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1
p. 1068-1074
LETTRE du R. P. Tournemine à M. de la Roque.
Début :
Vous m'avez, Monsieur, donné un Adversaire redoutable ; mais j'ai [...]
Mots clefs :
Version, Saint Justin, Église, Exemplaires grecs, Grec, Manuscrits, Adversaire
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE du R. P. Tournemine à M. de la Roque.
LETTRE du R. P. Tournemine à M. de
la Roque.
Ous m'avez , Monsieur , donné un
Adversaire redoutable ; mais j'ai
depuis long- tems l'honneur d'être ami
du R. P. Dom Calmet , et nous ne combattrons
que de civilité.
Mon sçavant Adversaire m'accorde que
I. Vol. ces
JUIN. 1734 1069
ces deux mots à ligno étoient dans la Ver
sion Italique , aussi ancienne que l'Eglise
; que plusieurs Peres Latins en differentes
Contrées les ont lûs dans leurs Exemplaires
; que l'Eglise Latine les a retenuës
dans ses Offices , même après avoir admis
generalement la Vulgate , où ils ne
sont pas peut- on supposer que le Traducteur
qui a donné aux premiers Chrétiens
la premiere Version Latine , qu'on
appelle Italique , ne les lisoit pas dans les
Exemplaires Grecs qu'il traduisoit ? Peuton
supposer que dans cette multitude de
Papes , d'Evêques , qui ont recû et proposé
cette Version à leurs Peuples pen ?
dant plusieurs siecles , aucun n'ait con
sulté les Exemplaires Grecs , ou qu'on les
ait examinés sans s'appercevoir de l'infidelité
du Traducteur ? Le Critique le
plus outré n'accorderoit pas à cette conjecture
le moindre degré de vraisemblance.
Voilà donc plusieurs Exemplaires
Grecs très anciens répandus en divers
Pays , où ces deux mots se trouvoient ,
il falloit que leur nombre et que leur antiquité
fit une grande impression sur les
esprits , pour balancer l'autorité de saint
Jerôme. Cassiodore à qui on n'osesoit refuser
la qualité d'habile et judicieux Critique
, Cassiodore qui avoit pris tant de
1.Vol. B soin
·
1070 MERCURE DE FRANCE
soin pour rassembler les Exemplaires les
plus corrects des Saintes Ecritures , s'exprime
en termes et clairs et décisifs sur
notre question , le R. P. Dom Calmet
les a rapportés , je les repete , ils doivent
être d'un grand poids : A ligno alii quidem
non habent interpretes. sed nobis sufficit
quod septuaginta Interpretum, autoritate firmatum
est. » Ces deux mots à ligno ne sont
» pas dans d'autres Versions , mais pour
» nous l'autorité des Septante nous suffit¸«<
Soupçonnera- t on ? est- il permis de soupçonner
que Cassiodore parloit ainsi , sans
avoir sous les yeux des Exemplaires Grecs
où il lisoit ces deux mots ?
و
Mon Sçavant Adversaire convient en- ,
core que S. Justin assure qu'ils étoient
dans les Exemplaires Grecs , que les Juifs
les avoient ôtés de l'Hebreu . Il convient
que Triphon , Juif habile , qui dispute
avec Saint Justin , reconnoît que ces mots
sont dans les Exemplaires Grecs et se
retranche à justifier les Juifs de la prévarication
dont Saint Justin les accuse. Il
est vrai que le Docte Abbé de Senone ne
marque pas une grande estime pour Saint
Justin ; en ce point nous pensons fort differemment.
Saint Justin me paroît un
des plus Sçavans hommes de son siecle ,
également versé dans les Disciplines Sa-
I. Vol.
crées
JUIN. 1734 1071
crées et profanes . Nos Critiques pointilleux
lui font quelques reproches ; mais
si quelques- uns sont fondés , d'autres ne
sont que de mauvaises chicanes , et si
l'on réunissoit les voix des connoisseurs,
je doute que le Saint Docteur perdit sa
cause. Indépendamment de la science de
Saint Justin et de Triphon , à qui persuadera
t- on que de leur tems les deux
mots en question n'étoient pas dans les
Exemplaires Grecs ? Si on ne les lisoit pas
dans plusieurs Manuscrits , l'objection de
Saint Justin étoit pitoyable , et Triphon
en auroit fait sentir la foiblesse . Quoi !
eut-il dit , vous reprochez aux Juifs d'a -
voir rétranché de l'Hebreu deux mots
qui ne sont pas dans le Grec dont vous
vous servez. Voilà donc en Orient et en-
Occident des Manuscrits Grecs dans lesquels
on lisoit les deux mots.
Je conviens à mon tour que la citation
de Saint Ephrem peut être contestée.
Dans la Traduction Latine du Sermon
de la Croix on lit à ligno , ces deux
mots ne sont point dans le Grec imprimé
en Angleterre , je l'avoue. J'ai cependant
de la peine à croire que leTraducteur
Latin les eût mis dans sa Version , s'ils n'étoient
pás dans le Manuscrit Grec ; quel
interêt l'auroit obligé à cette falsification ,
J.Vola Bij dans
172 MERCURE DE FRANCE
--
dans un tems où la Vulgate en laquelle
ces deux mots ne sont point , étoit reçûë
par toute l'Eglise ? On m'objecte encore
que M.Assemanni *n'a point vû enOrient
de Manuscrit de cette Homelie ; cela démontre-
t-il qu'il n'y en a point ? Je sçais
que les Versions Syriaques imprimées ne
sont ni fort anciennes , ni fort autorisées:
j'ai n'ai parlé que de la Version Syriaque
dont se servoit S. Ephrem, et avec laquelle
avoit été formée l'Eglise de Syrie ; il est
aussi probable qu'on y lisoit àligno , qu'il
est improbable que le Traducteur Latin
les ait inserés dans sa Version sans les
avoir lûs dans le Grec , et que le Traduc
teur Grec ne les ait pas lûs dans le Syria
que.
Venons à la conjecture ingenieuse de
Salmeron et d'Agellius. La réputation de
ces Sçavans et judicieux Critiques lui donne
une grande force , mais je n'en ai pas
besoin mon sentiment ne porte point
sur des conjectures , il n'est fondé que
sur un fait . Ces deux mots à ligno se li
soient dans les Manuscrits des Septante .
sur lesquels a été faite la premiere Version
Latine , aussi ancienne que l'Eglise
* Sçavant Maronite , aujourd'hui Garde de la
Bibliotheque du Vatican
I. Vol. dans
JUIN. 1734. 1073
dans les Manuscrits de S.Justin et de Triphon,
dans les Manuscrits de Cassiodore.
Le sentiment de mon Illustre Adversaire
n'est appuyé que sur des conjectures
. Premiere conjecture. Ces mots ont
passé du Latin dans le Grec , je demande
par quelle machine s'est fait ce transport
? semble- t- il possible ? en citera - t on
un seul exemple ?
Seconde conjecture . C'est la pieuse
fraude de quelque Chrétien . Le respect
que les Chrétiens avoient pour l'Ecriture
me défend de le penser . Quoi ! n'auroit-
on pas reclamé en Orient et en Occident
contre cette falsification ?
Je dirai à l'occasion de ces pieuses fraudes
, qu'on a grand tort de les imputer
aux premiers Chrétiens. Les plus habiles
Critiques attribuent aux Juifs Alexandrins
et aux Heretiques ces Ecrits supposés.
On n'a aucune preuve qu'un seul
Catholique , pendant cinq siccles , se soit
rendu coupable de ces suppositions . Cette
manoeuvre indigne de la sincerité Chrétienne
ne convient qu'aux Heretiques ,
et ils en ont été convaincus dans tous les
siecles. Qu'on ne me dise pas qu'un Prêstre
Disciple de Saint Paul , étoit Auteur
des faux Actes de Sainte Tecle ; je n'ai
garde de mettre au rang des Catholiques
1.Vol. B iij
UE
1074 MERCURE DE FRANCE
un Ecrivain dont l'Ouvrage est rempli
d'erreurs grossieres, qui faisoit baptiset un
Lion . Au reste , Monsieur , je suis fort
éloigné d'accorder que la supposition du
fameux Passage de Joseph soit reconnuë
et avoüéè ; au contraire je suis prêt de
montrer que la raison et l'autorité prouvent
également qu'il est legitime.
Concluons : Ces mots à ligno ont été
certainement dans la Version des Septante.
Imitons donc la sage circonspection
de l'Eglise , qui même après avoir reçû
la Vulgate , les retient dans ses Offices .
La raison solide qui a déterminé l'Eglise ,
c'est que pendant les premiers et les plus
beaux siecles de la même Eglise , ils ont
fait une petite partie de l'Ecriture Sainte
qui étoit en usage. Je suis , Monsieur , & c.
A Paris le 6. Mai 1734.
la Roque.
Ous m'avez , Monsieur , donné un
Adversaire redoutable ; mais j'ai
depuis long- tems l'honneur d'être ami
du R. P. Dom Calmet , et nous ne combattrons
que de civilité.
Mon sçavant Adversaire m'accorde que
I. Vol. ces
JUIN. 1734 1069
ces deux mots à ligno étoient dans la Ver
sion Italique , aussi ancienne que l'Eglise
; que plusieurs Peres Latins en differentes
Contrées les ont lûs dans leurs Exemplaires
; que l'Eglise Latine les a retenuës
dans ses Offices , même après avoir admis
generalement la Vulgate , où ils ne
sont pas peut- on supposer que le Traducteur
qui a donné aux premiers Chrétiens
la premiere Version Latine , qu'on
appelle Italique , ne les lisoit pas dans les
Exemplaires Grecs qu'il traduisoit ? Peuton
supposer que dans cette multitude de
Papes , d'Evêques , qui ont recû et proposé
cette Version à leurs Peuples pen ?
dant plusieurs siecles , aucun n'ait con
sulté les Exemplaires Grecs , ou qu'on les
ait examinés sans s'appercevoir de l'infidelité
du Traducteur ? Le Critique le
plus outré n'accorderoit pas à cette conjecture
le moindre degré de vraisemblance.
Voilà donc plusieurs Exemplaires
Grecs très anciens répandus en divers
Pays , où ces deux mots se trouvoient ,
il falloit que leur nombre et que leur antiquité
fit une grande impression sur les
esprits , pour balancer l'autorité de saint
Jerôme. Cassiodore à qui on n'osesoit refuser
la qualité d'habile et judicieux Critique
, Cassiodore qui avoit pris tant de
1.Vol. B soin
·
1070 MERCURE DE FRANCE
soin pour rassembler les Exemplaires les
plus corrects des Saintes Ecritures , s'exprime
en termes et clairs et décisifs sur
notre question , le R. P. Dom Calmet
les a rapportés , je les repete , ils doivent
être d'un grand poids : A ligno alii quidem
non habent interpretes. sed nobis sufficit
quod septuaginta Interpretum, autoritate firmatum
est. » Ces deux mots à ligno ne sont
» pas dans d'autres Versions , mais pour
» nous l'autorité des Septante nous suffit¸«<
Soupçonnera- t on ? est- il permis de soupçonner
que Cassiodore parloit ainsi , sans
avoir sous les yeux des Exemplaires Grecs
où il lisoit ces deux mots ?
و
Mon Sçavant Adversaire convient en- ,
core que S. Justin assure qu'ils étoient
dans les Exemplaires Grecs , que les Juifs
les avoient ôtés de l'Hebreu . Il convient
que Triphon , Juif habile , qui dispute
avec Saint Justin , reconnoît que ces mots
sont dans les Exemplaires Grecs et se
retranche à justifier les Juifs de la prévarication
dont Saint Justin les accuse. Il
est vrai que le Docte Abbé de Senone ne
marque pas une grande estime pour Saint
Justin ; en ce point nous pensons fort differemment.
Saint Justin me paroît un
des plus Sçavans hommes de son siecle ,
également versé dans les Disciplines Sa-
I. Vol.
crées
JUIN. 1734 1071
crées et profanes . Nos Critiques pointilleux
lui font quelques reproches ; mais
si quelques- uns sont fondés , d'autres ne
sont que de mauvaises chicanes , et si
l'on réunissoit les voix des connoisseurs,
je doute que le Saint Docteur perdit sa
cause. Indépendamment de la science de
Saint Justin et de Triphon , à qui persuadera
t- on que de leur tems les deux
mots en question n'étoient pas dans les
Exemplaires Grecs ? Si on ne les lisoit pas
dans plusieurs Manuscrits , l'objection de
Saint Justin étoit pitoyable , et Triphon
en auroit fait sentir la foiblesse . Quoi !
eut-il dit , vous reprochez aux Juifs d'a -
voir rétranché de l'Hebreu deux mots
qui ne sont pas dans le Grec dont vous
vous servez. Voilà donc en Orient et en-
Occident des Manuscrits Grecs dans lesquels
on lisoit les deux mots.
Je conviens à mon tour que la citation
de Saint Ephrem peut être contestée.
Dans la Traduction Latine du Sermon
de la Croix on lit à ligno , ces deux
mots ne sont point dans le Grec imprimé
en Angleterre , je l'avoue. J'ai cependant
de la peine à croire que leTraducteur
Latin les eût mis dans sa Version , s'ils n'étoient
pás dans le Manuscrit Grec ; quel
interêt l'auroit obligé à cette falsification ,
J.Vola Bij dans
172 MERCURE DE FRANCE
--
dans un tems où la Vulgate en laquelle
ces deux mots ne sont point , étoit reçûë
par toute l'Eglise ? On m'objecte encore
que M.Assemanni *n'a point vû enOrient
de Manuscrit de cette Homelie ; cela démontre-
t-il qu'il n'y en a point ? Je sçais
que les Versions Syriaques imprimées ne
sont ni fort anciennes , ni fort autorisées:
j'ai n'ai parlé que de la Version Syriaque
dont se servoit S. Ephrem, et avec laquelle
avoit été formée l'Eglise de Syrie ; il est
aussi probable qu'on y lisoit àligno , qu'il
est improbable que le Traducteur Latin
les ait inserés dans sa Version sans les
avoir lûs dans le Grec , et que le Traduc
teur Grec ne les ait pas lûs dans le Syria
que.
Venons à la conjecture ingenieuse de
Salmeron et d'Agellius. La réputation de
ces Sçavans et judicieux Critiques lui donne
une grande force , mais je n'en ai pas
besoin mon sentiment ne porte point
sur des conjectures , il n'est fondé que
sur un fait . Ces deux mots à ligno se li
soient dans les Manuscrits des Septante .
sur lesquels a été faite la premiere Version
Latine , aussi ancienne que l'Eglise
* Sçavant Maronite , aujourd'hui Garde de la
Bibliotheque du Vatican
I. Vol. dans
JUIN. 1734. 1073
dans les Manuscrits de S.Justin et de Triphon,
dans les Manuscrits de Cassiodore.
Le sentiment de mon Illustre Adversaire
n'est appuyé que sur des conjectures
. Premiere conjecture. Ces mots ont
passé du Latin dans le Grec , je demande
par quelle machine s'est fait ce transport
? semble- t- il possible ? en citera - t on
un seul exemple ?
Seconde conjecture . C'est la pieuse
fraude de quelque Chrétien . Le respect
que les Chrétiens avoient pour l'Ecriture
me défend de le penser . Quoi ! n'auroit-
on pas reclamé en Orient et en Occident
contre cette falsification ?
Je dirai à l'occasion de ces pieuses fraudes
, qu'on a grand tort de les imputer
aux premiers Chrétiens. Les plus habiles
Critiques attribuent aux Juifs Alexandrins
et aux Heretiques ces Ecrits supposés.
On n'a aucune preuve qu'un seul
Catholique , pendant cinq siccles , se soit
rendu coupable de ces suppositions . Cette
manoeuvre indigne de la sincerité Chrétienne
ne convient qu'aux Heretiques ,
et ils en ont été convaincus dans tous les
siecles. Qu'on ne me dise pas qu'un Prêstre
Disciple de Saint Paul , étoit Auteur
des faux Actes de Sainte Tecle ; je n'ai
garde de mettre au rang des Catholiques
1.Vol. B iij
UE
1074 MERCURE DE FRANCE
un Ecrivain dont l'Ouvrage est rempli
d'erreurs grossieres, qui faisoit baptiset un
Lion . Au reste , Monsieur , je suis fort
éloigné d'accorder que la supposition du
fameux Passage de Joseph soit reconnuë
et avoüéè ; au contraire je suis prêt de
montrer que la raison et l'autorité prouvent
également qu'il est legitime.
Concluons : Ces mots à ligno ont été
certainement dans la Version des Septante.
Imitons donc la sage circonspection
de l'Eglise , qui même après avoir reçû
la Vulgate , les retient dans ses Offices .
La raison solide qui a déterminé l'Eglise ,
c'est que pendant les premiers et les plus
beaux siecles de la même Eglise , ils ont
fait une petite partie de l'Ecriture Sainte
qui étoit en usage. Je suis , Monsieur , & c.
A Paris le 6. Mai 1734.
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Résumé : LETTRE du R. P. Tournemine à M. de la Roque.
La lettre du R. P. Tournemine à M. de la Roque traite de la présence des mots 'à ligno' dans les versions anciennes des Écritures. Tournemine reconnaît l'antiquité et la diffusion de ces mots dans la Version Italique et d'autres exemplaires grecs, utilisés par plusieurs Pères de l'Église et consultés par de nombreux papes et évêques. Il souligne que Cassiodore, un critique respecté, mentionne ces mots dans les exemplaires grecs, ce qui renforce leur authenticité. Tournemine cite également Saint Justin et Triphon, qui attestent de la présence de ces mots dans les exemplaires grecs, et conteste les critiques portées contre Saint Justin. Il mentionne que la Version Syriaque utilisée par Saint Éphrem contenait probablement ces mots. Tournemine rejette les conjectures selon lesquelles ces mots auraient été ajoutés par des Chrétiens, affirmant que de telles falsifications auraient été contestées. Il conclut que les mots 'à ligno' étaient présents dans la Version des Septante et que l'Église les a retenus dans ses offices en raison de leur usage ancien et de leur authenticité.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 48-52
LETTRE A L'AUTEUR DU MERCURE,
Début :
Vous aurez vû, Monsieur, dans le Journal étranger, du mois d'Août, [...]
Mots clefs :
Abbé Prévost, Adversaire, Italie, Honneur, Patrie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE A L'AUTEUR DU MERCURE,
LETTRE
A L'AUTEUR DU MERCURE ,
Ous aurez vù , Monfieur , dans le
Journal étranger , du mois d'Août ,
une réponſe de M. l'Abbé Prévôt à la lettre
que j'avois eu l'honneur de lui écrire
dans votre Mercure de Juillet . L'éducation
que j'ai eue, & la bonté de ma cauſe m'empêcheront
toujours de répondre fur le même
ton aux petites invectives qu'il lui a
plû de m'adreffer . Je pafferai même de
tout mon coeur condamnation fur l'article
de mon ignorance de la Logique & de la
Grammaire.
J'aurois fouhaité que M. l'Abbé Prévôt,
pour établir une vérité que j'avoue , &
qu'il croit fi conftante , ne fût point forti
lui- même du vrai ;; c'eſt une chofe aiſée à
démontrer.
Pour bien établir ( dit- il ) que l'Italie fe
reſſemble encore , il cite plufieurs noms du
· tems auquelje me plains , qu'elle ne ressemble
plus. Etrange forte de raifonnement ! qui me
difpenfe
OCTOBRE . 1755. 49
difpenfe en vérité d'une plus longue réponſe.
De cette exclamation on paffe à la conclufion
contre ma Logique.
Eft- il poffible , Monfieur , que M. l'Abbé
Prévôt ait pû faire une telle bévûc ?
Quels font les noms que je lui nomme ?
Si c'eft en fait d'architecture , c'eft M. le
Comte Alfieri , très - vivant & Architecte de
S. M. le Roi de Sardaigne ; fur la peinture
, je cite Trévifan , Sebaftien Concha ,
Tiepolo , Piazzetta , Pannini , & Solimene
, tous gens de ce fiécle , la plûpart vivans
, ou morts depuis 1740. Pour la phi
lofophie & la médecine , Molinelli , Morgagni
, le Botaniste Pontedera , tous en
vie , de même que Mefdames Baffi &
Agnefi . Parmi les Mathématiciens , Zacchieri
& le Marquis Poleni . Comment M.
l'Abbé Prévôt a - t- il voulu dérouter à ce
point tout un public ?
Il est un feul article fur lequel je conviens
que j'ai cité des noms des ficcles paffés
, c'eft celui de l'hiftoire ; mais que mon
illuftre adverfaire examine , fi la vivacité
de fon génie le lui permet , à quelles phrafes
des fiennes je répondois , & qu'il tâche
de fe reffembler à lui-même.
Il s'enfaut beaucoup ( difoit- il dans le
Journal de Janvier ) que l'Italie moderne
ait des modeles à nous offrir , ni qu'elle ap-
C
50
MERCURE
DE FRANCE
.
proche de ceux qu'elle a reçus comme nous de
l'Italie Latine. Je voudrois fçavoir fi , en
répondant à cet article , je n'étois pas dans
le cas de citer pour juftifier ma patrie , de.
fa prétendue ignorance , tous les auteurs
qui ont paru en Italie , depuis que pour
m'exprimer comme lui , elle a ceffé d'être
Latine. C'est pourquoi j'ai nommé Guicciardin
, Davila , & c. auxquels j'en ai ajouté
de ce fiécle , tels que Giannoni , Muratori
& Buonamici .
Vous pouvez , Monfieur , juger par cet
échantillon , de la juftice de ma caufe ,
le défaut de vérité n'eft ordinairement
que le dernier argument des mauvaiſes.
La plaifanterie du proverbe ne m'a pas
femblé meilleure par le fond que par le
ton proverbial , qui paroit banni de la
bonne compagnie. Que faifoit l'Italie à
M. l'Abbé Prévôt , pour l'attaquer comme
il a fait ? avoit-il befoin de l'abaiffer , pour
faire briller la France ? Cette belle & vafte
Monarchie où les fciences & les beaux arts
fleuriffent de plus en plus , n'eft affurement
pas réduite à une fi miférable reffource ; le
foleil refplendiffant de fa propre lumiere
n'a pas befoin que la lune s'éclipfe pour
répandre le jour fur la terre , & faire mûrir
nos moiffons .
C'est donc mon adverfaire qui attaque
OCTOBRE. 1755. St
fans raifon ma patrie . Je fuis Italien , je
tâche de la défendre. Qui ne fait que repouffer
les coups qu'on lui porte , peut- il
paffer pour querelleur ? c'est donc M. l'Abbé
Prévôt qui veut faire changer le proverbe
.
Je vous prie , Monfieur , d'inférer ma
lettre dans votre Mercure. Je me flate que
mon adverfaire voudra bien ne plus écrire
contre ma patrie ni contre moi . Si j'avois
le bonheur d'être connu de lui , je fuis
perfuadé qu'il m'accorderoit fon eftime ,
comme je ne puis refufer mon admiration
à fes écrits.
Pour vous , Monfieur , dont les talens
me font connus , je vous prends pour arbitre
, & vous affure que je m'en rappor
terai toujours à vos décifions .
J'ai l'honneur d'être , &c .
A Paris , ce 10 Août
1755.
N.N.
L'auteur de cette lettre me fait trop
d'honneur. Je fuis Journaliste. Le filence
doit être mon partage ; fi j'ofois pourtant
le rompre , je dirois qu'une jufte modération
eft fur ce point le feul parti convé
nable . Malheureufement nous fommes
toujours en deçà ou en delà . Où nous élevons
trop les autres nations au préjudice
Cij
52
MERCURE DE
FRANCE.
de la nôtre , où nous les
rabaillons trop
pour la faire valoir à leurs dépens . Ce
dernier excès me paroît le plus
choquant.
Nous avons la fureur du
parallele. Je
penfe qu'il
vaudroit mieux l'éviter . Nous
devons être
d'autant plus
circonfpects ,
qu'étant juges & parties dans cette cauſe ,
nous ne fommes
pas faits
crus fur notre décifion. Nous bleffons l'a- pour en être
mour propre des
étrangers , fans mieux
établir par là notre
fupériorité fur eux.
Nos arrêts n'ont de la force tout au plus
que dans le
Royaume . On les caffe même
fouvent fur la
frontiere.
A L'AUTEUR DU MERCURE ,
Ous aurez vù , Monfieur , dans le
Journal étranger , du mois d'Août ,
une réponſe de M. l'Abbé Prévôt à la lettre
que j'avois eu l'honneur de lui écrire
dans votre Mercure de Juillet . L'éducation
que j'ai eue, & la bonté de ma cauſe m'empêcheront
toujours de répondre fur le même
ton aux petites invectives qu'il lui a
plû de m'adreffer . Je pafferai même de
tout mon coeur condamnation fur l'article
de mon ignorance de la Logique & de la
Grammaire.
J'aurois fouhaité que M. l'Abbé Prévôt,
pour établir une vérité que j'avoue , &
qu'il croit fi conftante , ne fût point forti
lui- même du vrai ;; c'eſt une chofe aiſée à
démontrer.
Pour bien établir ( dit- il ) que l'Italie fe
reſſemble encore , il cite plufieurs noms du
· tems auquelje me plains , qu'elle ne ressemble
plus. Etrange forte de raifonnement ! qui me
difpenfe
OCTOBRE . 1755. 49
difpenfe en vérité d'une plus longue réponſe.
De cette exclamation on paffe à la conclufion
contre ma Logique.
Eft- il poffible , Monfieur , que M. l'Abbé
Prévôt ait pû faire une telle bévûc ?
Quels font les noms que je lui nomme ?
Si c'eft en fait d'architecture , c'eft M. le
Comte Alfieri , très - vivant & Architecte de
S. M. le Roi de Sardaigne ; fur la peinture
, je cite Trévifan , Sebaftien Concha ,
Tiepolo , Piazzetta , Pannini , & Solimene
, tous gens de ce fiécle , la plûpart vivans
, ou morts depuis 1740. Pour la phi
lofophie & la médecine , Molinelli , Morgagni
, le Botaniste Pontedera , tous en
vie , de même que Mefdames Baffi &
Agnefi . Parmi les Mathématiciens , Zacchieri
& le Marquis Poleni . Comment M.
l'Abbé Prévôt a - t- il voulu dérouter à ce
point tout un public ?
Il est un feul article fur lequel je conviens
que j'ai cité des noms des ficcles paffés
, c'eft celui de l'hiftoire ; mais que mon
illuftre adverfaire examine , fi la vivacité
de fon génie le lui permet , à quelles phrafes
des fiennes je répondois , & qu'il tâche
de fe reffembler à lui-même.
Il s'enfaut beaucoup ( difoit- il dans le
Journal de Janvier ) que l'Italie moderne
ait des modeles à nous offrir , ni qu'elle ap-
C
50
MERCURE
DE FRANCE
.
proche de ceux qu'elle a reçus comme nous de
l'Italie Latine. Je voudrois fçavoir fi , en
répondant à cet article , je n'étois pas dans
le cas de citer pour juftifier ma patrie , de.
fa prétendue ignorance , tous les auteurs
qui ont paru en Italie , depuis que pour
m'exprimer comme lui , elle a ceffé d'être
Latine. C'est pourquoi j'ai nommé Guicciardin
, Davila , & c. auxquels j'en ai ajouté
de ce fiécle , tels que Giannoni , Muratori
& Buonamici .
Vous pouvez , Monfieur , juger par cet
échantillon , de la juftice de ma caufe ,
le défaut de vérité n'eft ordinairement
que le dernier argument des mauvaiſes.
La plaifanterie du proverbe ne m'a pas
femblé meilleure par le fond que par le
ton proverbial , qui paroit banni de la
bonne compagnie. Que faifoit l'Italie à
M. l'Abbé Prévôt , pour l'attaquer comme
il a fait ? avoit-il befoin de l'abaiffer , pour
faire briller la France ? Cette belle & vafte
Monarchie où les fciences & les beaux arts
fleuriffent de plus en plus , n'eft affurement
pas réduite à une fi miférable reffource ; le
foleil refplendiffant de fa propre lumiere
n'a pas befoin que la lune s'éclipfe pour
répandre le jour fur la terre , & faire mûrir
nos moiffons .
C'est donc mon adverfaire qui attaque
OCTOBRE. 1755. St
fans raifon ma patrie . Je fuis Italien , je
tâche de la défendre. Qui ne fait que repouffer
les coups qu'on lui porte , peut- il
paffer pour querelleur ? c'est donc M. l'Abbé
Prévôt qui veut faire changer le proverbe
.
Je vous prie , Monfieur , d'inférer ma
lettre dans votre Mercure. Je me flate que
mon adverfaire voudra bien ne plus écrire
contre ma patrie ni contre moi . Si j'avois
le bonheur d'être connu de lui , je fuis
perfuadé qu'il m'accorderoit fon eftime ,
comme je ne puis refufer mon admiration
à fes écrits.
Pour vous , Monfieur , dont les talens
me font connus , je vous prends pour arbitre
, & vous affure que je m'en rappor
terai toujours à vos décifions .
J'ai l'honneur d'être , &c .
A Paris , ce 10 Août
1755.
N.N.
L'auteur de cette lettre me fait trop
d'honneur. Je fuis Journaliste. Le filence
doit être mon partage ; fi j'ofois pourtant
le rompre , je dirois qu'une jufte modération
eft fur ce point le feul parti convé
nable . Malheureufement nous fommes
toujours en deçà ou en delà . Où nous élevons
trop les autres nations au préjudice
Cij
52
MERCURE DE
FRANCE.
de la nôtre , où nous les
rabaillons trop
pour la faire valoir à leurs dépens . Ce
dernier excès me paroît le plus
choquant.
Nous avons la fureur du
parallele. Je
penfe qu'il
vaudroit mieux l'éviter . Nous
devons être
d'autant plus
circonfpects ,
qu'étant juges & parties dans cette cauſe ,
nous ne fommes
pas faits
crus fur notre décifion. Nous bleffons l'a- pour en être
mour propre des
étrangers , fans mieux
établir par là notre
fupériorité fur eux.
Nos arrêts n'ont de la force tout au plus
que dans le
Royaume . On les caffe même
fouvent fur la
frontiere.
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Résumé : LETTRE A L'AUTEUR DU MERCURE,
Dans une lettre adressée à l'auteur du Mercure, l'expéditeur réagit à une réponse de l'abbé Prévôt publiée dans le Mercure de Juillet. Il refuse de répondre sur le même ton aux invectives de l'abbé Prévôt et condamne un article qui critiquait son ignorance de la logique et de la grammaire. L'expéditeur regrette que l'abbé Prévôt n'ait pas utilisé des arguments plus solides pour établir ses points. Pour prouver que l'Italie reste vivante culturellement, contrairement à ce que l'abbé Prévôt affirme, l'expéditeur cite plusieurs noms contemporains dans divers domaines artistiques et scientifiques. Il reconnaît avoir mentionné des historiens des siècles passés en réponse à une critique spécifique de l'abbé Prévôt. L'expéditeur déplore l'attaque injustifiée de l'abbé Prévôt contre l'Italie et affirme défendre sa patrie sans chercher la querelle. Il conclut en espérant que l'abbé Prévôt cessera d'écrire contre lui et son pays, et exprime son admiration pour les écrits de son adversaire. En réponse, le journaliste du Mercure prône une juste modération et critique la tendance à dévaloriser les autres nations pour valoriser la France, soulignant que cette attitude est choquante et inefficace.
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