics , reffources
ordinaires des Empyriques , des Apologiftes
gagés foutinrent pendant
trois ou quatre années la confiance
aveugle , dont le Public prévenu ſe
départ fi difficilement: Enfin le Frère
Jacques voyant le diſcrédit abſolu dont
il étoit menacé , publia au commencement
de 1702 , un écrit , intitulé ,
Nouvelle méthode de tailler & tirer la
Pierre de la veſſie , à la fin duquel il eut
foin de donner ſa demeure , que probablement
on commençoit alors à ignorer.
Dans cet écrit ( pag. 2 ) Frère Jacques
convient d'abord qu'il a perfectionnée
en 1701 , l'inciſion qu'il fait , pourdécouvrir
avec le ſcalpel la rainure de la
*CetEcrit in-4°. ſe trouve à la Bibliothèque
du Roi .
:
160 MERCURE DE FRANCE.
fonde ; mais ce qui prouve invinci
blement qu'il ne ſe ſervoitpas de fonde
cremelée , dans le temps que M Méry a
écrit , c'eſt qu'il ajoûte enfuite , & ce
font ſes termes : ( pag. 4. ) , Il eſt venu
>>ſe préfenter à Meffieurs Fagon & Felix,
>>premiers Médecin & Chirurgien du
>> Roi , & a fait pluſieurs incifions en
>> leur préſence , tant fur des cadavres
»& Sujets vivans ; ils ont rrès - bien
>> connu que l'Opération étoit bonne en
>> elle-même & préférable à l'ancienne
>> mais qu'ilfalloit rectifier les Instrumens
» pourfureté de l'incifion , & la rappro-
>>>cher un peu du Sphincter à côté de
» l'anus& du rectum , & quitter le petit
>> appareil ; c'eſt ce que Frère Jacques a
>> fait & a
6
travaillé pendant quatre
» années , tant fur des cadavres que
>>> Sujets vivans , & a remarqué d'autres
>>> circonstances à rectifier , tant dans les
inftrumens que pour l'incifion , & même
>> l'année dernière 1701 , qui rendent
>> l'Opération très-parfaite.
Peu après , il s'éléve contre Mrs Méry
& Saviard , dont il ſe plaint en diſant,
>>>ils devoient du moins avouer
>>l'Opération étoit bonne en elle-même,
>> mais qu'il falloit ſeulement rectifier la
-
D
cet
F
M.
ME
prem
datés
tifca
Frère
partic
avis c
les in
& fai
lle
Jacqu
inftru
fa fo
pérati
le co
C'eft
fon
que
que
un ca
que
T
Opér
conf
pas c
fonde , comme il a été convenu ave
NOVEMBRE. 1763. 161
,
>> les Médecins du Roi & de l'Hôtel-
Dieu. Enfin , les certificats qui terminent
cet écrit & qui ont été donnés par M.
Fagon , premier Médecin du Roi , par
M. Felix ; premier Chirurgien , par
MM. Duchêne , Bourdelot & Boudin
Médecins de la Cour,& par M. Gervais ,
premier Chirurgien de la Reine , tous
datés de la fin de l'année 1701 ; ces certificats
, dis-je , portent que les tailles de
Frère Jacques ont été plus heureuſes ,
particulièrement depuis que fuivant les
avis qui lui ont été donnés , il a rectifié
les inftrumens dont il ſe ſert pour fonder
&faire l'incifion.
Il eſt donc certain d'après le Frère
Jacques lui-même , qu'il a rectifié les
inftrumens pour ſureté de l'incifion ; que
ſa fonde , ainſi que le manuel de l'Opération
ont fubi des changemens dans
le courant de l'année 1701 ſeulement.
C'eſt donc manquer à la vérité ſansaucun
fondement , & uniquement par paffion ,
que d'avancer avec autant de confiance ,
que le Frère Jacques n'a jamais taillé avec
un cathèter ou fonde non cannelée.
Telles ont été les variations de cer
Opérateur dans fes manoeuvres. Les
conſeils qui lui ont été donnés ne l'ont
pas conduit à la perfection , parce qu'il
162 MERCURE DE FRANCE.
rie ſçavoit pas en profiter , faute de
connoiſſances ſuffifantes ; & en le fuivant
dans ſes Opérations , on voit que
la hardieſſe étoit ſon mérite principal.
On ſçait à quoi s'en tenir ſur ſes fuccès
pendant le ſéjour qu'il a fait à Paris.
N'admettant pas ſeulement à fes Opérations
des Témoins affidés , opérant en
public , examiné avec attention par des
Gens éclairés , qui fuivoient la cure de
ſes malades , fans qu'on pút par aucun
artifice les ſouſtraire à leurs yeux ; on
connut enfin avec le temps , que fa méthode
n'avoit pas les avantages qu'on
lui avoit d'abord attribués avec tant de
crédulité. Il falloit un événement remar
quable pour fixer les jugemens.
La mort prompte de M. le Maréchal de
Lorge , qui arriva le lendemain de l'Opération
que lui fit Frère Jacques , a été
l'époque de ſon difcrédit ; elle a déſabufé
tout le monde. Dans le même
temps M. Fagon , premier Médecin du
Roi , qui étoit affligé de la pierre , &
que l'on preſſoit de ſe mettre entre les
mains du Frère , qu'il avoit quelque fois
vu opérer , auquel il avoit accordé un
certificat d'approbation ; dans le même
temps , dis-je , M. Fagon ſe fit opérer
de préférence par M. Maréchal , quile
NOVEMBRE. 1763. 163
guérit fort heureuſement. En cette circonſtance
M. Fagon éclairé de ſes propres
lumières , intereſſé pour ſa vie , a
prouvé par ſa conduite que le jugement
précipité de la multitude ne doit pas en
impoſer aux Gens de l'Art inſtruits ; &
le fuccès de M. Maréchal alors déja confirmé
, & foutenu depuis par un grand
nombre d'Opérations , fait voir aux Gens
impartiaux la différence qu'il y aura
toujours entre un Chirurgien méthodique
& un Opérateur guidé par une routine.
Le Frère Jacques parcourut différentes
Provinces du Royaume ſans y avoir plus
de ſuccès ; & ayant quitté Paris en 1702,
il ſe retira en Hollande. L'Anonyme
Provincial , (a) fécond en Anecdotes ,
qu'ildonne comme indubitables, avance
» que Rau attira le Frère Jacques à
» Amſterdam , où ils lierent une étroite
>> amitié ; & il eſt faux que Rau ſe ſoit
>> jamais élevé contre le Frère , comme
>> l'envie l'a publié pour déprimer ce
>> Frère par tous les côtés poffibles.
Cette allégation ſimple de l'Anonyme
n'eſt appuyée d'aucune preuve. Partiſan
zélé du Frère Jacques , il éléve fa méthode
, croyant la voir revivre aujour-
( a ) Mercurede France, Août 1762. p. 118.
en note.
164 MERCURE DE FRANCE.
1
d'hui; il ſe perfuade appercevoir des fimílitudes
, qu'il veut établir , & dans forn
Alufion il croit trouver ſa méthode où
elle n'eſt pas .
Il eſt certain que le Frère Jacques s'eſt
retiré à Amſterdam ; mais il n'eſt pas
également certain que Rau l'y ait attiré ,
qu'ils y aient été amis & que Rau ne ſe
ſoit jamais élevé contre lui . L'Auteur da
Difcours fur diverſes façons de tailler
qui fert de Préface à l'Ouvrage pofthume
de Colot , ( b ) nous apprend que
Frère Jacques aiant taillé à Amſterdam ;
» M. Rau , Spectateur éclairé s'éleva
>> contre lui ; mais le zéle qui l'animoit
>> fut foupçonné de jaloufie ; les Magif-
>> trats accorderent leur protection au
► Frère ; il fallut attendre que les mal-
>> heurs de ceux qui fe mettoient dans
>> ſes mains déſabuſaſſent le Public ;
>> dans peu de temps les plaintes fuc-
>> cédérent aux éloges. Les Protecteurs
» du Frère Jacques , chargés de ſes fau-
>> tes , priérent M. Rau d'en être le ré
>> parateur. M. Albinus , dans l'éloge
qu'il a fait de Rau ( c ) , dit qu'il défapprouvoit
abfolument & condamnoit
entierement l'opération du Frère ,
( b ) Traité de la Taille , Paris 1727. p. 48 .
( c)Garengeot , oper, tom . 2. p . 100.
NOVEMBRE. 1763: 165
furtout à cauſe des défauts de ſes inftrumens
, & que cette obſtination à blâmer
fut mal interprétée des Magiftrats.
Ces deux témoignages fournis , l'un par
un Médecin François , l'autre par un
Profeffeur en Anatomie & en Chirurgie
à Leyde , Contemporain de Rau ,
fuffifent pour prouver que Rau s'eſt élevé
contre le Frère. Cela ſemble d'autant
plus probable , que Rau paroît
avoir eu fa méthode de tailler avant
que le Frère arrivât à Amſterdam.
L'Auteur de la Préface dont j'ai par lé,
avance ( d ) que Rau avoit ſuivi à Paris
les opérations du Frère , & qu'inf
truit par ſes fautes , il établit enfuite ſa
méthode particulière . M. Heïfter ( e ) nie
que Rau ait vû opérer le Frère à Paris ;
mais cette négative paroîtra au moins
problématique , finon faufſe , lorſque
l'on ſçaura d'après la differtation deM.
Falconet , ( f) que M. Winslow , dont
le témoignage ne peut être ſuſpect , a
vû tailler Rau en Hollande par fa méthode
dès l'année 1698. On voit par là
combien il eſt douteux que Rau ait
attiré le Frère en Hollande en 1702 ,
(d) Ibid. p. 53 .
( e ) Inſt . chir. tom. 2. p. 913. in nota.
(f) V. Thèſe citée , p. 17.
166 MERCURE DE FRANCE .
furtout dans un temps où ſupérieur en
connoiſſances , il s'étoit déja frayé une
route nouvelle pour fon opération .
L'Anonyme provincial toujours prévenu
pour la méthode de Frère Jacques
, ne veut pas même que Rau y ait
ajouté quelques perfections (g) » Il n'a ,
>> dit-il , véritablement jamais éxiſté ,
>> ni à titre d'invention , ni à titre de
» perfection de méthode de tailler
>>propre & particulière à Rau ; & l'on
ne sçauroit abſolument en produire
>>> aucune preuve quelconque , quoi-
>> qu'on en parle avec éloge comme
>> d'unfait positifdans tous les Traités,
» & dans toutes les leçons de lithoto-
>> mie, & que le Frère Jacques, celui qui
» a rendu la taille méthodique , n'y
>> ſoit que pour les injures & les mépris .
L'Ecrivain anonyme en niant ce qui
a été écrit comme un fait poſitifdans
tous les Traités , veut ſeul être crû fur
fon allégation & détruit aujourd'hui
fans aucune restriction ce qu'ont vu ,
ce qu'ont écrit les Contemporains , &
les Sçavans de Pays différens. Mais
quand aveuglément on auroit la complaiſance
d'admettre ce qu'il avance
(g) Mercure cité , p. 121 .
NOVEMBRE. 1763. 167
avec autant de ſécurité , il reſte à demander
, pourquoi Raua eu des ſuccès
que le Frère Jacques n'avoit pas , &
pourquoi cette méthode a été plus heureuſe
dans les mains du prétendu Difciple
que dans celles du Maître. Le
Frère Jacques a taillé en Hollande avec
l'autorité& la protection des Magiftrats;
la prévention étoit en ſa faveur ; cependant
il a fallu céder aux accidens
dont ont été victimes les malheureux
qui lui étoient confiés ,& l'autorité publique
s'apperçut toujours trop tard du
danger qu'il y a d'abandonner la vie
des hommes à un Opérateur routinier.
On rendit enfin à Rau la juſtice qu'on
lui avoit d'abord refuſée : il tailla à
Amſterdam avec un ſuccès étonnant ;
la République de Leyde lui déféra bien
tôt le titre de ſon Lithotomiſte ; & des
cures heureuſes en grand nombre lui
ont afſuré une réputation qui a paffé
juſqu'à nous.
On convient que la lithotomie peut
n'être pas toujours également heureuſe ;
mais quand une pratique est bonne en
foi , au moins doit- elle avoir des ſuccès
à-peu-près conſtans. Frère Jacques en
quittant la Hollande parcourut diverſes
Provinces de l'Allemagne , & s'arrêta
168 MERCURE DE FRANCE.
particulièrement à Aix - la - Chapelle , à
Cologne, à Vienne en Autriche, à Strafbourg
, à Francfort fur le Mein & à
Heidelberg ; il n'y fut pas plus heureux
dans l'exercice de fon opération. M.
Heifter , nous apprend ( h) que Frère
Jacques inſtruit enfin par ſes malheurs ,
revint à Strasbourg , où ayant changé
fa méthode , il tailla avec ſuccès en
1712 , & au commencement de 1713 ;
& il ajoute que , M. Salzmann , Médecin
& Anatomiſte célébre de Strafbourg
ayant fait des reproches au Frère,
ſur ſa méthode , celui-ci lui avoit avoué
qu'il l'avoit abondonnée depuis environ
unan , & qu'il traitoit alors ſes ma-
Jades avec plus de précaution.
M. Rau tailloit en Hollande, avec ſuccès
, au moins depuis 1702 ; le Frère
n'a eu des ſuccès qu'après avoir abſolument
changé ſa méthode en 1712 .
D'après ce parallèle peut-on croire que
Rau n'ait été ſimplement qu'imitateur ,
& ne doit - on pas regarder comme
certain , que , pourvu de profondes connoiffances
en Anatomie, il s'étoit fait une
méthode fure & particuliere par la cou
pe déterminée des parties.
(h ) Inſt. Chir. tom. 2. p. 909.
U
Je
NOVEMBRE. 1763. 169
Je ne ſuivrai pas plus loin l'Anonyme
Provincial dans ſes afſertions . Cer
écrit obfcur produit dans les ténébres ,
dicté par la paffion , paroît uniquement
fait pour décrier des Chirurgiens recommandables
&déſignerun ſucceſſeur au
Frère Jacques. J'abandonne au temps
la cauſe actuelle ; la poſtérité ſeule peut
la juger. Mais j'ai cru devoir à la mémoire
de M. Méry , les recherches qui
ont été propoſées & qui prouvent incontestablement
la vérité & l'utilité de
fon Ouvrage contre toutes les déclamations
que l'on pourroit lui oppofer.
du Frère JACQUES , par M. BORDENAVE
, Profeſſeur Royal de Chirurgie
, &c .
Les événemens de différentes opéra
و
tions ayant été malheureux , la réputation
de l'Opérateur en fouffrit néceſſairement.
Les papiers publics , reffources
ordinaires des Empyriques , des Apologiftes
gagés foutinrent pendant
trois ou quatre années la confiance
aveugle , dont le Public prévenu ſe
départ fi difficilement: Enfin le Frère
Jacques voyant le diſcrédit abſolu dont
il étoit menacé , publia au commencement
de 1702 , un écrit , intitulé ,
Nouvelle méthode de tailler & tirer la
Pierre de la veſſie , à la fin duquel il eut
foin de donner ſa demeure , que probablement
on commençoit alors à ignorer.
Dans cet écrit ( pag. 2 ) Frère Jacques
convient d'abord qu'il a perfectionnée
en 1701 , l'inciſion qu'il fait , pourdécouvrir
avec le ſcalpel la rainure de la
*CetEcrit in-4°. ſe trouve à la Bibliothèque
du Roi .
:
160 MERCURE DE FRANCE.
fonde ; mais ce qui prouve invinci
blement qu'il ne ſe ſervoitpas de fonde
cremelée , dans le temps que M Méry a
écrit , c'eſt qu'il ajoûte enfuite , & ce
font ſes termes : ( pag. 4. ) , Il eſt venu
>>ſe préfenter à Meffieurs Fagon & Felix,
>>premiers Médecin & Chirurgien du
>> Roi , & a fait pluſieurs incifions en
>> leur préſence , tant fur des cadavres
»& Sujets vivans ; ils ont rrès - bien
>> connu que l'Opération étoit bonne en
>> elle-même & préférable à l'ancienne
>> mais qu'ilfalloit rectifier les Instrumens
» pourfureté de l'incifion , & la rappro-
>>>cher un peu du Sphincter à côté de
» l'anus& du rectum , & quitter le petit
>> appareil ; c'eſt ce que Frère Jacques a
>> fait & a
6
travaillé pendant quatre
» années , tant fur des cadavres que
>>> Sujets vivans , & a remarqué d'autres
>>> circonstances à rectifier , tant dans les
inftrumens que pour l'incifion , & même
>> l'année dernière 1701 , qui rendent
>> l'Opération très-parfaite.
Peu après , il s'éléve contre Mrs Méry
& Saviard , dont il ſe plaint en diſant,
>>>ils devoient du moins avouer
>>l'Opération étoit bonne en elle-même,
>> mais qu'il falloit ſeulement rectifier la
-
D
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M.
ME
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datés
tifca
Frère
partic
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les in
& fai
lle
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fa fo
pérati
le co
C'eft
fon
que
que
un ca
que
T
Opér
conf
pas c
fonde , comme il a été convenu ave
NOVEMBRE. 1763. 161
,
>> les Médecins du Roi & de l'Hôtel-
Dieu. Enfin , les certificats qui terminent
cet écrit & qui ont été donnés par M.
Fagon , premier Médecin du Roi , par
M. Felix ; premier Chirurgien , par
MM. Duchêne , Bourdelot & Boudin
Médecins de la Cour,& par M. Gervais ,
premier Chirurgien de la Reine , tous
datés de la fin de l'année 1701 ; ces certificats
, dis-je , portent que les tailles de
Frère Jacques ont été plus heureuſes ,
particulièrement depuis que fuivant les
avis qui lui ont été donnés , il a rectifié
les inftrumens dont il ſe ſert pour fonder
&faire l'incifion.
Il eſt donc certain d'après le Frère
Jacques lui-même , qu'il a rectifié les
inftrumens pour ſureté de l'incifion ; que
ſa fonde , ainſi que le manuel de l'Opération
ont fubi des changemens dans
le courant de l'année 1701 ſeulement.
C'eſt donc manquer à la vérité ſansaucun
fondement , & uniquement par paffion ,
que d'avancer avec autant de confiance ,
que le Frère Jacques n'a jamais taillé avec
un cathèter ou fonde non cannelée.
Telles ont été les variations de cer
Opérateur dans fes manoeuvres. Les
conſeils qui lui ont été donnés ne l'ont
pas conduit à la perfection , parce qu'il
162 MERCURE DE FRANCE.
rie ſçavoit pas en profiter , faute de
connoiſſances ſuffifantes ; & en le fuivant
dans ſes Opérations , on voit que
la hardieſſe étoit ſon mérite principal.
On ſçait à quoi s'en tenir ſur ſes fuccès
pendant le ſéjour qu'il a fait à Paris.
N'admettant pas ſeulement à fes Opérations
des Témoins affidés , opérant en
public , examiné avec attention par des
Gens éclairés , qui fuivoient la cure de
ſes malades , fans qu'on pút par aucun
artifice les ſouſtraire à leurs yeux ; on
connut enfin avec le temps , que fa méthode
n'avoit pas les avantages qu'on
lui avoit d'abord attribués avec tant de
crédulité. Il falloit un événement remar
quable pour fixer les jugemens.
La mort prompte de M. le Maréchal de
Lorge , qui arriva le lendemain de l'Opération
que lui fit Frère Jacques , a été
l'époque de ſon difcrédit ; elle a déſabufé
tout le monde. Dans le même
temps M. Fagon , premier Médecin du
Roi , qui étoit affligé de la pierre , &
que l'on preſſoit de ſe mettre entre les
mains du Frère , qu'il avoit quelque fois
vu opérer , auquel il avoit accordé un
certificat d'approbation ; dans le même
temps , dis-je , M. Fagon ſe fit opérer
de préférence par M. Maréchal , quile
NOVEMBRE. 1763. 163
guérit fort heureuſement. En cette circonſtance
M. Fagon éclairé de ſes propres
lumières , intereſſé pour ſa vie , a
prouvé par ſa conduite que le jugement
précipité de la multitude ne doit pas en
impoſer aux Gens de l'Art inſtruits ; &
le fuccès de M. Maréchal alors déja confirmé
, & foutenu depuis par un grand
nombre d'Opérations , fait voir aux Gens
impartiaux la différence qu'il y aura
toujours entre un Chirurgien méthodique
& un Opérateur guidé par une routine.
Le Frère Jacques parcourut différentes
Provinces du Royaume ſans y avoir plus
de ſuccès ; & ayant quitté Paris en 1702,
il ſe retira en Hollande. L'Anonyme
Provincial , (a) fécond en Anecdotes ,
qu'ildonne comme indubitables, avance
» que Rau attira le Frère Jacques à
» Amſterdam , où ils lierent une étroite
>> amitié ; & il eſt faux que Rau ſe ſoit
>> jamais élevé contre le Frère , comme
>> l'envie l'a publié pour déprimer ce
>> Frère par tous les côtés poffibles.
Cette allégation ſimple de l'Anonyme
n'eſt appuyée d'aucune preuve. Partiſan
zélé du Frère Jacques , il éléve fa méthode
, croyant la voir revivre aujour-
( a ) Mercurede France, Août 1762. p. 118.
en note.
164 MERCURE DE FRANCE.
1
d'hui; il ſe perfuade appercevoir des fimílitudes
, qu'il veut établir , & dans forn
Alufion il croit trouver ſa méthode où
elle n'eſt pas .
Il eſt certain que le Frère Jacques s'eſt
retiré à Amſterdam ; mais il n'eſt pas
également certain que Rau l'y ait attiré ,
qu'ils y aient été amis & que Rau ne ſe
ſoit jamais élevé contre lui . L'Auteur da
Difcours fur diverſes façons de tailler
qui fert de Préface à l'Ouvrage pofthume
de Colot , ( b ) nous apprend que
Frère Jacques aiant taillé à Amſterdam ;
» M. Rau , Spectateur éclairé s'éleva
>> contre lui ; mais le zéle qui l'animoit
>> fut foupçonné de jaloufie ; les Magif-
>> trats accorderent leur protection au
► Frère ; il fallut attendre que les mal-
>> heurs de ceux qui fe mettoient dans
>> ſes mains déſabuſaſſent le Public ;
>> dans peu de temps les plaintes fuc-
>> cédérent aux éloges. Les Protecteurs
» du Frère Jacques , chargés de ſes fau-
>> tes , priérent M. Rau d'en être le ré
>> parateur. M. Albinus , dans l'éloge
qu'il a fait de Rau ( c ) , dit qu'il défapprouvoit
abfolument & condamnoit
entierement l'opération du Frère ,
( b ) Traité de la Taille , Paris 1727. p. 48 .
( c)Garengeot , oper, tom . 2. p . 100.
NOVEMBRE. 1763: 165
furtout à cauſe des défauts de ſes inftrumens
, & que cette obſtination à blâmer
fut mal interprétée des Magiftrats.
Ces deux témoignages fournis , l'un par
un Médecin François , l'autre par un
Profeffeur en Anatomie & en Chirurgie
à Leyde , Contemporain de Rau ,
fuffifent pour prouver que Rau s'eſt élevé
contre le Frère. Cela ſemble d'autant
plus probable , que Rau paroît
avoir eu fa méthode de tailler avant
que le Frère arrivât à Amſterdam.
L'Auteur de la Préface dont j'ai par lé,
avance ( d ) que Rau avoit ſuivi à Paris
les opérations du Frère , & qu'inf
truit par ſes fautes , il établit enfuite ſa
méthode particulière . M. Heïfter ( e ) nie
que Rau ait vû opérer le Frère à Paris ;
mais cette négative paroîtra au moins
problématique , finon faufſe , lorſque
l'on ſçaura d'après la differtation deM.
Falconet , ( f) que M. Winslow , dont
le témoignage ne peut être ſuſpect , a
vû tailler Rau en Hollande par fa méthode
dès l'année 1698. On voit par là
combien il eſt douteux que Rau ait
attiré le Frère en Hollande en 1702 ,
(d) Ibid. p. 53 .
( e ) Inſt . chir. tom. 2. p. 913. in nota.
(f) V. Thèſe citée , p. 17.
166 MERCURE DE FRANCE .
furtout dans un temps où ſupérieur en
connoiſſances , il s'étoit déja frayé une
route nouvelle pour fon opération .
L'Anonyme provincial toujours prévenu
pour la méthode de Frère Jacques
, ne veut pas même que Rau y ait
ajouté quelques perfections (g) » Il n'a ,
>> dit-il , véritablement jamais éxiſté ,
>> ni à titre d'invention , ni à titre de
» perfection de méthode de tailler
>>propre & particulière à Rau ; & l'on
ne sçauroit abſolument en produire
>>> aucune preuve quelconque , quoi-
>> qu'on en parle avec éloge comme
>> d'unfait positifdans tous les Traités,
» & dans toutes les leçons de lithoto-
>> mie, & que le Frère Jacques, celui qui
» a rendu la taille méthodique , n'y
>> ſoit que pour les injures & les mépris .
L'Ecrivain anonyme en niant ce qui
a été écrit comme un fait poſitifdans
tous les Traités , veut ſeul être crû fur
fon allégation & détruit aujourd'hui
fans aucune restriction ce qu'ont vu ,
ce qu'ont écrit les Contemporains , &
les Sçavans de Pays différens. Mais
quand aveuglément on auroit la complaiſance
d'admettre ce qu'il avance
(g) Mercure cité , p. 121 .
NOVEMBRE. 1763. 167
avec autant de ſécurité , il reſte à demander
, pourquoi Raua eu des ſuccès
que le Frère Jacques n'avoit pas , &
pourquoi cette méthode a été plus heureuſe
dans les mains du prétendu Difciple
que dans celles du Maître. Le
Frère Jacques a taillé en Hollande avec
l'autorité& la protection des Magiftrats;
la prévention étoit en ſa faveur ; cependant
il a fallu céder aux accidens
dont ont été victimes les malheureux
qui lui étoient confiés ,& l'autorité publique
s'apperçut toujours trop tard du
danger qu'il y a d'abandonner la vie
des hommes à un Opérateur routinier.
On rendit enfin à Rau la juſtice qu'on
lui avoit d'abord refuſée : il tailla à
Amſterdam avec un ſuccès étonnant ;
la République de Leyde lui déféra bien
tôt le titre de ſon Lithotomiſte ; & des
cures heureuſes en grand nombre lui
ont afſuré une réputation qui a paffé
juſqu'à nous.
On convient que la lithotomie peut
n'être pas toujours également heureuſe ;
mais quand une pratique est bonne en
foi , au moins doit- elle avoir des ſuccès
à-peu-près conſtans. Frère Jacques en
quittant la Hollande parcourut diverſes
Provinces de l'Allemagne , & s'arrêta
168 MERCURE DE FRANCE.
particulièrement à Aix - la - Chapelle , à
Cologne, à Vienne en Autriche, à Strafbourg
, à Francfort fur le Mein & à
Heidelberg ; il n'y fut pas plus heureux
dans l'exercice de fon opération. M.
Heifter , nous apprend ( h) que Frère
Jacques inſtruit enfin par ſes malheurs ,
revint à Strasbourg , où ayant changé
fa méthode , il tailla avec ſuccès en
1712 , & au commencement de 1713 ;
& il ajoute que , M. Salzmann , Médecin
& Anatomiſte célébre de Strafbourg
ayant fait des reproches au Frère,
ſur ſa méthode , celui-ci lui avoit avoué
qu'il l'avoit abondonnée depuis environ
unan , & qu'il traitoit alors ſes ma-
Jades avec plus de précaution.
M. Rau tailloit en Hollande, avec ſuccès
, au moins depuis 1702 ; le Frère
n'a eu des ſuccès qu'après avoir abſolument
changé ſa méthode en 1712 .
D'après ce parallèle peut-on croire que
Rau n'ait été ſimplement qu'imitateur ,
& ne doit - on pas regarder comme
certain , que , pourvu de profondes connoiffances
en Anatomie, il s'étoit fait une
méthode fure & particuliere par la cou
pe déterminée des parties.
(h ) Inſt. Chir. tom. 2. p. 909.
U
Je
NOVEMBRE. 1763. 169
Je ne ſuivrai pas plus loin l'Anonyme
Provincial dans ſes afſertions . Cer
écrit obfcur produit dans les ténébres ,
dicté par la paffion , paroît uniquement
fait pour décrier des Chirurgiens recommandables
&déſignerun ſucceſſeur au
Frère Jacques. J'abandonne au temps
la cauſe actuelle ; la poſtérité ſeule peut
la juger. Mais j'ai cru devoir à la mémoire
de M. Méry , les recherches qui
ont été propoſées & qui prouvent incontestablement
la vérité & l'utilité de
fon Ouvrage contre toutes les déclamations
que l'on pourroit lui oppofer.
Fermer
2
p. 194-209
SUPPLÉMENT à l'Art. des Spectacles. OBSERVATIONS sur la Lettre adressée à MM. les Comédiens François, insérée dans le premier Volume du Mercure de Juillet.
Début :
Il y a long-temps que le goût a lieu d'être blessé des disparates de l'Orchestre [...]
Mots clefs :
Théâtre, Actes, Opéra, Musique, Anonymat, Ouvrages, Scène, Composition, Drame, Public, Comédiens, Auteur, Genre, Symphonies, Talents
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texteReconnaissance textuelle : SUPPLÉMENT à l'Art. des Spectacles. OBSERVATIONS sur la Lettre adressée à MM. les Comédiens François, insérée dans le premier Volume du Mercure de Juillet.
SUPPLÉMENT à l'Art. des Spectacles .
OBSERVATIONS fur la Lettre adrefſée
à MM. les Comédiens François ,
inférée dans le premier Volume du
Mercure de Juillet .
IL y a long-temps que le goût a lieu
d'être bleffé des diſparates de l'Orchestre
dans les entre- Actes de nos Tragédies ,
& même de quelques-unes de nos Co-
-médies du haut- comique. Tout ce qu'obſerve
ſur cela le judicieux Anonyme
AOUST. 1754. 195
dans ſa Lettre à MM. les Comédiens
François , a le mérite d'une vérité généralement
ſentie , remarquée & difcutée
avec fineſſe par un homme d'eſprit , délicat,
& fenfible à toutes les impreffions.
On avoit déja tenté à quelques repréſentations
pour la Cour , d'arranger des
ſuites de ſymphonies , finon exactement
propres aux diverſes ſituations de
la Scène dans les entr'Actes , au moins
plus analogues au genre du Théâtre
François , que l'eſpéce de charivari plutôt
barbare qu'Italien dont ſe plaint l'Anonyme.
En choiſiſſant , comme il le
propoſe , dans nos meilleurs Opéra François
, des morceaux relatifs à la Scène
tragique , on parviendroit fans doute à
foutenir cette fuite de mouvemens que
l'on doit éprouver ſans interruption pendant
toute la durée d'un Drame : mais il
paroît ſe préſenter ſur cela quelques difficultés.
On en voit une d'abord , dans les
foins&dans la ſagacité qu'éxigeroit ce
choix. En le ſuppoſant fait auſſi parfaitementqu'il
feroit poffible,Tembarrasd'en
diriger l'application à chaque repréſentation,
dont la diſtribution change quelquefois
au moment même du Spectacle
,joint à celui de reprendre , pour les
Ij
196 MERCURE DE FRANCE.
,
Piéces nouvelles , des morceaux déja
employés dans celles du Répertoire cour
rant feroit un nouvel obſtacle . Ces
ſoins acceſſoires, qui ſurchargeroient les
Comédiens , pourroient les diſtraire de
celui auquel ils ſe doivent en entier
pour l'exercice de leurs talens. Une autre
difficulté s'offre encore dans l'oppofi
tion très-légitime que pourroit faire le
Spectacle de l'Opéra . On ſçait qu'il n'y
a qu'un affez petit nombre d'Ouvrages
qui puiffent fourenir les remiſes à ce
Théâtre. On est obligé de les éloigner
par le plus d'eſpace de temps poffible ,
àcauſe de celui pendant lequel on eſt
forcé de faire durer ſur la Scène chacune
de ces repriſes : fi la plupart des
airs remarquables de ces Opéra ſe trouvoient
journellement répétés au Théâtre
de la Comédie , il eſt certain que les
chefs-d'oeuvre de notre Scène lyrique en
deviendroient encore bien plus promptement
furannés , que n'affecte aujourd'hui
de le croire le goût infatiable de
Ja nouveauté.
Pour réfoudre toutes ces difficultés ,
&atteindre au but que propoſe l'Anonyme,
il ſemble que le moyen le plus
naturel feroit de faire compoſer des
fymphonies, qui rempliroient les Entre
AOUST. 1764. 197
Ates des Piéces tragiques ,& même de
beaucoup de Comédies. Qu'il ſoit permis
d'éxaminer & de détailler les avantages
qui pourroient réfulter de cette
idée.
: On entrevoit dans ce qu'on propoſe
une nouvelle carrière ouverte à l'harmonie
, à l'expreſſion des ſentimens&
à la muſique imitative. Ce nouveau
champ , auſſi fertile pour le moins &
plus digne de l'art que des bouffonneries
auxquelles on en applique quelquefois
les plus grands efforts , ſeroit- il négligé
par les meilleurs Compofiteurs ?
Quel d'entre eux pourroit croire fes
Ouvrages & fon nom moins illustrés ,
en les affociant à tant de Drames admirables
du Théâtre François , qu'à
quelques Ouvrages d'un genre mixte ,
dont le ſuccès eſt encore incertain dans
la poſtérité ? Ce que des occupations
ſuivies , & par-là plus importantes , ne
permettroient pas d'entreprendre à des
Muſiciens déja célébres , de plus jeunes
en réputation , ou moins exercés fur
de grands Sujets , pourroient s'en faifir.
Il n'eſt pas difficile d'appercevoir de
quelle utilité ſeroit pour ceux-ci cette
forte de concours. Tous les genres d'ex
Iiij
198 MERCURE DE FRANCE.
preffions , toutes les eſpéces d'images
qui peuvent entrer dans la muſique d'un
Opéra , ſe préſenteroient àtraiter dans
les entre-Actes des Poëmes tragiques
du Théâtre François. Beaucoup de caractères
de Muſique adaptés à certaines
Comédies , pourroient être relatifs à
ceux de certains Ballets dans les Opéra .
Enan dans ces Eſſais ,lejugement du
Public aſſemblé ſeroit un guide plus
sûr que les fuffrages des petits cercles
d'un concert particulier ; il contribueroit
bien plus efficacement à former , à
perfectionner les Auteurs de Mufique ,
à exciter l'émulation , & à faire connoître
beaucoup plutôt ceux dont les
talens mériteroient une distinction qui
les encourageroit.
En fuivant ce nouveau Plan , voilà
déja des progrès aſſez probables , & une
école utile pour les ſymphonies Françoiſes
, partie fort importante de notre
Opéra. Seroit-ce une conjecture légérement
fondée que de préſumer qu'elle
le deviendroit autant pour la Mufique
vocale ; principalement pour celle du
récitatif? L'adoption d'une Muſique qui
deviendroit intéreſſante pour les Spectateurs
, occafionneroit indubitablement
plus de fréquentation des Muficiens au
AOUST. 1764 . 199
Théâtre François. Si les accens de
l'âme , dans l'énonciation familière ,
font & doivent être le modèle qu'offre
la nature à la bonne & à la vraie déclamation
, celle-ci doit devenir un modèle
intermédiaire pour le Récitatifmufical
; attendu la manière propre d'imiter
de cet Art , qui doit être plus foutenue
& plus marquée que la fimple déclamation
. Ainsi l'habitude d'entendre les
grands talens de ce dernier genre, feroit
peut-être un des plus fürs moyens de
donner ce tact fin des inflexions ou des
modulations , à ceux des Muficiens qui
ne l'auroient pas par un ſentiment naturel
& à le rendre plus juſte & plus
afſuré dans ceux qui l'auroient déja.
2.
:
On ne connoît pas aſſez le prix , ou
peut-être on ne profite pas de tous les
avantages de ces fortes d'habitudes entre
des Arts relatifs . L'étude alors cachée
fous l'attrait de l'amusement , devient '
une diſtraction plus utile que le travail.
Que ceux de nos Lecteurs qui ſont
nés avec un certain feu d'imagination ,
( la vraie ſource peut- être du ſentiment )
ſe rappellent combien , dans leur jeuneffe
, ils fe fentoient enflammés en fortant
d'une belle Tragédie , rendue par
1 iv
200 MERCURE DE FRANCE.
و
d'excellens Acteurs. Qu'ils ſe reffouviennent
qu'enlevés , pour ainſi dire ,
au-deſſus d'eux- mêmes , ils étoient entraînés
involontairement à compoſer ,
à exprimer , à déclamer mentalement ou
à haute voix , des fragmens vagues &
indéterminés , analogues à la force & à
l'objet des paffions dont ils avoient été
le plus émus au Théâtre. C'eſt par cette
voie que l'on contracte le talent de bien
lire talent plus rare qu'on ne croit
parmi les perſonnes les mieux élevées ,
& même parmi les Gens de Lettres. Ce
genre d'enſeignement devient la nature
même dans ceux qui s'en pénétrent &
qui font bien diſpoſés ; elle procure au
moins dans les autres une certaine connoiſſance
du vrai ſens des paroles &
de la juſteſſe des infléxions. On fera
doncfuffifamment autorifé àeſpérer que
par la nous retrouverions cette partie ,
fi précieuſe de nos Opéra , qui ſemble
avoir perdu à mesure que les autres
ent le plus gagné ; parce que les Maficiens
trop abandonnés aux nouvelles
xicheſſes de l'art dans l'harmonie , ont
négligé de conſulter la Nature dans la
mélodie.
En inſiſtantpour que l'on entre dans
AOUST. 1764. 203
1
l'usage qu'ils en faisoient au Théâtre ,
nous ne pouvons douter qu'elle ne fut
admiſe à tous les leurs , au moins comme
un acceſſoire néceſſaire. Pour que
cet acceſſoire ſoit toujours agréable à
l'Auditeur ſenſé , il faut qu'il accom
pagne & qu'il orne le fond ſans jamais
l'abſorber ni diſtraire du Sujet.
C'eſt ce qui réſulteroit des fimphonies
analogues aux ſituations & au mou
vement des Drames éxécutés dans les
entr'actes.
- Ne peut- on pas préſumer que beau
coup d'Amateurs de Muſique ſeroient
alors conduits par cet attrait au Théâ--
tre François . Bien loin que les Amareurs
du fond de ce ſpectacle en fufſent
écartés par là , les Piéces les plus
anciennes ſe trouveroient pour ainfi
dire renouvellées, Elles reprendroient
bientôt le droit d'étonner & d'attacher ,
car les hommes en général , ne naiſſent
point avec un goût faux & dépravé ;
celui du vrai beau ne s'affoiblit en eux
que faute de leur être fréquemment:
préſenté. Ainfi le Public ramené infeniblement
à un Spectacle digne de lui
encourageroit encore les grands talens
par un concours affidu , comme il a fait
autrefois. Si cette révolution avoit lieu ,,
Ivj
204 MERCURE DE FRANCE.
1
loin de préjudicier au produitdes Théâ
tres , plus dévoués à des genres moins
réguliers , elle préviendroit à cet égard
le dégoût & la fatiété , toujours à craindre
dans une continuité d'amusemens
de la même eſpéce. La gaîté & le défordredes
bouffonneries deviennent plus
piquantes , lorſqu'elles ne ſervent que
de diſtraction paſſagere , que lorſqu'elles
font prèſque l'objet perpétuel de l'attention
. C'eſt donc le partage , & non l'exclufion
d'aucun genre que l'on a en
vue , & que l'on croit également intéreffant
pour les uns & pour les autres.
On prévoit facilement le fruit que
tireroit le Théâtre de l'Opéra de l'uſage
des entre-Actes en queſtion à la Comédie
Françoiſe.
Une telle occafion d'exercer les talens
conſommés , de former & de développer
les nouveaux, prometun plus
grand nombre d'Auteurs pour l'Opéra
& une bien plus grande quantité de
nouveaux Ouvrages ſuſceptibles de fuccès
à ce Théâtre. D'autre part , le Public
accoutumé journellement à écoutér avec
une forte d'intérêt, de la muſique alliée à
un ſpectacle ſérieux & héroïque , en
reprendroit l'uſage de concilier le plaifir
AOUST. 1764. 201
6
les vues de l'Amateur éclairé , dont
nous ne faiſons ici qu'étendre l'idée
ſi l'on nous croit guidés par un motif
de goût & d'intérêt exclufif pour
un genre de ſpectacle , au détriment
d'un autre , que l'on daigne nous
écouter à cet égard avec impartialité ,
& l'on fera convaincu que notre but
au contraire eſt d'affurer & de fixer le
foutien de tous . Leur intérêt commun
eſt indiviſiblement lié à celui des plaifirs
du Public .
1
Dans une grande Ville , comme cette
Capitale , où pluſieurs Théâtres principaux
ſont ouverts pendant toute l'année
, s'il arrive que la mode , le caprice
ou même ſi l'on veut , des ſuccès trèsmérités
,attirent perpétuellement à un
ſeul le plus grand nombre des Spectateurs,
il faudra que les autres dégénérent
par découragement, ou que confondant
des genres étrangers ,ils empruntent de
celui qui fera le plus en faveur , des
agrémens qui deviendront ridicules en
les déplaçant. De là réſultera bientôt la
décadence du goût & ce qui le prévient
toujours , une forte d'incertitude
inquiette qui fait inceffamment & indistinctement
changer , fi l'on peuts
Iv
202 MERCURE DE FRANCE .
le dire , le ſyſtême des fuffrages du
Public. Alors on n'a plus de points
fixes & le genre qui ſemble le plus
triomphant , prépare peut - être fa
ruine en détruiſant les autres .
Il s'introduit quelquefois un luxe dans
lesArts& dans les talens , comme dans
la façon de vivre. S'il paroît d'abord
lés enrichir , il les appauvrit peu -àpeu
& finit par les corrompre entièrement.
Il a cependant des avantages ,
auxquels on auroit tort de renoncer.
Il ne s'agit donc pas de le profcrire ,
mais d'en réprimer les excès , & d'en
diftribuer le fruit. La Muſique paroît
être aujourd'hui dans ce cas. Plus cer
art a fait de progrès parmi nous , plus
chacun s'eſt crû obligé de l'aimer &
de s'y connoître , même ceux qui ont
fur cela le moins de goût & de connoiffances.
Tout le monde est donc
devenu Muficien ou veut le paroître.
Ce qui ne revient pas au même , à
beaucoup près , pour la juſteſſe du goût
général , mais pour la néceffité de recourir
à cet attrait dans tous les Spectacles
, où il eſt utile d'entretenir l'affluence
des Spectateurs ...
Sans connoître bien précisément ni
la muſique pratique des Anciens , ni
AOUST. 1764. 207
férens , en faveur de celle que d'autres
éprouvent à voir trop ouvertement
bleffer les vraiſemblances .
L'Auteur de la lettre à MM.les Comédiens
François s'eſt renfermé dans ce
qui regarde leur Théâtre. S'il a été
affecté ſi défagréablement des difparatés
de la Symphonie dans les entr'actes
à ce Théâtre , combien auroit- il dù l'être
à celui de l'Opéra , où ce défaut d'analogie
& de lialfons entre les Actes ,
eſtd'autant plus intolérable ,que la Mufique
est le langage unique & perpétuel
fur cette Scène. Quand onſe reſſouvient
que l'on y a vû des Perfonnages héroïques
, finiſſant un Acte par une
Scène ou par une Monologue du plus
grand pathétique , reconduits par l'orcheſtre
ſur un rigaudon très- gai &
que des Parodies bouffones avoient:
rendu encore plus difparat , on ne con--
çoit pas comment depuis l'inſtitutio:n
de l'Opéra , les Auteurs ont fait l'épargne
de quelques meſures de Muſique
plutôtque d'obvier à une inconféquence
auffi choquante. Ce qu'on a fait pour cela
dans quelques parties de certains Opéra
modernes , en fort petit nombre , l'effet
admirable & les applaudiſſemens qu'ont
produit dans Dardanus la ſymphonie
208- MERCURE DE FRANCE.
du combat entre le quatriéme &le cinquiéme
Acte , ne devroient- ils pas encourager
à porter cette attention fur
tous les entr'actes des ouvrages modernes
& de ceux qu'on remet au Théâ
tre ? C'eſt particulièrement au célébre
Auteur de Dardanus , qu'on vient
de citer , qu'il convient d'adreſſer ce
voeu des Amateurs , pour enrichir &
perfectionner le Théâtre de ſa gloire ,
certains que ſon exemple ſeroit une loi.
On croit pouvoir ſans indiſcrétion lui
faire cette prière pour les Opéra qu'on
remet ſouvent delui , parce qu'il ne s'agit
que de morceaux détachés , choifis
dans le porte-feuille , & adaptés à propos.
Il n'y a que les forces de l'eſprit
néceſſaires à foutenir la fatigue d'un
ouvrage long & fuivi , qui cédent
quelquefois au poids du temps & des
travaux paffés ; mais le génie ne connoît
point d'âge , & dans un homme
comme M. RAMEAU , il n'aura d'autre
terme que celui de la vie. Ainfi , quand
il faudroit compoſer exprès ces morceaux,
on eft en droit de l'eſpérer de lui.
On oppofera peut-être l'impoſſibilité
de produire des morceaux de ſymphonie
, tant pour les entre - Actes du
Théâtre François , que pour celui de
AOUST. 1764. 205
de l'oreille avec celui du coeur & de
l'eſprit ; ce qui depuis un certain temps
eſt fort diviſé. Les effets n'en démontrent
que trop les funeſtes confequences
pour le plus beau Spectacle de l'Europe.
De tout ce qu'on vient de dire , n'eſtil
pas permis de conclure , que ſi l'on
s'eſt trop livré à ſes propres idées dans
ce qu'on préſume pour l'avantage des
trois Spectacles de Paris , au moins le
projet ne peut porter préjudice à aucun
, & devenir très-utile à celui pour
lequel il a été conçu .
On objectera peut- être que depuis la
ſuppreſſion des luftres &de la manoeuvre
qu'ils exigeoient au Théâtre de
la Comédie , ces fortes de ſymphonies
dans les entr'actes ſont inutiles , attendu
le peu d'intervalle qu'on y laiſſe .
Qui peut affurer que ces morceaux de
Muſique , compoſés & éxécutés dans
les conditions requiſes par l'Anonyme ,
ne feroient pas écoutés avec affez d'attention
& d'intérêt par le Public , pour
mériter qu'ou leur donnât un tems convenable
? C'eſt , comme le remarque le
judicieux Obfervateur , le désagrément
de ce qu'on éxécutoit & le peu d'analogie
avec le Drame , qui caufoient
206 MERCURE DE FRANCE.
P'impatience du Spectateur bien plus que
le temps qu'exige la divifiondes Actes.
Il n'eſt pas hors de propos d'obſerver
que dans une action dont la durée eſt
fuppofée de 24 heures , cette précipitation
qui joint les Actes les uns aux
autres, eft fans contredit fort contraire à
Pillufion On ſe prête ſans doute à bien
des choſes au Théâtre , mais dans les
efprits bien ordonnés cette complaifance
a dés bornes , & c'eſt ce qui a donné
lieu aux régles de l'Art Dramatique
, fans quoi elles ſeroient prèſque
toutes fuperflues. Ainfi pour la réduction
du temps , dans une action théâtrale ,
notre jugement obſerve à-peu-près les
mêmes proportions que dans celles des
autres Arts imitateurs par rapport à
l'étendue des objets. Verra-t- on , par
exemple, ſans une répugnance fenfible
pour la Raiſon , un Perſonnage quitter
la Scène à la fin d'un Acte , pour aller
combattre affez loin du lieu de cette
Scène & rentrer tout de ſuite victorieux
d'une Armée après beaucoup d'exploits
, ſans que le temps apparent
de ſon abfence puiffe au moins tromper
ſur le temps réel qui lui auroit été
néceſſaire ? On doit donc amuſer l'impatience
de quelques Spectateurs indif
AOUST. 1764. 209
'Opéra , analogues aux parties des
Drames qu'ils rempliroient. C'eſt encore
au nom du Public & du reſpectable
Auteur de la Lettre imprimée
dans le premier Mercure de Juillet ,
que l'on prend ici la liberté d'inviter M.
RAMEAU à donner for avis ſur cette
objection & fur le projet que cet Anonyme
a daigné nous permettre d'étendre
& de dévélopper.
N. B. On donnera dans le prochain
Mercure la Réponse à la Lettre inférée
dans le second Volume de Juillet.
OBSERVATIONS fur la Lettre adrefſée
à MM. les Comédiens François ,
inférée dans le premier Volume du
Mercure de Juillet .
IL y a long-temps que le goût a lieu
d'être bleffé des diſparates de l'Orchestre
dans les entre- Actes de nos Tragédies ,
& même de quelques-unes de nos Co-
-médies du haut- comique. Tout ce qu'obſerve
ſur cela le judicieux Anonyme
AOUST. 1754. 195
dans ſa Lettre à MM. les Comédiens
François , a le mérite d'une vérité généralement
ſentie , remarquée & difcutée
avec fineſſe par un homme d'eſprit , délicat,
& fenfible à toutes les impreffions.
On avoit déja tenté à quelques repréſentations
pour la Cour , d'arranger des
ſuites de ſymphonies , finon exactement
propres aux diverſes ſituations de
la Scène dans les entr'Actes , au moins
plus analogues au genre du Théâtre
François , que l'eſpéce de charivari plutôt
barbare qu'Italien dont ſe plaint l'Anonyme.
En choiſiſſant , comme il le
propoſe , dans nos meilleurs Opéra François
, des morceaux relatifs à la Scène
tragique , on parviendroit fans doute à
foutenir cette fuite de mouvemens que
l'on doit éprouver ſans interruption pendant
toute la durée d'un Drame : mais il
paroît ſe préſenter ſur cela quelques difficultés.
On en voit une d'abord , dans les
foins&dans la ſagacité qu'éxigeroit ce
choix. En le ſuppoſant fait auſſi parfaitementqu'il
feroit poffible,Tembarrasd'en
diriger l'application à chaque repréſentation,
dont la diſtribution change quelquefois
au moment même du Spectacle
,joint à celui de reprendre , pour les
Ij
196 MERCURE DE FRANCE.
,
Piéces nouvelles , des morceaux déja
employés dans celles du Répertoire cour
rant feroit un nouvel obſtacle . Ces
ſoins acceſſoires, qui ſurchargeroient les
Comédiens , pourroient les diſtraire de
celui auquel ils ſe doivent en entier
pour l'exercice de leurs talens. Une autre
difficulté s'offre encore dans l'oppofi
tion très-légitime que pourroit faire le
Spectacle de l'Opéra . On ſçait qu'il n'y
a qu'un affez petit nombre d'Ouvrages
qui puiffent fourenir les remiſes à ce
Théâtre. On est obligé de les éloigner
par le plus d'eſpace de temps poffible ,
àcauſe de celui pendant lequel on eſt
forcé de faire durer ſur la Scène chacune
de ces repriſes : fi la plupart des
airs remarquables de ces Opéra ſe trouvoient
journellement répétés au Théâtre
de la Comédie , il eſt certain que les
chefs-d'oeuvre de notre Scène lyrique en
deviendroient encore bien plus promptement
furannés , que n'affecte aujourd'hui
de le croire le goût infatiable de
Ja nouveauté.
Pour réfoudre toutes ces difficultés ,
&atteindre au but que propoſe l'Anonyme,
il ſemble que le moyen le plus
naturel feroit de faire compoſer des
fymphonies, qui rempliroient les Entre
AOUST. 1764. 197
Ates des Piéces tragiques ,& même de
beaucoup de Comédies. Qu'il ſoit permis
d'éxaminer & de détailler les avantages
qui pourroient réfulter de cette
idée.
: On entrevoit dans ce qu'on propoſe
une nouvelle carrière ouverte à l'harmonie
, à l'expreſſion des ſentimens&
à la muſique imitative. Ce nouveau
champ , auſſi fertile pour le moins &
plus digne de l'art que des bouffonneries
auxquelles on en applique quelquefois
les plus grands efforts , ſeroit- il négligé
par les meilleurs Compofiteurs ?
Quel d'entre eux pourroit croire fes
Ouvrages & fon nom moins illustrés ,
en les affociant à tant de Drames admirables
du Théâtre François , qu'à
quelques Ouvrages d'un genre mixte ,
dont le ſuccès eſt encore incertain dans
la poſtérité ? Ce que des occupations
ſuivies , & par-là plus importantes , ne
permettroient pas d'entreprendre à des
Muſiciens déja célébres , de plus jeunes
en réputation , ou moins exercés fur
de grands Sujets , pourroient s'en faifir.
Il n'eſt pas difficile d'appercevoir de
quelle utilité ſeroit pour ceux-ci cette
forte de concours. Tous les genres d'ex
Iiij
198 MERCURE DE FRANCE.
preffions , toutes les eſpéces d'images
qui peuvent entrer dans la muſique d'un
Opéra , ſe préſenteroient àtraiter dans
les entre-Actes des Poëmes tragiques
du Théâtre François. Beaucoup de caractères
de Muſique adaptés à certaines
Comédies , pourroient être relatifs à
ceux de certains Ballets dans les Opéra .
Enan dans ces Eſſais ,lejugement du
Public aſſemblé ſeroit un guide plus
sûr que les fuffrages des petits cercles
d'un concert particulier ; il contribueroit
bien plus efficacement à former , à
perfectionner les Auteurs de Mufique ,
à exciter l'émulation , & à faire connoître
beaucoup plutôt ceux dont les
talens mériteroient une distinction qui
les encourageroit.
En fuivant ce nouveau Plan , voilà
déja des progrès aſſez probables , & une
école utile pour les ſymphonies Françoiſes
, partie fort importante de notre
Opéra. Seroit-ce une conjecture légérement
fondée que de préſumer qu'elle
le deviendroit autant pour la Mufique
vocale ; principalement pour celle du
récitatif? L'adoption d'une Muſique qui
deviendroit intéreſſante pour les Spectateurs
, occafionneroit indubitablement
plus de fréquentation des Muficiens au
AOUST. 1764 . 199
Théâtre François. Si les accens de
l'âme , dans l'énonciation familière ,
font & doivent être le modèle qu'offre
la nature à la bonne & à la vraie déclamation
, celle-ci doit devenir un modèle
intermédiaire pour le Récitatifmufical
; attendu la manière propre d'imiter
de cet Art , qui doit être plus foutenue
& plus marquée que la fimple déclamation
. Ainsi l'habitude d'entendre les
grands talens de ce dernier genre, feroit
peut-être un des plus fürs moyens de
donner ce tact fin des inflexions ou des
modulations , à ceux des Muficiens qui
ne l'auroient pas par un ſentiment naturel
& à le rendre plus juſte & plus
afſuré dans ceux qui l'auroient déja.
2.
:
On ne connoît pas aſſez le prix , ou
peut-être on ne profite pas de tous les
avantages de ces fortes d'habitudes entre
des Arts relatifs . L'étude alors cachée
fous l'attrait de l'amusement , devient '
une diſtraction plus utile que le travail.
Que ceux de nos Lecteurs qui ſont
nés avec un certain feu d'imagination ,
( la vraie ſource peut- être du ſentiment )
ſe rappellent combien , dans leur jeuneffe
, ils fe fentoient enflammés en fortant
d'une belle Tragédie , rendue par
1 iv
200 MERCURE DE FRANCE.
و
d'excellens Acteurs. Qu'ils ſe reffouviennent
qu'enlevés , pour ainſi dire ,
au-deſſus d'eux- mêmes , ils étoient entraînés
involontairement à compoſer ,
à exprimer , à déclamer mentalement ou
à haute voix , des fragmens vagues &
indéterminés , analogues à la force & à
l'objet des paffions dont ils avoient été
le plus émus au Théâtre. C'eſt par cette
voie que l'on contracte le talent de bien
lire talent plus rare qu'on ne croit
parmi les perſonnes les mieux élevées ,
& même parmi les Gens de Lettres. Ce
genre d'enſeignement devient la nature
même dans ceux qui s'en pénétrent &
qui font bien diſpoſés ; elle procure au
moins dans les autres une certaine connoiſſance
du vrai ſens des paroles &
de la juſteſſe des infléxions. On fera
doncfuffifamment autorifé àeſpérer que
par la nous retrouverions cette partie ,
fi précieuſe de nos Opéra , qui ſemble
avoir perdu à mesure que les autres
ent le plus gagné ; parce que les Maficiens
trop abandonnés aux nouvelles
xicheſſes de l'art dans l'harmonie , ont
négligé de conſulter la Nature dans la
mélodie.
En inſiſtantpour que l'on entre dans
AOUST. 1764. 203
1
l'usage qu'ils en faisoient au Théâtre ,
nous ne pouvons douter qu'elle ne fut
admiſe à tous les leurs , au moins comme
un acceſſoire néceſſaire. Pour que
cet acceſſoire ſoit toujours agréable à
l'Auditeur ſenſé , il faut qu'il accom
pagne & qu'il orne le fond ſans jamais
l'abſorber ni diſtraire du Sujet.
C'eſt ce qui réſulteroit des fimphonies
analogues aux ſituations & au mou
vement des Drames éxécutés dans les
entr'actes.
- Ne peut- on pas préſumer que beau
coup d'Amateurs de Muſique ſeroient
alors conduits par cet attrait au Théâ--
tre François . Bien loin que les Amareurs
du fond de ce ſpectacle en fufſent
écartés par là , les Piéces les plus
anciennes ſe trouveroient pour ainfi
dire renouvellées, Elles reprendroient
bientôt le droit d'étonner & d'attacher ,
car les hommes en général , ne naiſſent
point avec un goût faux & dépravé ;
celui du vrai beau ne s'affoiblit en eux
que faute de leur être fréquemment:
préſenté. Ainfi le Public ramené infeniblement
à un Spectacle digne de lui
encourageroit encore les grands talens
par un concours affidu , comme il a fait
autrefois. Si cette révolution avoit lieu ,,
Ivj
204 MERCURE DE FRANCE.
1
loin de préjudicier au produitdes Théâ
tres , plus dévoués à des genres moins
réguliers , elle préviendroit à cet égard
le dégoût & la fatiété , toujours à craindre
dans une continuité d'amusemens
de la même eſpéce. La gaîté & le défordredes
bouffonneries deviennent plus
piquantes , lorſqu'elles ne ſervent que
de diſtraction paſſagere , que lorſqu'elles
font prèſque l'objet perpétuel de l'attention
. C'eſt donc le partage , & non l'exclufion
d'aucun genre que l'on a en
vue , & que l'on croit également intéreffant
pour les uns & pour les autres.
On prévoit facilement le fruit que
tireroit le Théâtre de l'Opéra de l'uſage
des entre-Actes en queſtion à la Comédie
Françoiſe.
Une telle occafion d'exercer les talens
conſommés , de former & de développer
les nouveaux, prometun plus
grand nombre d'Auteurs pour l'Opéra
& une bien plus grande quantité de
nouveaux Ouvrages ſuſceptibles de fuccès
à ce Théâtre. D'autre part , le Public
accoutumé journellement à écoutér avec
une forte d'intérêt, de la muſique alliée à
un ſpectacle ſérieux & héroïque , en
reprendroit l'uſage de concilier le plaifir
AOUST. 1764. 201
6
les vues de l'Amateur éclairé , dont
nous ne faiſons ici qu'étendre l'idée
ſi l'on nous croit guidés par un motif
de goût & d'intérêt exclufif pour
un genre de ſpectacle , au détriment
d'un autre , que l'on daigne nous
écouter à cet égard avec impartialité ,
& l'on fera convaincu que notre but
au contraire eſt d'affurer & de fixer le
foutien de tous . Leur intérêt commun
eſt indiviſiblement lié à celui des plaifirs
du Public .
1
Dans une grande Ville , comme cette
Capitale , où pluſieurs Théâtres principaux
ſont ouverts pendant toute l'année
, s'il arrive que la mode , le caprice
ou même ſi l'on veut , des ſuccès trèsmérités
,attirent perpétuellement à un
ſeul le plus grand nombre des Spectateurs,
il faudra que les autres dégénérent
par découragement, ou que confondant
des genres étrangers ,ils empruntent de
celui qui fera le plus en faveur , des
agrémens qui deviendront ridicules en
les déplaçant. De là réſultera bientôt la
décadence du goût & ce qui le prévient
toujours , une forte d'incertitude
inquiette qui fait inceffamment & indistinctement
changer , fi l'on peuts
Iv
202 MERCURE DE FRANCE .
le dire , le ſyſtême des fuffrages du
Public. Alors on n'a plus de points
fixes & le genre qui ſemble le plus
triomphant , prépare peut - être fa
ruine en détruiſant les autres .
Il s'introduit quelquefois un luxe dans
lesArts& dans les talens , comme dans
la façon de vivre. S'il paroît d'abord
lés enrichir , il les appauvrit peu -àpeu
& finit par les corrompre entièrement.
Il a cependant des avantages ,
auxquels on auroit tort de renoncer.
Il ne s'agit donc pas de le profcrire ,
mais d'en réprimer les excès , & d'en
diftribuer le fruit. La Muſique paroît
être aujourd'hui dans ce cas. Plus cer
art a fait de progrès parmi nous , plus
chacun s'eſt crû obligé de l'aimer &
de s'y connoître , même ceux qui ont
fur cela le moins de goût & de connoiffances.
Tout le monde est donc
devenu Muficien ou veut le paroître.
Ce qui ne revient pas au même , à
beaucoup près , pour la juſteſſe du goût
général , mais pour la néceffité de recourir
à cet attrait dans tous les Spectacles
, où il eſt utile d'entretenir l'affluence
des Spectateurs ...
Sans connoître bien précisément ni
la muſique pratique des Anciens , ni
AOUST. 1764. 207
férens , en faveur de celle que d'autres
éprouvent à voir trop ouvertement
bleffer les vraiſemblances .
L'Auteur de la lettre à MM.les Comédiens
François s'eſt renfermé dans ce
qui regarde leur Théâtre. S'il a été
affecté ſi défagréablement des difparatés
de la Symphonie dans les entr'actes
à ce Théâtre , combien auroit- il dù l'être
à celui de l'Opéra , où ce défaut d'analogie
& de lialfons entre les Actes ,
eſtd'autant plus intolérable ,que la Mufique
est le langage unique & perpétuel
fur cette Scène. Quand onſe reſſouvient
que l'on y a vû des Perfonnages héroïques
, finiſſant un Acte par une
Scène ou par une Monologue du plus
grand pathétique , reconduits par l'orcheſtre
ſur un rigaudon très- gai &
que des Parodies bouffones avoient:
rendu encore plus difparat , on ne con--
çoit pas comment depuis l'inſtitutio:n
de l'Opéra , les Auteurs ont fait l'épargne
de quelques meſures de Muſique
plutôtque d'obvier à une inconféquence
auffi choquante. Ce qu'on a fait pour cela
dans quelques parties de certains Opéra
modernes , en fort petit nombre , l'effet
admirable & les applaudiſſemens qu'ont
produit dans Dardanus la ſymphonie
208- MERCURE DE FRANCE.
du combat entre le quatriéme &le cinquiéme
Acte , ne devroient- ils pas encourager
à porter cette attention fur
tous les entr'actes des ouvrages modernes
& de ceux qu'on remet au Théâ
tre ? C'eſt particulièrement au célébre
Auteur de Dardanus , qu'on vient
de citer , qu'il convient d'adreſſer ce
voeu des Amateurs , pour enrichir &
perfectionner le Théâtre de ſa gloire ,
certains que ſon exemple ſeroit une loi.
On croit pouvoir ſans indiſcrétion lui
faire cette prière pour les Opéra qu'on
remet ſouvent delui , parce qu'il ne s'agit
que de morceaux détachés , choifis
dans le porte-feuille , & adaptés à propos.
Il n'y a que les forces de l'eſprit
néceſſaires à foutenir la fatigue d'un
ouvrage long & fuivi , qui cédent
quelquefois au poids du temps & des
travaux paffés ; mais le génie ne connoît
point d'âge , & dans un homme
comme M. RAMEAU , il n'aura d'autre
terme que celui de la vie. Ainfi , quand
il faudroit compoſer exprès ces morceaux,
on eft en droit de l'eſpérer de lui.
On oppofera peut-être l'impoſſibilité
de produire des morceaux de ſymphonie
, tant pour les entre - Actes du
Théâtre François , que pour celui de
AOUST. 1764. 205
de l'oreille avec celui du coeur & de
l'eſprit ; ce qui depuis un certain temps
eſt fort diviſé. Les effets n'en démontrent
que trop les funeſtes confequences
pour le plus beau Spectacle de l'Europe.
De tout ce qu'on vient de dire , n'eſtil
pas permis de conclure , que ſi l'on
s'eſt trop livré à ſes propres idées dans
ce qu'on préſume pour l'avantage des
trois Spectacles de Paris , au moins le
projet ne peut porter préjudice à aucun
, & devenir très-utile à celui pour
lequel il a été conçu .
On objectera peut- être que depuis la
ſuppreſſion des luftres &de la manoeuvre
qu'ils exigeoient au Théâtre de
la Comédie , ces fortes de ſymphonies
dans les entr'actes ſont inutiles , attendu
le peu d'intervalle qu'on y laiſſe .
Qui peut affurer que ces morceaux de
Muſique , compoſés & éxécutés dans
les conditions requiſes par l'Anonyme ,
ne feroient pas écoutés avec affez d'attention
& d'intérêt par le Public , pour
mériter qu'ou leur donnât un tems convenable
? C'eſt , comme le remarque le
judicieux Obfervateur , le désagrément
de ce qu'on éxécutoit & le peu d'analogie
avec le Drame , qui caufoient
206 MERCURE DE FRANCE.
P'impatience du Spectateur bien plus que
le temps qu'exige la divifiondes Actes.
Il n'eſt pas hors de propos d'obſerver
que dans une action dont la durée eſt
fuppofée de 24 heures , cette précipitation
qui joint les Actes les uns aux
autres, eft fans contredit fort contraire à
Pillufion On ſe prête ſans doute à bien
des choſes au Théâtre , mais dans les
efprits bien ordonnés cette complaifance
a dés bornes , & c'eſt ce qui a donné
lieu aux régles de l'Art Dramatique
, fans quoi elles ſeroient prèſque
toutes fuperflues. Ainfi pour la réduction
du temps , dans une action théâtrale ,
notre jugement obſerve à-peu-près les
mêmes proportions que dans celles des
autres Arts imitateurs par rapport à
l'étendue des objets. Verra-t- on , par
exemple, ſans une répugnance fenfible
pour la Raiſon , un Perſonnage quitter
la Scène à la fin d'un Acte , pour aller
combattre affez loin du lieu de cette
Scène & rentrer tout de ſuite victorieux
d'une Armée après beaucoup d'exploits
, ſans que le temps apparent
de ſon abfence puiffe au moins tromper
ſur le temps réel qui lui auroit été
néceſſaire ? On doit donc amuſer l'impatience
de quelques Spectateurs indif
AOUST. 1764. 209
'Opéra , analogues aux parties des
Drames qu'ils rempliroient. C'eſt encore
au nom du Public & du reſpectable
Auteur de la Lettre imprimée
dans le premier Mercure de Juillet ,
que l'on prend ici la liberté d'inviter M.
RAMEAU à donner for avis ſur cette
objection & fur le projet que cet Anonyme
a daigné nous permettre d'étendre
& de dévélopper.
N. B. On donnera dans le prochain
Mercure la Réponse à la Lettre inférée
dans le second Volume de Juillet.
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Résumé : SUPPLÉMENT à l'Art. des Spectacles. OBSERVATIONS sur la Lettre adressée à MM. les Comédiens François, insérée dans le premier Volume du Mercure de Juillet.
Le texte aborde les disparités dans l'orchestre pendant les entractes des tragédies et comédies françaises, un sujet déjà traité par un anonyme dans une lettre aux Comédiens Français. Cet anonyme critique l'utilisation du 'charivari' italien et propose d'adopter des morceaux d'opéras français plus adaptés aux situations scéniques. Cependant, cette solution présente des difficultés, notamment la sélection et la direction des morceaux, ainsi que l'opposition potentielle de l'Opéra, qui pourrait voir ses œuvres surutilisées. Pour résoudre ces problèmes, le texte suggère de composer de nouvelles symphonies spécifiques aux entractes des pièces tragiques et comiques. Cela offrirait une nouvelle carrière à l'harmonie et à la musique imitative, tout en étant bénéfique pour les jeunes compositeurs. L'adoption de cette musique intéressante pourrait augmenter la fréquentation des musiciens au théâtre français et améliorer la déclamation et le récitatif musical. Le texte souligne également l'importance de l'habitude et de l'émulation pour former et perfectionner les auteurs de musique. Il espère que cette révolution ramènera le public vers des spectacles dignes et encouragera les grands talents. Enfin, il prévient contre les excès de luxe dans les arts et la nécessité de distribuer équitablement les avantages pour éviter la décadence du goût. Le texte discute également de l'impact positif de la symphonie du combat entre le quatrième et le cinquième acte de l'œuvre 'Dardanus' sur le public, soulignant les applaudissements et l'admiration qu'elle a suscités. Il encourage les auteurs, notamment le célèbre auteur de 'Dardanus', à enrichir et perfectionner les entreacts des ouvrages modernes et des pièces remises au théâtre. Le texte reconnaît le génie durable de Jean-Philippe Rameau et sa capacité à composer des morceaux détachés pour les opéras. Il aborde également la division entre l'oreille et le cœur dans les spectacles, soulignant les conséquences funestes de cette séparation. Le projet de réintroduire des symphonies dans les entreacts est présenté comme utile et sans préjudice pour les spectacles de Paris. Le texte réfute l'objection selon laquelle les symphonies sont inutiles après la suppression des lustres, affirmant que des morceaux de musique bien composés seraient écoutés avec attention. Il critique la précipitation entre les actes, contraire à l'illusion théâtrale, et invite Rameau à donner son avis sur cette question. Enfin, il annonce la publication de la réponse à une lettre dans le prochain Mercure.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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