VERS
De M. de Voltaire à M. le Maréchal Duc
de Richelieu , fur la Conquête de Mahon.
Depuis plus de quarante années
Vous avez été mon Héros :
J'ai préfagé vos deſtinées .
Ainfi quand Achile à Syros
Paroiffoit fe livrer en proye
Aux jeux , aux amours , au répos ,
Il devoit un jour , fur les flots ,
Porter la flamme devant Troye ;
Ainfi quand Phriné , dans fes bras
Tenoit le jeune Alcibiade ,
Phriné ne le poffédoit pas ;
Et fon nom fut dans les combats
Egal au nom de Miltiade.
Jadis les Amans , les Epour
Trembloient en vous voyant paroître.
Près des Belles & près du Maître ,
Vous avez fair plus d'un jaloux :
Enfin c'eft aux Héros à l'être.
C'eft rarement que dans Paris
Parmi les feftins & les ris ,
On démêle un grand caractere
Le préjugé ne conçoit pas
Que celui qui fçait l'art de plaire ;
Kvi
228 MERCURE DE FRANCE
Sçache aufli fauver les Etats :
Le grand Homme échappe au vulgaire.
Mais lorsqu'aux champs de Fontenoi ,
Il fert fa Patrie & fon Roi ;
Quand fa main des peuples de Genes
Défend les jours & rompt les chaînes ;
Lorſqu'auffi prompt que les éclairs ,
Il chaffe les Tyrans des mers
Des murs de Minorque opprimée ,
'Alors ceux qui l'ont méconnu ,
En parlent comme fon armée :
Chacun dit : Je l'avois prévu :
Le fuccès fait la renommée.
Homme aimable , illuftre Guerrier ,
En tout temps Phonneur de la France ,
Triomphez de l'Anglois altier ,
De l'envie & de l'ignorance.
Je ne fçais fi dans Port-Mahon
Vous trouverez un ftatuaire ;
Mais vous n'en avez plus à faire.
Vous allez graver votre nom
Sur les débris de l'Angleterre:
Il feroit béni chez l'Ibere , at.. ?
Et chéri dans ma Nation.
Des deux Richelieu fur la terre
Les exploits feront admirés..
Déja tous deux font comparés ,
Et l'on ne fait qui l'on préfere.
Le Cardinal affermiffoit
A O UST. 1756: 2.20
Et partageoit le rang fuprême
D'un Maître qui le haïffoit ,
Vous vengcz un Roi qui vous aime.
Le Cardinal fut plus puiffant
Et même un peu trop redoutable :
Vous me paroiffez bien plus grand ,
Puifque vous êtes plus aimable .