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p. 64-75
LETTRE A UN ETRANGER Sur les Moralistes François.
Début :
Mais vous n'êtes donc pas si frivoles, me disoit un jour un Anglois qui, [...]
Mots clefs :
Moralistes, Moralistes français, Morale, Esprit, Coeur, Montaigne, Hommes, Philosophie
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE A UN ETRANGER Sur les Moralistes François.
LETTRE A UN ETRANGER
Sur les Moraliftes François.
M
fi frivoles , Ais vous n'êtes donc pas
me difoit un jour un Anglois qui ,
après avoir bien étudié notre littérature ,
fut étonné de trouver tant de profondeur
dans nos bons écrivains , & admira fur-tout
nos ouvrages de morale . En effet ce recueillement
dans l'efprit & cette force de raiſon
que l'étude de la morale exige , ne vont
DECEMBRE . 1754. 65
pas avec le goût de minutie qu'il nous
foupçonnoit. Ce reproche fi commun dans
la bouche des étrangers , fe repére tous les
jours avec une forte de complaifance dans
un tas de brochures , de petites pieces &
de préfaces , dont les Auteurs accufent de
bonne foi leur propre nation d'être frivòle ,
parce qu'ils ne la connoiffent que par le
côté frivole ; & fans doute ils réuffiroient
bien mieux à accréditer cette accufation
par leurs ouvrages que par leurs fatyres..
Je vais , Monfieur , vous donner une
idée générale de nos Moraliftes , en fuivant
la marche de leurs ouvrages & en effayant
de faifir le caractere propre de leur efprit.
Le premier en date , & peut-être en mérite
, c'eft le célebre Montagnell vivoit
dans le XVI fiécle. Une étude profonde
de l'efprit humain l'avoit conduit au Scepticifme
le plus décidé : Que fçais -je ? étoit
fa dévife . Ennemi du ton avantageux des
dogmatiftes , il s'eft plû à répandre des
nuages fur les vérités les plus généralement
reçues . Tout devient paradoxe entre
fes mains ; le peu de confiftence des principes
que nous croyons les mieux fondés ,
l'infuffifance de notre raifon , l'inconftance
& les variations des opinions humaines.
fur les chofes les plus effentielles , & c.ce
font là les argumens dont il accable l'or66
MERCURE DE FRANCE:
gueil des Philofophes à fyftêmes. Il ne faifoit
pas plus de grace à nos vertus qu'à
nos connoiffances. Il remontoit à leur
fource pour apprécier leur mérite , & il
évaluoit ce mérite à bien peu de choſe :
enfin , felon lui , les vérités & les vertus
humaines ne tiennent à rien ou prefque à
rien. Pour peindre le coeur humain , Montagne
n'a fait qu'analyfer fon coeur . Nous
tenons à l'humanité par tant d'endroits ,
que le premier moyen d'apprendre à connoître
le coeur des autres , eft d'étudier de
bonne foi le fien propre . Montagne expofe
dans fes Effais fes idées & fes fentimens
, fes bonnes & fes mauvaifes qualités
avec une franchiſe finguliere , & cet
ouvrage eft un tableau où chacun reconnoît
quelques- uns de fes traits. Son livre
eft d'ailleurs mal fait , fans ordre , fans
méthode ; on y voit une imagination brillante
, mais livrée à fes caprices , irréguliere
dans fa marche , qui ne peut fuivre
aucun objet , s'égare fans ceffe & s'accroche
à tout on a dit bien joliment de
Montagne ,, que perfonne ne fçait moins ce
qu'il va dire , & ne fçait mieux ce qu'il dit.
Il cite à tout propos des paffages anciens
ou des hiftoires qui n'ont aucun rapport
au fujet qu'il traite ; fon ftyle eft furanné,
même pour le tems où il vivoit ; mais
DECEMBRE. 1754. 67
charmant par la naïveté , la vivacité & le
pittorefque de fes expreffions. Paſcal
Mallebranche , Nicole & quelques autres
ont été révoltés de l'Egoifme continuel qui
regne dans fon ouvrage ; avec tout cela
c'eſt la lecture la plus délicieuſe pour tout
homme qui fçait penfer.
Montagne eut pour difciple & pour ami
Pierre Charron , célebre par fon livre de
la Sageffe , qui fit beaucoup de bruit , &
manqua de faire des affaires férieufes à
fon auteur , parce qu'on y trouva l'air de
liberté , une Philofophie peu commune
dans ces tems encore barbares , & qu'on
pritpour de l'impiété . Charron étoit Théologien.
Bayle trouve fingulier que celui
des deux amis qui auroit dû inftruire l'autre
, en fût le difciple. Le livre de la Sageffe
eft eftimable & plein de belles chofes ;
mais il y en a peu dont on ne trouve au
moins le germe dans celui de Montagne.
Il est écrit avec plus de nerf & de méthode
que celui - ci , mais auffi avec bien moins
d'aménité , de grace & même de profondeur
.
Les Ecrivains de Port Royal nous ont
fourni dans le milieu du dernier fiécle
des ouvrages de morale bien eftimables .
Les Effais de Morale de M. Nicole font un
chef -d'oeuvre de méthode , d'éloquence
68 MERCURE DE FRANCE.
& de bonne philofophie , fur- tout dans les
quatre premiers volumes ; l'harmonie de
la morale & de la religion y eft préfentée
avec toute la force & la dignité dont
eft fufceptible une matiere auffi refpectable
; mais il regne dans cet ouvrage ce ton
d'aufterité , qui eft le cachet du Janfénifme
, & une monotonie qui à la longue devient
infupportable.
Mallebranche a donné auffi un excellent
traité de Morale chrétienne . Le célebre
Paſcal nous a laiffé des penfées morales
, où l'on trouve beaucoup de nerf &
de profondeur. A travers les parologifies
dont ce recueil eft rempli , on découvre
à chaque inftant des éclairs de génie qui
décelent toute la fublimité du fien ; mais
cet homme dont l'imagination étoit naturellement
trifte , & affoiblie par les maladies
& une dévotion trop auftere , voyant fans
ceffe un abîme à fes côtés , a répandu dans
fes penfées toute la noirceur de fon imagination
: elles ont un air fombre & effrayant
, qui tire fouvent au fanatifme.
Je ne puis m'empêcher de placer ici
Moliere , dont quelques comédies , indépendamment
du mérite dramatique , font
un traité de morale des plus précieux. Qui
a jamais connu le coeur humain mieux
que lui ? Qui l'a jamais mieux peint , &
DECEMBRE. 1754. 69
qui a jamais donné des leçons us touchantes
pour corriger les moeurs ? La morale
mife en action , fair à coup für une
impreffion bien plus vive & plus fenfible
qu'un traité didactique . Quel fond de Philofophie
ne faut-il pas pour faifir le point
fixe des moeurs avec autant de précision
que lui , lorfqu'il fait contrafter deux caracteres
oppofés qui marquent les deux
extrêmités du vice , pour faire mieux fentir
le jufte milieu où réfide la vertu ? Moliere
eft peut - être l'homme qui a jamais
eu le plus de philofophie dans la tête &
dans le coeur : voici un de fes traits que
je ne puis me laffer d'admirer , & qui peint
bien fon génie. Il revenoit un jour de
campagne avec Chapelle : un pauvre fur
le chemin lui demande l'aumône ; il met
fa main dans fa poche , & en tire une
piece de monnoye qu'il lui donne. Le
pauvre ayant regardé cette piece , courut
après lui pour la lui rapporter , en lui difant
que c'étoit un louis d'or , & qu'il
n'avoit pas eu fans doute deffein de lui
donner une fi groffe fomme. Moliere tira
un autre louis de fa poche , le lui
donna , & fe tourna vers fon ami , en lui
difant : Où diable la vertu va-t - elle fe nicher
? L'action eft belle , mais c'eft la réflexion
que j'admire : qu'elle me paroît
MERCURE DE FRANCE.
profonde ! elle ne pouvoit partir que d'un
Philofophe accoutumé à lire dans le coeur
humain , & dont le premier coup d'oeil a
l'humanité pour objet.
M. le Duc de la Rochefoucault a fait le
premier ouvrage de penfées détachées :
fon fameux livre de Maximes eft un fyftême
de morale bien neuf & bien fingulier
, & il y fait envifager l'humanité
fous un point de vûe bien humiliant . M.
D. L. R. F. ne croyoit point aux vertus ;
nous n'agiffons , felon lui , que par des
vûes d'intérêt & d'amour propre ; & les
plus belles actions feroient fouvent rougir
leur auteur , fi l'on en connoiffoit le principe
: voilà la bafe de fon fyftême . Il defcend
dans les profondeurs du coeur humain,
pour analyfer les vertus ; il les réduit à
leurs principes , & par là même il les réduit
à rien ce font des pierres précieuſes
qui perdent leur prix & leur brillant dans
la décompofition . L'héroïfme la
› grandeur
, la philofophie , ne font que de la
fauffe monnoye aux yeux de M. D. L. R. F.
& toute la fageffe humaine n'eft que le
mafque de l'amour propre. Il faut avoir du
courage & une réputation bien fûre pour
afficher un femblable fyftême ; un autre
auroit rifqué de fe faire envelopper dans
cette profcription générale des vertus , &
DECEMBRE. 1754. 71
&
c'eft un trait d'équité du public d'avoir
rendu juſtice à l'ouvrage de M. D. L. R.
fans foupçonner fon coeur.
Le livre des Maximes fit naître peu de
tems après celui de la fauffeté des Vertus
humaines , qui n'en eft qu'un commentaire.
Il est fait par M. Efprit , qui eft à M. D.
L. R. F. ce que Charron eft à Montagne.
On vit paroître enfin les Caracteres de
la Bruyere , ouvrage admirable que l'on
devroit fçavoir par coeur , & qu'on ne
peut trop méditer : c'eft le tableau de la
vie humaine peint d'après nature : fon mérite
eft trop bien établi pour m'y étendre
davantage. Beaucoup de gens font per
fuadés que M. de la Bruyere a peint réellement
des perfonnes connues ; cela paroît
affez vraisemblable : d'ailleurs fon
livre étant , pour ainfi dire , une galerie
de portraits d'hommes ridicules , fots &
vicieux , il n'y a rien de fi aifé que de
trouver des originaux qui y reffemblent.
Les caracteres font relevés encore par l'éclat
du coloris ; on y trouve de la force
de la nobleſſe , de l'imagination dans le
Style & très-fouvent une grande éloquence
; mais il est beaucoup travaillé , & on
le fent. Il vife quelquefois trop à l'épigramme
, & il me femble qu'on y trouve
quelques femences de ce précieux dans
72 MERCURE DE FRANCE.
les tours , qui s'eft développé dans notre
fiécle. Il y a tel auteur de nos jours qui
voudroit bien avoir créé telle expreffion
de la Bruyere ; mais on ne s'avife pas tout
feul du mérite des autres .
Notre fiècle avoit vû naître un de ces
hommes rares faits pour éclairer les autres
, & que la mort a enlevé au commencement
de fa carriere ( a ) ; c'eſt l'auteur
de l'Introduction à la connoiffance de l'ef
prit humain , ouvrage plein de principes
qui annonce un Philofophe qui avoit bien
refléchi fur lui -même , & qui connoifſoit
les hommes , quoiqu'il n'eût fait que les
entrevoir. Dans le brillant de la jeuneffe ,
au milieu des occupations militaires , accablé
de maladies longues & cruelles , M.
de Vauvenargues avoit confervé un efprit
libre & tranquille , une raifon vigoureuſe ,
qui devoit , fans doute , le conduire bien
loin. Le livre qu'il nous a laiffé ne montre
pas tout ce qu'il étoit , mais tout ce qu'il
devoit être. On y découvre les traces du
génie , des idées grandes , des réflexions
prefque toujours vraies & quelquefois fublimes
, un fens droit , & beaucoup d'efprit
, fans qu'il y prétendît. Son effai fur
le bien & le mal moral eft précieux par les
( 4 ) M. le Marquis de Vauvenargues , mort à
L'âge de 27 ans.
vûes ,
TA
DECEMBRE. 1754. 73-
vûes , la netteté & la faine philofophie
qu'il y a mis : fon ftyle mâle , pathétique ,
plein de vie , refpire par- tout ce ton de
fentiment qui a tant de charmes pour les
ames fenfibles je laiffe à de petits critiques
le foin de faire remarquer quelques
fautes d'exactitude grammaticale qui lui
font échappées . Il y a , ce me femble , une
reffemblance frappante entre Paſcal & M.
de Vauvenargues , & dans le caractere de
leur génie , & dans leurs maladies , & leur
mort prématurée.
L'homme confidéré en lui -même ou dans
par
fes rapports particuliers avec les autres
hommes , voilà l'objet qu'ont envifagé jufqu'ici
les moraliftes. Il eft venu un génie
créateur , qui joignant à ces confidérations
celles des rapports des hommes entr'eux
comme membres d'une fociété politique ,
a réuni là toute la fcience des moeurs ;
c'eſt fous ce point de vue fi étendu que la
morale eft developpée dans l'Esprit des loix ,
ouvrage unique , fait pour inftruire les
peuples , les Rois & les Philofophes , &
auffi admirable dans la magnificence &
l'immensité du plan que dans l'oeconomie
de l'exécution . On fent bien que la morale
doit être la bafe de la politique . Les
moeurs , les loix & les climats fe tiennent
entr'eux par des rapports délicats & dont
1. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
les combinaiſons font infinies ; ce font ces
rapports que M. de M. a démêlés avec autant
de fagacité que de profondeur : on eft
étonné de cette variété d'obfervations & de
cette multitude de faits , fouvent contradictoires
, qui viennent fe ranger d'euxmêmes
fous un principe fécond , & lui
fervir de point d'appui : on admire dans
fon ftyle cette éloquence rapide & énergi
que , cette force d'expreffion qui naît de la
force des idées ; cette précifion fi finguliere
, qui fait un tableau fini d'un feul
coup de pinceau ; cette imagination vive
& flexible , qui à côté d'une image légere
& gracieufe , nous préfente une image forte
& fublime qui nous étonne . M. de M.
eft tout ce qu'il veut être , & il eſt toujours
grand , toujours créateur ; il ne reſfemble
jamais à perfonne , même de loin ,
& je doute fort que quelqu'un lui reſſemble
de long- tems . On connoît un autre ouvrage
de lui plein d'efprit & de vûes fines
& profondes fur les moeurs , que j'admirerois
quand il ne renfermeroit que
l'hiftoire des Troglodites , qui me paroît
le morceau de morale le plus touchant &
du goût le plus neuf & le plus agréable
qui ait jamais été fait . Qu'il me foit permis
d'ajouter que le fublime des moeurs
que M. de M. a peint dans fes écrits , fe
"
DECEMBRE. 1754. 75
retrouve dans fon ame avec cette aimable
fimplicité , le charme de la fociété , &
qu'on a rencontrée quelquefois dans les
grands hommes. Il m'en coûte pour ne
m'étendre pas davantage fur fon éloge ; il
y a tant de plaifir à louer les hommes vertueux
! je ne craindrois pas affurément d'en
trop dire , mais je craindrois de ne dire pas .
ce qu'il faut.
On fera peut- être charmé d'apprendre
que M. de M. eft un defcendant du célé
bre Montagne ; on voit que le génie & la
philofophie font un bien de patrimoine ,
qui n'a fait qu'augmenter en paffant dans
les mains de M. de M.
Nous avons encore des gens d'efprit
des Philofophes qui ont bien étudié l'efprit
humain , & qui ont porté dans la morale
les nouvelles lumieres que notre fiécle
a acquifes ; mais je referve pour une
autre lettre la fuite de mes obfervations
fur les ouvrages que nous leur devons.
Sur les Moraliftes François.
M
fi frivoles , Ais vous n'êtes donc pas
me difoit un jour un Anglois qui ,
après avoir bien étudié notre littérature ,
fut étonné de trouver tant de profondeur
dans nos bons écrivains , & admira fur-tout
nos ouvrages de morale . En effet ce recueillement
dans l'efprit & cette force de raiſon
que l'étude de la morale exige , ne vont
DECEMBRE . 1754. 65
pas avec le goût de minutie qu'il nous
foupçonnoit. Ce reproche fi commun dans
la bouche des étrangers , fe repére tous les
jours avec une forte de complaifance dans
un tas de brochures , de petites pieces &
de préfaces , dont les Auteurs accufent de
bonne foi leur propre nation d'être frivòle ,
parce qu'ils ne la connoiffent que par le
côté frivole ; & fans doute ils réuffiroient
bien mieux à accréditer cette accufation
par leurs ouvrages que par leurs fatyres..
Je vais , Monfieur , vous donner une
idée générale de nos Moraliftes , en fuivant
la marche de leurs ouvrages & en effayant
de faifir le caractere propre de leur efprit.
Le premier en date , & peut-être en mérite
, c'eft le célebre Montagnell vivoit
dans le XVI fiécle. Une étude profonde
de l'efprit humain l'avoit conduit au Scepticifme
le plus décidé : Que fçais -je ? étoit
fa dévife . Ennemi du ton avantageux des
dogmatiftes , il s'eft plû à répandre des
nuages fur les vérités les plus généralement
reçues . Tout devient paradoxe entre
fes mains ; le peu de confiftence des principes
que nous croyons les mieux fondés ,
l'infuffifance de notre raifon , l'inconftance
& les variations des opinions humaines.
fur les chofes les plus effentielles , & c.ce
font là les argumens dont il accable l'or66
MERCURE DE FRANCE:
gueil des Philofophes à fyftêmes. Il ne faifoit
pas plus de grace à nos vertus qu'à
nos connoiffances. Il remontoit à leur
fource pour apprécier leur mérite , & il
évaluoit ce mérite à bien peu de choſe :
enfin , felon lui , les vérités & les vertus
humaines ne tiennent à rien ou prefque à
rien. Pour peindre le coeur humain , Montagne
n'a fait qu'analyfer fon coeur . Nous
tenons à l'humanité par tant d'endroits ,
que le premier moyen d'apprendre à connoître
le coeur des autres , eft d'étudier de
bonne foi le fien propre . Montagne expofe
dans fes Effais fes idées & fes fentimens
, fes bonnes & fes mauvaifes qualités
avec une franchiſe finguliere , & cet
ouvrage eft un tableau où chacun reconnoît
quelques- uns de fes traits. Son livre
eft d'ailleurs mal fait , fans ordre , fans
méthode ; on y voit une imagination brillante
, mais livrée à fes caprices , irréguliere
dans fa marche , qui ne peut fuivre
aucun objet , s'égare fans ceffe & s'accroche
à tout on a dit bien joliment de
Montagne ,, que perfonne ne fçait moins ce
qu'il va dire , & ne fçait mieux ce qu'il dit.
Il cite à tout propos des paffages anciens
ou des hiftoires qui n'ont aucun rapport
au fujet qu'il traite ; fon ftyle eft furanné,
même pour le tems où il vivoit ; mais
DECEMBRE. 1754. 67
charmant par la naïveté , la vivacité & le
pittorefque de fes expreffions. Paſcal
Mallebranche , Nicole & quelques autres
ont été révoltés de l'Egoifme continuel qui
regne dans fon ouvrage ; avec tout cela
c'eſt la lecture la plus délicieuſe pour tout
homme qui fçait penfer.
Montagne eut pour difciple & pour ami
Pierre Charron , célebre par fon livre de
la Sageffe , qui fit beaucoup de bruit , &
manqua de faire des affaires férieufes à
fon auteur , parce qu'on y trouva l'air de
liberté , une Philofophie peu commune
dans ces tems encore barbares , & qu'on
pritpour de l'impiété . Charron étoit Théologien.
Bayle trouve fingulier que celui
des deux amis qui auroit dû inftruire l'autre
, en fût le difciple. Le livre de la Sageffe
eft eftimable & plein de belles chofes ;
mais il y en a peu dont on ne trouve au
moins le germe dans celui de Montagne.
Il est écrit avec plus de nerf & de méthode
que celui - ci , mais auffi avec bien moins
d'aménité , de grace & même de profondeur
.
Les Ecrivains de Port Royal nous ont
fourni dans le milieu du dernier fiécle
des ouvrages de morale bien eftimables .
Les Effais de Morale de M. Nicole font un
chef -d'oeuvre de méthode , d'éloquence
68 MERCURE DE FRANCE.
& de bonne philofophie , fur- tout dans les
quatre premiers volumes ; l'harmonie de
la morale & de la religion y eft préfentée
avec toute la force & la dignité dont
eft fufceptible une matiere auffi refpectable
; mais il regne dans cet ouvrage ce ton
d'aufterité , qui eft le cachet du Janfénifme
, & une monotonie qui à la longue devient
infupportable.
Mallebranche a donné auffi un excellent
traité de Morale chrétienne . Le célebre
Paſcal nous a laiffé des penfées morales
, où l'on trouve beaucoup de nerf &
de profondeur. A travers les parologifies
dont ce recueil eft rempli , on découvre
à chaque inftant des éclairs de génie qui
décelent toute la fublimité du fien ; mais
cet homme dont l'imagination étoit naturellement
trifte , & affoiblie par les maladies
& une dévotion trop auftere , voyant fans
ceffe un abîme à fes côtés , a répandu dans
fes penfées toute la noirceur de fon imagination
: elles ont un air fombre & effrayant
, qui tire fouvent au fanatifme.
Je ne puis m'empêcher de placer ici
Moliere , dont quelques comédies , indépendamment
du mérite dramatique , font
un traité de morale des plus précieux. Qui
a jamais connu le coeur humain mieux
que lui ? Qui l'a jamais mieux peint , &
DECEMBRE. 1754. 69
qui a jamais donné des leçons us touchantes
pour corriger les moeurs ? La morale
mife en action , fair à coup für une
impreffion bien plus vive & plus fenfible
qu'un traité didactique . Quel fond de Philofophie
ne faut-il pas pour faifir le point
fixe des moeurs avec autant de précision
que lui , lorfqu'il fait contrafter deux caracteres
oppofés qui marquent les deux
extrêmités du vice , pour faire mieux fentir
le jufte milieu où réfide la vertu ? Moliere
eft peut - être l'homme qui a jamais
eu le plus de philofophie dans la tête &
dans le coeur : voici un de fes traits que
je ne puis me laffer d'admirer , & qui peint
bien fon génie. Il revenoit un jour de
campagne avec Chapelle : un pauvre fur
le chemin lui demande l'aumône ; il met
fa main dans fa poche , & en tire une
piece de monnoye qu'il lui donne. Le
pauvre ayant regardé cette piece , courut
après lui pour la lui rapporter , en lui difant
que c'étoit un louis d'or , & qu'il
n'avoit pas eu fans doute deffein de lui
donner une fi groffe fomme. Moliere tira
un autre louis de fa poche , le lui
donna , & fe tourna vers fon ami , en lui
difant : Où diable la vertu va-t - elle fe nicher
? L'action eft belle , mais c'eft la réflexion
que j'admire : qu'elle me paroît
MERCURE DE FRANCE.
profonde ! elle ne pouvoit partir que d'un
Philofophe accoutumé à lire dans le coeur
humain , & dont le premier coup d'oeil a
l'humanité pour objet.
M. le Duc de la Rochefoucault a fait le
premier ouvrage de penfées détachées :
fon fameux livre de Maximes eft un fyftême
de morale bien neuf & bien fingulier
, & il y fait envifager l'humanité
fous un point de vûe bien humiliant . M.
D. L. R. F. ne croyoit point aux vertus ;
nous n'agiffons , felon lui , que par des
vûes d'intérêt & d'amour propre ; & les
plus belles actions feroient fouvent rougir
leur auteur , fi l'on en connoiffoit le principe
: voilà la bafe de fon fyftême . Il defcend
dans les profondeurs du coeur humain,
pour analyfer les vertus ; il les réduit à
leurs principes , & par là même il les réduit
à rien ce font des pierres précieuſes
qui perdent leur prix & leur brillant dans
la décompofition . L'héroïfme la
› grandeur
, la philofophie , ne font que de la
fauffe monnoye aux yeux de M. D. L. R. F.
& toute la fageffe humaine n'eft que le
mafque de l'amour propre. Il faut avoir du
courage & une réputation bien fûre pour
afficher un femblable fyftême ; un autre
auroit rifqué de fe faire envelopper dans
cette profcription générale des vertus , &
DECEMBRE. 1754. 71
&
c'eft un trait d'équité du public d'avoir
rendu juſtice à l'ouvrage de M. D. L. R.
fans foupçonner fon coeur.
Le livre des Maximes fit naître peu de
tems après celui de la fauffeté des Vertus
humaines , qui n'en eft qu'un commentaire.
Il est fait par M. Efprit , qui eft à M. D.
L. R. F. ce que Charron eft à Montagne.
On vit paroître enfin les Caracteres de
la Bruyere , ouvrage admirable que l'on
devroit fçavoir par coeur , & qu'on ne
peut trop méditer : c'eft le tableau de la
vie humaine peint d'après nature : fon mérite
eft trop bien établi pour m'y étendre
davantage. Beaucoup de gens font per
fuadés que M. de la Bruyere a peint réellement
des perfonnes connues ; cela paroît
affez vraisemblable : d'ailleurs fon
livre étant , pour ainfi dire , une galerie
de portraits d'hommes ridicules , fots &
vicieux , il n'y a rien de fi aifé que de
trouver des originaux qui y reffemblent.
Les caracteres font relevés encore par l'éclat
du coloris ; on y trouve de la force
de la nobleſſe , de l'imagination dans le
Style & très-fouvent une grande éloquence
; mais il est beaucoup travaillé , & on
le fent. Il vife quelquefois trop à l'épigramme
, & il me femble qu'on y trouve
quelques femences de ce précieux dans
72 MERCURE DE FRANCE.
les tours , qui s'eft développé dans notre
fiécle. Il y a tel auteur de nos jours qui
voudroit bien avoir créé telle expreffion
de la Bruyere ; mais on ne s'avife pas tout
feul du mérite des autres .
Notre fiècle avoit vû naître un de ces
hommes rares faits pour éclairer les autres
, & que la mort a enlevé au commencement
de fa carriere ( a ) ; c'eſt l'auteur
de l'Introduction à la connoiffance de l'ef
prit humain , ouvrage plein de principes
qui annonce un Philofophe qui avoit bien
refléchi fur lui -même , & qui connoifſoit
les hommes , quoiqu'il n'eût fait que les
entrevoir. Dans le brillant de la jeuneffe ,
au milieu des occupations militaires , accablé
de maladies longues & cruelles , M.
de Vauvenargues avoit confervé un efprit
libre & tranquille , une raifon vigoureuſe ,
qui devoit , fans doute , le conduire bien
loin. Le livre qu'il nous a laiffé ne montre
pas tout ce qu'il étoit , mais tout ce qu'il
devoit être. On y découvre les traces du
génie , des idées grandes , des réflexions
prefque toujours vraies & quelquefois fublimes
, un fens droit , & beaucoup d'efprit
, fans qu'il y prétendît. Son effai fur
le bien & le mal moral eft précieux par les
( 4 ) M. le Marquis de Vauvenargues , mort à
L'âge de 27 ans.
vûes ,
TA
DECEMBRE. 1754. 73-
vûes , la netteté & la faine philofophie
qu'il y a mis : fon ftyle mâle , pathétique ,
plein de vie , refpire par- tout ce ton de
fentiment qui a tant de charmes pour les
ames fenfibles je laiffe à de petits critiques
le foin de faire remarquer quelques
fautes d'exactitude grammaticale qui lui
font échappées . Il y a , ce me femble , une
reffemblance frappante entre Paſcal & M.
de Vauvenargues , & dans le caractere de
leur génie , & dans leurs maladies , & leur
mort prématurée.
L'homme confidéré en lui -même ou dans
par
fes rapports particuliers avec les autres
hommes , voilà l'objet qu'ont envifagé jufqu'ici
les moraliftes. Il eft venu un génie
créateur , qui joignant à ces confidérations
celles des rapports des hommes entr'eux
comme membres d'une fociété politique ,
a réuni là toute la fcience des moeurs ;
c'eſt fous ce point de vue fi étendu que la
morale eft developpée dans l'Esprit des loix ,
ouvrage unique , fait pour inftruire les
peuples , les Rois & les Philofophes , &
auffi admirable dans la magnificence &
l'immensité du plan que dans l'oeconomie
de l'exécution . On fent bien que la morale
doit être la bafe de la politique . Les
moeurs , les loix & les climats fe tiennent
entr'eux par des rapports délicats & dont
1. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
les combinaiſons font infinies ; ce font ces
rapports que M. de M. a démêlés avec autant
de fagacité que de profondeur : on eft
étonné de cette variété d'obfervations & de
cette multitude de faits , fouvent contradictoires
, qui viennent fe ranger d'euxmêmes
fous un principe fécond , & lui
fervir de point d'appui : on admire dans
fon ftyle cette éloquence rapide & énergi
que , cette force d'expreffion qui naît de la
force des idées ; cette précifion fi finguliere
, qui fait un tableau fini d'un feul
coup de pinceau ; cette imagination vive
& flexible , qui à côté d'une image légere
& gracieufe , nous préfente une image forte
& fublime qui nous étonne . M. de M.
eft tout ce qu'il veut être , & il eſt toujours
grand , toujours créateur ; il ne reſfemble
jamais à perfonne , même de loin ,
& je doute fort que quelqu'un lui reſſemble
de long- tems . On connoît un autre ouvrage
de lui plein d'efprit & de vûes fines
& profondes fur les moeurs , que j'admirerois
quand il ne renfermeroit que
l'hiftoire des Troglodites , qui me paroît
le morceau de morale le plus touchant &
du goût le plus neuf & le plus agréable
qui ait jamais été fait . Qu'il me foit permis
d'ajouter que le fublime des moeurs
que M. de M. a peint dans fes écrits , fe
"
DECEMBRE. 1754. 75
retrouve dans fon ame avec cette aimable
fimplicité , le charme de la fociété , &
qu'on a rencontrée quelquefois dans les
grands hommes. Il m'en coûte pour ne
m'étendre pas davantage fur fon éloge ; il
y a tant de plaifir à louer les hommes vertueux
! je ne craindrois pas affurément d'en
trop dire , mais je craindrois de ne dire pas .
ce qu'il faut.
On fera peut- être charmé d'apprendre
que M. de M. eft un defcendant du célé
bre Montagne ; on voit que le génie & la
philofophie font un bien de patrimoine ,
qui n'a fait qu'augmenter en paffant dans
les mains de M. de M.
Nous avons encore des gens d'efprit
des Philofophes qui ont bien étudié l'efprit
humain , & qui ont porté dans la morale
les nouvelles lumieres que notre fiécle
a acquifes ; mais je referve pour une
autre lettre la fuite de mes obfervations
fur les ouvrages que nous leur devons.
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Résumé : LETTRE A UN ETRANGER Sur les Moralistes François.
La lettre met en lumière la profondeur et la force de raison des moralistes français, souvent sous-estimées par les étrangers. L'auteur répond à un Anglais surpris par la richesse de la littérature morale française, soulignant que cette profondeur ne s'oppose pas à la minutie souvent reprochée aux Français. L'auteur commence par Montaigne, un sceptique qui analyse le cœur humain avec franchise. Bien que son ouvrage soit désordonné, Montaigne est admiré pour sa naïveté et sa vivacité. Son disciple, Pierre Charron, est célèbre pour 'La Sagesse', mais son œuvre est moins profonde que celle de Montaigne. Les écrivains de Port-Royal, comme Nicole et Malebranche, ont produit des ouvrages moraux estimables, bien que parfois austères et monotones. Pascal, malgré son imagination sombre, laisse des pensées morales profondes. Molière, à travers ses comédies, offre une morale en action, corrigeant les mœurs avec précision. Le Duc de La Rochefoucauld, avec ses 'Maximes', présente une vision pessimiste des vertus humaines, réduites à l'intérêt et à l'amour-propre. La Bruyère, dans ses 'Caractères', peint la vie humaine avec force et éloquence, bien que parfois épigrammatique. Vauvenargues, malgré sa courte vie, laisse un ouvrage philosophique profond et touchant. Enfin, Montesquieu, dans 'L'Esprit des lois', développe la morale en lien avec la politique, les mœurs et les lois, avec une grande variété d'observations et une éloquence énergique. L'auteur exprime également son admiration pour les hommes vertueux et mentionne que M. de M., un descendant de Montaigne, incarne le génie et la philosophie comme des héritages familiaux. Il note l'existence de philosophes contemporains qui ont bien étudié l'esprit humain et apporté de nouvelles lumières à la morale, mais réserve ses observations détaillées pour une autre lettre.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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