Résultats : 2 texte(s)
Accéder à la liste des mots clefs.
Détail
Liste
1
p. 571-588
Extrait de l'Opéra de Jephté, [titre d'après la table]
Début :
L'Académie Royale de Musique donna la premiere Representation de [...]
Mots clefs :
Académie royale de musique, Jepthé, Tragédie, Théâtre, Prologue, Spectacle, Théâtre de l'Académie, Extrait, Musique, Ballet, Acteurs, Danse, Chant, Opéra
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Extrait de l'Opéra de Jephté, [titre d'après la table]
L'Académie Royale de Musique donna
la premiere Representation de Jephie,
Tragédie , tirée de l'Ecriture sainte , le
premier Jeudy de Carême ; la nouveauté
du genre en avoit rendu le succès si
douteux, qu'on ne croioit pas qu'elle pût
être jouée deux fois ; cette prévention
presque générale n'a pas tenu contre les
beautez du Poëme et de la Musique , et
M. l'Abbé Pellegrin et M. de Monteclair qui en sont les Auteurs , peuvent
se vanter qu'il y a tres- peu d'Opéra que
le Public ait honoré de plus d'applaudissemens. Nos Lecteurs pourront juger du
Poëme par cet Extrait. Pour la Musique ,
les plus grands connoisseurs la trouvent
tres-digne de Lully , et on ne les contredit point.
Au Prologue , le Théatre représente
un lieu orné pour des Spectacles , c'està dire,
*
72 MERCURE DE FRANCE
à- dire , le Théatre même de l'Académie,
dont tous les Dieux fabuleux se sont em
parez , comme du seul Temple qui leur
reste depuis l'extinction du Paganisme :
Apollon invite Polhymnie et Terpsicore à
le seconder dans le dessein qu'il a de
maintenir le culte qu'on leur rend encore sur ce Théatre. Il s'exprime ainsi :
>
Vous , qu'avec Apollon , en ces lieux on adore,
Sçavante Polhymnie , aimable Terpsicore
Par vos chants , par vos jeux , secondez mes´ désirs ;
Ce Temple seul , nous reste encore ;
Faisons-y regner les plaisirs.
Les deux Muses exécutent ces ordres ;*
elles étalent , à l'envi , ce qu'elles ont de
plus flateur , pour séduire les mortels ;
mais leur regne n'est pas de longue durée; la Verité descend des Cieux , suivie
des vertus qui forment sa brillante Cour.
Elle leur parle ainsi :
Phantômes séduisans , Enfans de l'imposture
Osez-vous soûtenir ma clarté vivé et pure ›
Cachez, vous dans l'obscurité ,
Où mon brillant aspect vous plonge ;
Il est temps que la verité ,
Fasseévanouir le mensonge.
C'est
MARS. 1732. $73 .
C'est trop abuser l'Univers ;
Rentrez dans les Enfers.
Les faux Dieux , dont l'Ecriture dit :-
Dii autem Gentium dæmonia , sont forcez
de s'abîmer.
La verité expose le Sujet de la Tragédie qu'on va representer , par ces Vers
qu'elle addresse aux Vertus qui l'accompagnent.
Troupe , immortelle comme moy;
Vertus , ornez ces lieux pour un nouveau Spec tacle ;
Annoncez aux Mortels la redoutable loy,
Du Dieu seul , dont je suis l'Oracle 9.3
Retirez du Tombeau le malheureux Jephté ;,
Rappellez son vœu téméraire ;
Au soin d'instruire , ajoutez l'art de plaire
Vous pouvez adoucir votre sévérité ;
Mais qu'aucun faux brillant n'altere
La splendeur de la vérité.
Le Chœur des Vertus, Suivantes de la
Verité , l'invite à faire briller sur la Terre
sa celeste lumiere. Le Prologue finit par
cet éloge, d'autant plus beau qu'il est dans
la bouche de la Vérité même,
Un Roy qui me chérit dès l'âge le plus ten- dre ,
Bait
son
unique
soin
de marcher
sur
mes
pas.
M
$74 MERCURE DE FRANCE
Il veut qu'en ces heureux climats ,
Ma seule voix se fasse entendre.
Qu'il triomphe par moi , quand je regne par lui,
Que la terre , le ciel , qu'à l'envi tout conspires
Afaire fleurir un Empire ,
Dontje suis le plus ferme appuy.
La DileHerremens, qui remplit le Rôle
dè la Vérité , y réussit parfaitement; mais
passons à la Tragédie.
Le Théatre représente d'abord le Fleuve du Jourdain , dont les Flots séparent
l'Armée des Israëlites de celle des Ammonites.
Jephté ouvre la Scene ; il témoigne d'abort le plaisir qu'il a de revoir Maspha
sa chere Patrie , après un long exil ; la
tristesse succede à la joye quand il voit
les Etendards des Ammonites plantez sur
les bords du Jourd in.
Abdon , l'un des Officiers Généraux
de l'Armée Israëlite , lui vient ` annoncer que l'Arche sainte va paroître à la
tête des Troupes , dont on lui a donné le commandement. A cette heureuse nouvelle Jephté est transporté de joie et
rempli de confiance. C'est icy la Scene
d'exposition ; l'Auteur y apprend aux
Spectateurs des choses essentielles à sa
Piece, et qui servent de base à la situation
MARS. 1732. 57.5
tion la plus frappante ; sçavoir , qu'il n'a
point vû sa fille depuis son enfance ; et
qu'il ne veut la voir qu'après qu'il aura
rempli son premier devoir. Il s'exprime
ainsi :
La gloire du Seigneur, fait mon premier devoir;
Nos Tribus , mes Soldats , sont toute ma Fa- mille.
Quoi ? lui dit Abdon , l'amour ni le
sang , ne peut vous émouvoir ?
Jephte lui répond !
Dis plutôt que je me défie ,
D'un cœur trop prompt à s'attendrir ;
Non ; je ne veux rien voir qui m'attache à la vie,
Quand pour sauver mon Peuple , il faut vaincre ou mourir.
Le Grand Prêtre Phinée vient annoncer à Jephté que la voix du Seigneur confirme le choix que les Hebreux ont fait
de lui , pour regner sur eux ; il lui apprend qu'Ammon , Fils du Roy des Ammonites et Prisonnier dans Maspha, a corrompu la Tribu d'Ephraim , ce qui donné lieu à un très- beau duo:
Les Guerriers Israëlites , assemblez par
l'ordre de Jephté , viennent attendre
l'Arche sainte. Le Grand-Prêtre et Jephté
leur annoncent les prodiges que Dieu a
faits
$76 MERCURE DE FRANCE
faits en faveur de son Peuple. Les Guerriers se mêlent à ce récit. Voicy les Vers
qui forment ce beau Chœur , qui fait
Fadmiration de tout Paris.
Phinée.
Ennemis du Maître suprême ,
Redoutez son couroux vangeur
La Terre , l'Enfer , le Ciel même
Tout tremble devant le Seigneur.
Le Chœur répete : La terre , &c.
Phinée et Fephté.
Le Jourdain retourne en arriere
Le Soleil suspend sa carriere ;
La Mer désarme sa fureur ,
En faveur d'un Peuple qu'il aime.
Le Chœur reprend : La terre , &c.
Phinée et Jephté.
La bruyante Trompette , à l'égal du Tonnerre
Brise les Murs d'airain , jette les Tours par terre ,
Et déclare Israël vainqueur ;
Elle va porter la terreur
Chez l'Idolatre qui blasphême.
Le Chœur.
La Terre , l'Enfer , le Ciel même ,
Tout tremble devant le Seigneur.
L'Arche
MARS. 1732. 577
L'Arche paroît de loin aux yeux dụ
Grand- Prêtre ; il ordonne aux Guerriers
de détourner la vûë; un nuage lumineux
la couvre , comme il arriva la premiere
fois Moïse la voulut offrir aux yeux
duPeuple.
que
Abdon annonce à Jephté que les Ammonites viennent de fondre sur le Camp
des Israëlites. Jephté ordonne qu'on assemble ses Guerriers sous ses Etendards
au son de la Trompette sacrée ; et c'est
dans ce pressant péril qu'il fait ce serment.
Grand Dieu , sois attentif au serment que je fais
Contre tes Ennemis , si je soûtiens ta gloire ,
Le premier qu'à mes yeux offrira mon Palais
Sera sur tes Autels le prix de ma victoire.
Je jure de te l'immoler ;
C'est à toy de choisir le sang qui doit couler
A peine le serment est - il prononcé
que le Jourdain se sépare en deux , et
forme deux remparts , au travers desquels l'armée Israëlite passe au son des
Trompettes.
Au II. Acte , le Théatre représente le
Palais de Jephté ; Ammon ouvre la Scene. Abner, son confident , l'exhorte à
mettre à profit la liberté que la Tribu
d'Ephraim vient de lui rendre , et à se
sauver
3-8 MERCURE DE FRANCE
sauver d'un lieu où il périra, si Jephté revient victorieux. Ammon lui dit qu'il ne
sçauroit quitter Iphise , fille de Jephté ,
dont il est amoureux. Iphise vient ; Am-
'mon lui déclare son amour. Eile le veut
fuïr ; il la retient ; et comme il blaspheme
contre le Dieu des Hébreux , elle lui dit :
Arrête. A l'Univers craint de servir d'exemple ;
Outrage à ton gré tes faux Dieux
Mais au Dieu d'Israël ne livre point la guerre ,
Il régit la terte et les cieux.
;
+
Et sur le Sacrilege , il lance le tonnerrè ;
Tremble , son bras vangeur , est prêt à t'im.
moler.
Elle lui ordonne de se retirer ; il lui
obéit. Iphise fait connoître dans un Monologue l'amour qu'elle sent, malgré elle,
pour Ammon; elle s'exprime ainsi :
Mes yeux , éteignez dans vos larmes
Des feux qui dans mon cœur s'allument malgré moi.
Tu vois mes mortelles allarmes ,
Dieu puissant , j'ai recours à toy.
Pourquoi faut-il , hélas ! que je trouve des char- : mes
Dans un fatal panchant , condamné par ta loy ?
Mes yeux , &c.
Almasie , mere d'Iphise , vient s'affliger
avec
MARS. 1732. 579
avec sa fille , d'un songe terrible qu'elle
a fait , et dans lequel elle a vû tomber
la foudre sur elle : Iphise ne doute point.
que ce ne soit un châtiment que Dieu lui
destine pour la punir de son amour pour
un Idolâtre ; elle en fait un aveu à sa
mere à la fin de la Scene. Abdon leur annonce la victoire de Jephté ; les Peuples
viennent s'en réjouir dans leur Palais. Almasie ordonne à sa Fille de présider aux
jeux , tandis qu'elle va dans le Temple
rendre graces à Dieu d'une si heureuse
victoire. Iphise lui dit qu'elle ira bientôt l'y trouver dans un même esprit de
reconnoissance envers Dieu. Un bruit de
Trompettes annonce l'arrivée de Jephté;
les Peuples se mettent en état d'aller au
devant de lui ; Iphise ne peut s'empêcher
d'y aller à son tour ; elle le fait connoître
par ces Vers qu'elle addresse à Dieu :
Je ne puis résister à mon impatience ;
Seigneur , un seul moment , je ne veux que le voir ,
Et je vole où m'appelle un plus sacré devoir.
C'est-à- dire , au Temple, où elle a promis à sa mere de l'aller joindre.
Le Théatre représente au troisiéme Ac
te une avant- court du Palais de Jephté ,
ornée d'Arcs de Triomphe ; on y a élevé
H au
$80 MERCURE DE FRANCE
un Trône.Jephté troublé de son serment,
fait retirer tous ceux qui le suivent. 11
fait entendre qu'il a vû sa Victime et
qu'il n'a osé lui prononcer l'Arrêt de sa
mort. Il ne sçait pas que cette Victime
est sa propre fille. Il se représente, en frémissant , quelle eût été la rigueur de son
sort si son Epouse ou sa fille eussent paru
les premieres à ses yeux ; on lui à dit
qu'elles sont dans le Temple , ce qui le
met dans une entiere securité ; cependant
il plaint les parens de celle qu'il a vüe
la premiere par ces Vers :
O toi que mon ame attendrie ,
A laissé sans obstacle éloigner de ces lieux ,
Quel pleurs tu vas coûter aux Auteurs de ta vie,
S'il faut que je remplisse un serment odieux !
Almasie vient; Jephté la prie d'excuser
le trouble dont elle le trouve agité ; elle
lui confirme que sa fille est dans le Temple. Iphise arrives Jephté frémit en la
voyant , parce qu'il la reconnoît pour
celle qu'il a vûë la premiere ; mais de
quel coup n'est-il pas frappé quand il
entend ces mots d'Almasie!
Approchez- vous , ma fille,
. Cette situation à tiré des larmes ; voici
la fin de cette interessante Scene.
Iphise
MARS. 1732. 581
Iphise.
Votre présence m'est si chere ,
Pourquoi détournez-vous les yeux ?
Fephré.
Je devrois les fermer à la clarté des Cieux.
Iphise.
O mon pere , envers vous de quoi suis - je coupable?
Ai-je à vos yeux montré trop peu d'amour
Au bruit de votre heureux retour
J'ai volé la premiere.
Jephté.
Eh! c'est ce qui m'accable ;
Et mon malheur est confirmé.
Iphise.
Votre malheur ! Parlez ; quelle douleur vous
presse ?
Me reprochez vous ma tendresse a
Jephie.
Vous ne m'avez que trop aimé ?
Hela's !
Iphise.
Jephte.
Votre présence augmente mon supplices
Eloignez-vous.
Almasie.
Quelle est votre injustice !
Hij Jephti
•
82 MERCURE DE FRANCE
Jephte.
Otez-moi çet objet ; il me perce le cœur. &c.
La Scene entre Jephté et Almasie n'est
gueres moins interressante. Jephté lui
apprend son serment ; elle lui répond
avec transport :
Non , Dieu n'accepte pas un vœu si témeraire.
Mais pensez- vous, cruel, que nos saintes Tribus ,
Malgré vos ordres absolus ,
Ne conserveront pas une fille à sa mere?
Tout Israël lui servira de pere ,
·Puisqu'enfin vous ne l'êtes plus. &c.
Ce troisiéme Acte finit par cette leçon , que Phinée fait à Jephté , après la Fête du Couronnement.
Phinée.
“Jephté , si tu veux qu'on te craigne ,
La crainte du Seigneur doit regler tes projets.
Ce n'est pas toi , c'est Dieu qui regne ;
Sois le premier de ses Sujets.
Grave au fond de ton coeur sa parole éternelle ;
Tiens sans cesse tes yeux attachez sur sa Loy;
Dans ses sermens il est fidelle ;
Ne lui manque jamais de foy.
Ces dernieres paroles prononcées au
hazard
MA'R S. 1732. 58.3
hasard , rappellent à Jephté le fatal serment, et font finir l'Acte d'une maniere
plus interressante et plus propre à augmenter le péril.
Au quatriéme Acte , le Théatre représenteun Jardin, où Almasie a dit à sa fille
dans l'Acte précedent de l'aller attendre.
Iphise ouvre la Scene par ce Monologue
qui convient à sa situation.
Ruisseaux, qui serpentez sur ces fertiles bords ,
Allez loin de mes yeux répandre les trésors ,
Qu'on voit couler avec votre Onde.
Dans le cours de vos flots, l'un par l'autre chassez,
Ruisseaux , hélas ! vous me tracez ,
L'image des grandeurs du monde.
Ruisseaux , &c.
Les Bergers et les Bergeres des Rives
du Jourdain , viennent rendre hommage.
à la fille de leur nouveau Souverain , et lui
présentent les prémices de leurs Champs,
qu'elle rapporte à Dieu par ces Vers :
J'aime à voir vos soins empressez ;
Mais à l'Auteur de la Nature ,
Vos chants doivent être adressez.
Ces fruits , ces fleurs , cette verdure ,
Tout appartient à ce supréme Roy ;
Il en demande les prémices.
H iij Pour
$ 84 MERCURE DE FRANCE
J
Pour attirer sur vous des regards plus propices ,
Immolez-lui vos cœurs , c'est sa premiere Loys
Puissiez-vous dans vos Sacrifices *
Estre plus fidelle que moi !
Cetre Fête , qui est , sans contredit , l'a
plus gracieuse de la Piece , et qu'on compare , à bon droit , à celle du quatriéme
Acte de l'Opera de Roland, est interrompue par Almasie , qui après avoir fait
éloigner les Bergers , annonce à 1phise
qu'elle doit être sacrifiée. Voici comme
elle lui parle :
Par le Grand- Prêtre et par Jephté,
L'Eternel à mes yeux vient d'être consulté.
Que d'horreurs à la fois ! je tremble à te le dire.
Le Ciel gronde , l'Autel que je vois s'ébranler ,
Semble se refuser au sang qui doit couler.
Le Voile sacré se déchire ;
Le Grand-Prêtre saisi d'effroi ,
Jene un sombre regard sur ton pere et sur moi.
Vers l'Arche redoutable en tremblant il s'avanee;
Il l'interroge sur ton sort.
L'Arche garde un triste silence ,
Et ce silence est l'Arrêt de ta mort.
Iphise apprenant que són sang est le
prix de la victoire qui a sauvé le Peuple,
se
MARS. 173-2 585
se dévotie à la mort avec joye ; Almasie
sort pour aller du moins retarder le fatal
Sacrifice. Iphise refléchit sur sa triste situation par ce Monologue.
C'en est donc fait ! bientôt cette Terre, ces Cieux,
Ce Soleil , pourjamais tout se voile à mes yeux !
Malheureux un cœur qui se livre ,
Au vain bonheur qui vient s'offrir !
A peine je commence à vivre ,
Qu'il faut me résoudre à mourir.
Du comble des grandeurs dont l'éclat m'envi
ronne ,
Je cours d'un pas rapide à mes derniers instans;
Je ressemble à ces fleurs que l'Aquilon moissonne ?
Dès les premiers jours du Printemps.
Malheureux un cœur , &c.
L'Acte finit que une Scene les Con- par noisseurs trouvent la plus belle de la Piece. Ammon veut sauver Iphise ; elle refuse le secours qu'il vient lui offrir , soutenu de toute la Tribu d'Ephraïm ; le
désespoir d'Ammon qui veut perir , lui
arrache des sentimens qui Aattent l'amour dont il brule pour elle , mais elle
lui ôte toute esperance par ces Vers :
Apprens que pour sentir une fatale flamme ,
Un grand cœur n'est pas abbattu.
Hiiij L'A-
586 MERCURE DE FRANCE
L'Amour peut entrer dans une ame ,
Sans triompher de la vertu.
Ammon désesperé , lui dit qu'il entrera
dans le Temple , la vengeance à la main
elle se résout à aller se livrer à l'Autel
pour prévenir la fureur de son Amant.
Comme cet Extrait n'est déja que trop
long , nous ne dirons plus que ce qui concerne l'Action théatrale du V. Acte.
Jephté déplore sa situation , et la comparant à celle d'Abraham , il demande à
Dieu la même clémence qu'il fit autrefois éclater en faveur de ce Patriarche.
Iphise vient se livrer à l'Autel malgré le
Peuple qui veut la retenir ; la Scene envers son Pere est des plus touchantes.
Unbruit de guerre oblige Jephté à aller deffendre le Temple qu'Ammon assiege avec la Tribu d'Ephraïm. Ammon
entre dans la partie exterieure du Temple pour enlever Iphise ; elle se sauve
dans l'interieure. Ammon la suit jusques
dans le Sanctuaire , en blasphemant.
Jephté revient , l'épée à la main , et
voyant le Temple forcé , y veut entrer.
Phinée l'arrête, en lui disant, que le Dieu
des Armées n'a pas besoin du secours
d'un foible Mortel ; l'Ange Exterminateur descend dans un Globe de feu. Ammon
MARS. 1732.
587
mon par et les Rebelles font entendre
des voix mourantes qu'ils périssent tous.
•
On amene Iphise pour la sacrifier ; la
résignation de la fille , l'étonnement du
Grand-Prêtre , et la douleur du Pere et
de la Mere , font un tableau qui inspire
tout- à-la fois la pieté et la terreur. Iphise
est sauvée par une inspiration du GrandPrêtre , qui lui annonce que Dieu luj
fait grace en faveur de son repentir.
On a ajoûté une Fête en action de
grace , dont on convient que le Poëme n'avoit pas besoin pour s'assurer un succès des plus complets.
Au surplus cet Opera est executé d'une maniere à satisfaire les Spectateurs les
plus difficiles et les plus délicats. Le sieur
Chassé fait voir dans le premier Rôle ,
par l'expression de son jeu et par la fléxibilité de sa voix , qu'il est capable de
remplir avantageusement tous les Rôles
dont il voudra se charger. La Dile Antier
ne dément point la grande réputation
qu'elle s'est si justement acquise jusqu'aujourd'hui , et la Dile le Maure , dans le
Rôle d'Iphise , joint à la plus belle voix
du monde , toutes les graces , toute la
sensibilité et toute la noblesse qu'on peut
souhaiter. Tous les autres Acteurs , tant
chantans que dansans , se sont distinH v guez
588 MERCURE DE FRANCE
guez;et le sieurBlondi s'est fait un honneur
infini dans la composition d'un Balet, dont
le genre etoit inconnu à ses Prédeceseurs ;
les Diles Camargo et Salé , l'y ont secondé
avec leur legereté et leurs graces ordinaires. Nous apprenons que le succès de cet
Opera augmente de jour en jour , et le
Public se promet avec plaisir de le revoir
le Carême prochain.
la premiere Representation de Jephie,
Tragédie , tirée de l'Ecriture sainte , le
premier Jeudy de Carême ; la nouveauté
du genre en avoit rendu le succès si
douteux, qu'on ne croioit pas qu'elle pût
être jouée deux fois ; cette prévention
presque générale n'a pas tenu contre les
beautez du Poëme et de la Musique , et
M. l'Abbé Pellegrin et M. de Monteclair qui en sont les Auteurs , peuvent
se vanter qu'il y a tres- peu d'Opéra que
le Public ait honoré de plus d'applaudissemens. Nos Lecteurs pourront juger du
Poëme par cet Extrait. Pour la Musique ,
les plus grands connoisseurs la trouvent
tres-digne de Lully , et on ne les contredit point.
Au Prologue , le Théatre représente
un lieu orné pour des Spectacles , c'està dire,
*
72 MERCURE DE FRANCE
à- dire , le Théatre même de l'Académie,
dont tous les Dieux fabuleux se sont em
parez , comme du seul Temple qui leur
reste depuis l'extinction du Paganisme :
Apollon invite Polhymnie et Terpsicore à
le seconder dans le dessein qu'il a de
maintenir le culte qu'on leur rend encore sur ce Théatre. Il s'exprime ainsi :
>
Vous , qu'avec Apollon , en ces lieux on adore,
Sçavante Polhymnie , aimable Terpsicore
Par vos chants , par vos jeux , secondez mes´ désirs ;
Ce Temple seul , nous reste encore ;
Faisons-y regner les plaisirs.
Les deux Muses exécutent ces ordres ;*
elles étalent , à l'envi , ce qu'elles ont de
plus flateur , pour séduire les mortels ;
mais leur regne n'est pas de longue durée; la Verité descend des Cieux , suivie
des vertus qui forment sa brillante Cour.
Elle leur parle ainsi :
Phantômes séduisans , Enfans de l'imposture
Osez-vous soûtenir ma clarté vivé et pure ›
Cachez, vous dans l'obscurité ,
Où mon brillant aspect vous plonge ;
Il est temps que la verité ,
Fasseévanouir le mensonge.
C'est
MARS. 1732. $73 .
C'est trop abuser l'Univers ;
Rentrez dans les Enfers.
Les faux Dieux , dont l'Ecriture dit :-
Dii autem Gentium dæmonia , sont forcez
de s'abîmer.
La verité expose le Sujet de la Tragédie qu'on va representer , par ces Vers
qu'elle addresse aux Vertus qui l'accompagnent.
Troupe , immortelle comme moy;
Vertus , ornez ces lieux pour un nouveau Spec tacle ;
Annoncez aux Mortels la redoutable loy,
Du Dieu seul , dont je suis l'Oracle 9.3
Retirez du Tombeau le malheureux Jephté ;,
Rappellez son vœu téméraire ;
Au soin d'instruire , ajoutez l'art de plaire
Vous pouvez adoucir votre sévérité ;
Mais qu'aucun faux brillant n'altere
La splendeur de la vérité.
Le Chœur des Vertus, Suivantes de la
Verité , l'invite à faire briller sur la Terre
sa celeste lumiere. Le Prologue finit par
cet éloge, d'autant plus beau qu'il est dans
la bouche de la Vérité même,
Un Roy qui me chérit dès l'âge le plus ten- dre ,
Bait
son
unique
soin
de marcher
sur
mes
pas.
M
$74 MERCURE DE FRANCE
Il veut qu'en ces heureux climats ,
Ma seule voix se fasse entendre.
Qu'il triomphe par moi , quand je regne par lui,
Que la terre , le ciel , qu'à l'envi tout conspires
Afaire fleurir un Empire ,
Dontje suis le plus ferme appuy.
La DileHerremens, qui remplit le Rôle
dè la Vérité , y réussit parfaitement; mais
passons à la Tragédie.
Le Théatre représente d'abord le Fleuve du Jourdain , dont les Flots séparent
l'Armée des Israëlites de celle des Ammonites.
Jephté ouvre la Scene ; il témoigne d'abort le plaisir qu'il a de revoir Maspha
sa chere Patrie , après un long exil ; la
tristesse succede à la joye quand il voit
les Etendards des Ammonites plantez sur
les bords du Jourd in.
Abdon , l'un des Officiers Généraux
de l'Armée Israëlite , lui vient ` annoncer que l'Arche sainte va paroître à la
tête des Troupes , dont on lui a donné le commandement. A cette heureuse nouvelle Jephté est transporté de joie et
rempli de confiance. C'est icy la Scene
d'exposition ; l'Auteur y apprend aux
Spectateurs des choses essentielles à sa
Piece, et qui servent de base à la situation
MARS. 1732. 57.5
tion la plus frappante ; sçavoir , qu'il n'a
point vû sa fille depuis son enfance ; et
qu'il ne veut la voir qu'après qu'il aura
rempli son premier devoir. Il s'exprime
ainsi :
La gloire du Seigneur, fait mon premier devoir;
Nos Tribus , mes Soldats , sont toute ma Fa- mille.
Quoi ? lui dit Abdon , l'amour ni le
sang , ne peut vous émouvoir ?
Jephte lui répond !
Dis plutôt que je me défie ,
D'un cœur trop prompt à s'attendrir ;
Non ; je ne veux rien voir qui m'attache à la vie,
Quand pour sauver mon Peuple , il faut vaincre ou mourir.
Le Grand Prêtre Phinée vient annoncer à Jephté que la voix du Seigneur confirme le choix que les Hebreux ont fait
de lui , pour regner sur eux ; il lui apprend qu'Ammon , Fils du Roy des Ammonites et Prisonnier dans Maspha, a corrompu la Tribu d'Ephraim , ce qui donné lieu à un très- beau duo:
Les Guerriers Israëlites , assemblez par
l'ordre de Jephté , viennent attendre
l'Arche sainte. Le Grand-Prêtre et Jephté
leur annoncent les prodiges que Dieu a
faits
$76 MERCURE DE FRANCE
faits en faveur de son Peuple. Les Guerriers se mêlent à ce récit. Voicy les Vers
qui forment ce beau Chœur , qui fait
Fadmiration de tout Paris.
Phinée.
Ennemis du Maître suprême ,
Redoutez son couroux vangeur
La Terre , l'Enfer , le Ciel même
Tout tremble devant le Seigneur.
Le Chœur répete : La terre , &c.
Phinée et Fephté.
Le Jourdain retourne en arriere
Le Soleil suspend sa carriere ;
La Mer désarme sa fureur ,
En faveur d'un Peuple qu'il aime.
Le Chœur reprend : La terre , &c.
Phinée et Jephté.
La bruyante Trompette , à l'égal du Tonnerre
Brise les Murs d'airain , jette les Tours par terre ,
Et déclare Israël vainqueur ;
Elle va porter la terreur
Chez l'Idolatre qui blasphême.
Le Chœur.
La Terre , l'Enfer , le Ciel même ,
Tout tremble devant le Seigneur.
L'Arche
MARS. 1732. 577
L'Arche paroît de loin aux yeux dụ
Grand- Prêtre ; il ordonne aux Guerriers
de détourner la vûë; un nuage lumineux
la couvre , comme il arriva la premiere
fois Moïse la voulut offrir aux yeux
duPeuple.
que
Abdon annonce à Jephté que les Ammonites viennent de fondre sur le Camp
des Israëlites. Jephté ordonne qu'on assemble ses Guerriers sous ses Etendards
au son de la Trompette sacrée ; et c'est
dans ce pressant péril qu'il fait ce serment.
Grand Dieu , sois attentif au serment que je fais
Contre tes Ennemis , si je soûtiens ta gloire ,
Le premier qu'à mes yeux offrira mon Palais
Sera sur tes Autels le prix de ma victoire.
Je jure de te l'immoler ;
C'est à toy de choisir le sang qui doit couler
A peine le serment est - il prononcé
que le Jourdain se sépare en deux , et
forme deux remparts , au travers desquels l'armée Israëlite passe au son des
Trompettes.
Au II. Acte , le Théatre représente le
Palais de Jephté ; Ammon ouvre la Scene. Abner, son confident , l'exhorte à
mettre à profit la liberté que la Tribu
d'Ephraim vient de lui rendre , et à se
sauver
3-8 MERCURE DE FRANCE
sauver d'un lieu où il périra, si Jephté revient victorieux. Ammon lui dit qu'il ne
sçauroit quitter Iphise , fille de Jephté ,
dont il est amoureux. Iphise vient ; Am-
'mon lui déclare son amour. Eile le veut
fuïr ; il la retient ; et comme il blaspheme
contre le Dieu des Hébreux , elle lui dit :
Arrête. A l'Univers craint de servir d'exemple ;
Outrage à ton gré tes faux Dieux
Mais au Dieu d'Israël ne livre point la guerre ,
Il régit la terte et les cieux.
;
+
Et sur le Sacrilege , il lance le tonnerrè ;
Tremble , son bras vangeur , est prêt à t'im.
moler.
Elle lui ordonne de se retirer ; il lui
obéit. Iphise fait connoître dans un Monologue l'amour qu'elle sent, malgré elle,
pour Ammon; elle s'exprime ainsi :
Mes yeux , éteignez dans vos larmes
Des feux qui dans mon cœur s'allument malgré moi.
Tu vois mes mortelles allarmes ,
Dieu puissant , j'ai recours à toy.
Pourquoi faut-il , hélas ! que je trouve des char- : mes
Dans un fatal panchant , condamné par ta loy ?
Mes yeux , &c.
Almasie , mere d'Iphise , vient s'affliger
avec
MARS. 1732. 579
avec sa fille , d'un songe terrible qu'elle
a fait , et dans lequel elle a vû tomber
la foudre sur elle : Iphise ne doute point.
que ce ne soit un châtiment que Dieu lui
destine pour la punir de son amour pour
un Idolâtre ; elle en fait un aveu à sa
mere à la fin de la Scene. Abdon leur annonce la victoire de Jephté ; les Peuples
viennent s'en réjouir dans leur Palais. Almasie ordonne à sa Fille de présider aux
jeux , tandis qu'elle va dans le Temple
rendre graces à Dieu d'une si heureuse
victoire. Iphise lui dit qu'elle ira bientôt l'y trouver dans un même esprit de
reconnoissance envers Dieu. Un bruit de
Trompettes annonce l'arrivée de Jephté;
les Peuples se mettent en état d'aller au
devant de lui ; Iphise ne peut s'empêcher
d'y aller à son tour ; elle le fait connoître
par ces Vers qu'elle addresse à Dieu :
Je ne puis résister à mon impatience ;
Seigneur , un seul moment , je ne veux que le voir ,
Et je vole où m'appelle un plus sacré devoir.
C'est-à- dire , au Temple, où elle a promis à sa mere de l'aller joindre.
Le Théatre représente au troisiéme Ac
te une avant- court du Palais de Jephté ,
ornée d'Arcs de Triomphe ; on y a élevé
H au
$80 MERCURE DE FRANCE
un Trône.Jephté troublé de son serment,
fait retirer tous ceux qui le suivent. 11
fait entendre qu'il a vû sa Victime et
qu'il n'a osé lui prononcer l'Arrêt de sa
mort. Il ne sçait pas que cette Victime
est sa propre fille. Il se représente, en frémissant , quelle eût été la rigueur de son
sort si son Epouse ou sa fille eussent paru
les premieres à ses yeux ; on lui à dit
qu'elles sont dans le Temple , ce qui le
met dans une entiere securité ; cependant
il plaint les parens de celle qu'il a vüe
la premiere par ces Vers :
O toi que mon ame attendrie ,
A laissé sans obstacle éloigner de ces lieux ,
Quel pleurs tu vas coûter aux Auteurs de ta vie,
S'il faut que je remplisse un serment odieux !
Almasie vient; Jephté la prie d'excuser
le trouble dont elle le trouve agité ; elle
lui confirme que sa fille est dans le Temple. Iphise arrives Jephté frémit en la
voyant , parce qu'il la reconnoît pour
celle qu'il a vûë la premiere ; mais de
quel coup n'est-il pas frappé quand il
entend ces mots d'Almasie!
Approchez- vous , ma fille,
. Cette situation à tiré des larmes ; voici
la fin de cette interessante Scene.
Iphise
MARS. 1732. 581
Iphise.
Votre présence m'est si chere ,
Pourquoi détournez-vous les yeux ?
Fephré.
Je devrois les fermer à la clarté des Cieux.
Iphise.
O mon pere , envers vous de quoi suis - je coupable?
Ai-je à vos yeux montré trop peu d'amour
Au bruit de votre heureux retour
J'ai volé la premiere.
Jephté.
Eh! c'est ce qui m'accable ;
Et mon malheur est confirmé.
Iphise.
Votre malheur ! Parlez ; quelle douleur vous
presse ?
Me reprochez vous ma tendresse a
Jephie.
Vous ne m'avez que trop aimé ?
Hela's !
Iphise.
Jephte.
Votre présence augmente mon supplices
Eloignez-vous.
Almasie.
Quelle est votre injustice !
Hij Jephti
•
82 MERCURE DE FRANCE
Jephte.
Otez-moi çet objet ; il me perce le cœur. &c.
La Scene entre Jephté et Almasie n'est
gueres moins interressante. Jephté lui
apprend son serment ; elle lui répond
avec transport :
Non , Dieu n'accepte pas un vœu si témeraire.
Mais pensez- vous, cruel, que nos saintes Tribus ,
Malgré vos ordres absolus ,
Ne conserveront pas une fille à sa mere?
Tout Israël lui servira de pere ,
·Puisqu'enfin vous ne l'êtes plus. &c.
Ce troisiéme Acte finit par cette leçon , que Phinée fait à Jephté , après la Fête du Couronnement.
Phinée.
“Jephté , si tu veux qu'on te craigne ,
La crainte du Seigneur doit regler tes projets.
Ce n'est pas toi , c'est Dieu qui regne ;
Sois le premier de ses Sujets.
Grave au fond de ton coeur sa parole éternelle ;
Tiens sans cesse tes yeux attachez sur sa Loy;
Dans ses sermens il est fidelle ;
Ne lui manque jamais de foy.
Ces dernieres paroles prononcées au
hazard
MA'R S. 1732. 58.3
hasard , rappellent à Jephté le fatal serment, et font finir l'Acte d'une maniere
plus interressante et plus propre à augmenter le péril.
Au quatriéme Acte , le Théatre représenteun Jardin, où Almasie a dit à sa fille
dans l'Acte précedent de l'aller attendre.
Iphise ouvre la Scene par ce Monologue
qui convient à sa situation.
Ruisseaux, qui serpentez sur ces fertiles bords ,
Allez loin de mes yeux répandre les trésors ,
Qu'on voit couler avec votre Onde.
Dans le cours de vos flots, l'un par l'autre chassez,
Ruisseaux , hélas ! vous me tracez ,
L'image des grandeurs du monde.
Ruisseaux , &c.
Les Bergers et les Bergeres des Rives
du Jourdain , viennent rendre hommage.
à la fille de leur nouveau Souverain , et lui
présentent les prémices de leurs Champs,
qu'elle rapporte à Dieu par ces Vers :
J'aime à voir vos soins empressez ;
Mais à l'Auteur de la Nature ,
Vos chants doivent être adressez.
Ces fruits , ces fleurs , cette verdure ,
Tout appartient à ce supréme Roy ;
Il en demande les prémices.
H iij Pour
$ 84 MERCURE DE FRANCE
J
Pour attirer sur vous des regards plus propices ,
Immolez-lui vos cœurs , c'est sa premiere Loys
Puissiez-vous dans vos Sacrifices *
Estre plus fidelle que moi !
Cetre Fête , qui est , sans contredit , l'a
plus gracieuse de la Piece , et qu'on compare , à bon droit , à celle du quatriéme
Acte de l'Opera de Roland, est interrompue par Almasie , qui après avoir fait
éloigner les Bergers , annonce à 1phise
qu'elle doit être sacrifiée. Voici comme
elle lui parle :
Par le Grand- Prêtre et par Jephté,
L'Eternel à mes yeux vient d'être consulté.
Que d'horreurs à la fois ! je tremble à te le dire.
Le Ciel gronde , l'Autel que je vois s'ébranler ,
Semble se refuser au sang qui doit couler.
Le Voile sacré se déchire ;
Le Grand-Prêtre saisi d'effroi ,
Jene un sombre regard sur ton pere et sur moi.
Vers l'Arche redoutable en tremblant il s'avanee;
Il l'interroge sur ton sort.
L'Arche garde un triste silence ,
Et ce silence est l'Arrêt de ta mort.
Iphise apprenant que són sang est le
prix de la victoire qui a sauvé le Peuple,
se
MARS. 173-2 585
se dévotie à la mort avec joye ; Almasie
sort pour aller du moins retarder le fatal
Sacrifice. Iphise refléchit sur sa triste situation par ce Monologue.
C'en est donc fait ! bientôt cette Terre, ces Cieux,
Ce Soleil , pourjamais tout se voile à mes yeux !
Malheureux un cœur qui se livre ,
Au vain bonheur qui vient s'offrir !
A peine je commence à vivre ,
Qu'il faut me résoudre à mourir.
Du comble des grandeurs dont l'éclat m'envi
ronne ,
Je cours d'un pas rapide à mes derniers instans;
Je ressemble à ces fleurs que l'Aquilon moissonne ?
Dès les premiers jours du Printemps.
Malheureux un cœur , &c.
L'Acte finit que une Scene les Con- par noisseurs trouvent la plus belle de la Piece. Ammon veut sauver Iphise ; elle refuse le secours qu'il vient lui offrir , soutenu de toute la Tribu d'Ephraïm ; le
désespoir d'Ammon qui veut perir , lui
arrache des sentimens qui Aattent l'amour dont il brule pour elle , mais elle
lui ôte toute esperance par ces Vers :
Apprens que pour sentir une fatale flamme ,
Un grand cœur n'est pas abbattu.
Hiiij L'A-
586 MERCURE DE FRANCE
L'Amour peut entrer dans une ame ,
Sans triompher de la vertu.
Ammon désesperé , lui dit qu'il entrera
dans le Temple , la vengeance à la main
elle se résout à aller se livrer à l'Autel
pour prévenir la fureur de son Amant.
Comme cet Extrait n'est déja que trop
long , nous ne dirons plus que ce qui concerne l'Action théatrale du V. Acte.
Jephté déplore sa situation , et la comparant à celle d'Abraham , il demande à
Dieu la même clémence qu'il fit autrefois éclater en faveur de ce Patriarche.
Iphise vient se livrer à l'Autel malgré le
Peuple qui veut la retenir ; la Scene envers son Pere est des plus touchantes.
Unbruit de guerre oblige Jephté à aller deffendre le Temple qu'Ammon assiege avec la Tribu d'Ephraïm. Ammon
entre dans la partie exterieure du Temple pour enlever Iphise ; elle se sauve
dans l'interieure. Ammon la suit jusques
dans le Sanctuaire , en blasphemant.
Jephté revient , l'épée à la main , et
voyant le Temple forcé , y veut entrer.
Phinée l'arrête, en lui disant, que le Dieu
des Armées n'a pas besoin du secours
d'un foible Mortel ; l'Ange Exterminateur descend dans un Globe de feu. Ammon
MARS. 1732.
587
mon par et les Rebelles font entendre
des voix mourantes qu'ils périssent tous.
•
On amene Iphise pour la sacrifier ; la
résignation de la fille , l'étonnement du
Grand-Prêtre , et la douleur du Pere et
de la Mere , font un tableau qui inspire
tout- à-la fois la pieté et la terreur. Iphise
est sauvée par une inspiration du GrandPrêtre , qui lui annonce que Dieu luj
fait grace en faveur de son repentir.
On a ajoûté une Fête en action de
grace , dont on convient que le Poëme n'avoit pas besoin pour s'assurer un succès des plus complets.
Au surplus cet Opera est executé d'une maniere à satisfaire les Spectateurs les
plus difficiles et les plus délicats. Le sieur
Chassé fait voir dans le premier Rôle ,
par l'expression de son jeu et par la fléxibilité de sa voix , qu'il est capable de
remplir avantageusement tous les Rôles
dont il voudra se charger. La Dile Antier
ne dément point la grande réputation
qu'elle s'est si justement acquise jusqu'aujourd'hui , et la Dile le Maure , dans le
Rôle d'Iphise , joint à la plus belle voix
du monde , toutes les graces , toute la
sensibilité et toute la noblesse qu'on peut
souhaiter. Tous les autres Acteurs , tant
chantans que dansans , se sont distinH v guez
588 MERCURE DE FRANCE
guez;et le sieurBlondi s'est fait un honneur
infini dans la composition d'un Balet, dont
le genre etoit inconnu à ses Prédeceseurs ;
les Diles Camargo et Salé , l'y ont secondé
avec leur legereté et leurs graces ordinaires. Nous apprenons que le succès de cet
Opera augmente de jour en jour , et le
Public se promet avec plaisir de le revoir
le Carême prochain.
Fermer
Résumé : Extrait de l'Opéra de Jephté, [titre d'après la table]
L'Académie Royale de Musique présenta 'Jephte', une tragédie biblique, le premier jeudi de Carême. Malgré des doutes initiaux, l'œuvre fut acclamée pour la qualité de son poème et de sa musique, respectivement écrits par l'abbé Pellegrin et M. de Montéclair. Le prologue met en scène Apollon, Polhymnie et Terpsichore, interrompus par la Vérité et ses vertus, qui condamnent les faux dieux et annoncent le sujet de la tragédie. La pièce commence avec Jephté, qui exprime sa joie de revoir sa patrie, Maspha, mais sa tristesse en voyant les étendards des Ammonites. Abdon, un officier, lui annonce l'arrivée de l'Arche sainte. Jephté, déterminé à sauver son peuple, refuse de voir sa fille avant la bataille. Le Grand Prêtre Phinée confirme son choix et révèle la corruption de la tribu d'Éphraïm par Ammon. Les guerriers israéliens, inspirés par les prodiges de Dieu, se préparent au combat. Jephté fait un serment solennel, promettant d'immoler le premier être vivant qu'il verra à son retour. Dans le deuxième acte, Ammon, prisonnier, exprime son amour pour Iphise, la fille de Jephté. Iphise, déchirée entre son amour et sa loyauté envers Dieu, prie pour être délivrée de ses sentiments. Almasie, la mère d'Iphise, partage son inquiétude après un rêve prémonitoire. La victoire de Jephté est annoncée, et Iphise se rend au temple pour remercier Dieu. Le troisième acte montre Jephté troublé par son serment. Il voit Iphise, qu'il reconnaît comme la première personne qu'il a vue à son retour, et est accablé par la nécessité de l'immoler. Almasie et Iphise tentent de le réconforter, mais Jephté est déchiré entre son devoir et son amour paternel. Phinée rappelle à Jephté que ses actions doivent être guidées par la crainte de Dieu. Dans le quatrième acte, Iphise attend dans un jardin, exprimant sa détresse. Des bergers et bergères lui rendent hommage, et elle leur rappelle de louer Dieu pour leurs récoltes. La pièce se conclut sur cette note de dévotion et de sacrifice. Dans la scène suivante, Almasie annonce à Iphise qu'elle doit être sacrifiée. Le Grand-Prêtre, après avoir consulté l'Éternel, décide que le sang d'Iphise est le prix de la victoire. Iphise accepte son destin avec joie, tandis qu'Almasie tente de retarder le sacrifice. Iphise exprime sa tristesse et son acceptation de la mort dans un monologue. Ammon, amoureux d'Iphise, tente de la sauver, mais elle refuse son aide, affirmant que l'amour ne peut triompher de la vertu. Ammon, désespéré, menace de se venger. Dans le cinquième acte, Jephté déplore sa situation et demande clémence à Dieu. Iphise se livre à l'autel malgré les tentatives du peuple de la retenir. Une bataille éclate entre Ammon et Jephté, et Ammon est finalement vaincu par l'Ange Exterminateur. Iphise est amenée pour le sacrifice, mais elle est sauvée grâce à une inspiration du Grand-Prêtre, qui annonce que Dieu lui fait grâce en faveur de son repentir. L'opéra fut exécuté avec succès, avec des performances remarquables des acteurs, notamment Chassé, Dile Antier, et Dile le Maure dans le rôle d'Iphise. Le ballet, composé par le sieur Blondi, fut également salué pour son originalité et l'exécution des danseurs comme Camargo et Salé. Le public apprécia l'opéra et se promit de le revoir.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
2
p. 993-994
« Au commencement de ce mois, les Comédiens François ont remis [...] »
Début :
Au commencement de ce mois, les Comédiens François ont remis [...]
Mots clefs :
Comédiens-Français, Opéra, Jepthé, Ballet des sens
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Au commencement de ce mois, les Comédiens François ont remis [...] »
Au commencement de ce mois , les Co---
médiens François ont remis au Théatre la
Comédie en Vers et en 5 Actes , du Cu--
rieux Impertinent , de MrDestouches , que
le Public revoit avec beaucoup de plaisir."
Cette Piece, quoique la premiere de l'Au--
teur, n'est pas , à beaucoup près, la moin- ·
dre. Elle est parfaitement bien représen
tée par le S Quinaut , qui y jouë le principal Rôle , par les Diles Gossin et Quinaut, et par les S" la Thorilliere , Gran--
val, Poisson et Armand.
Le 14 les mêmes
Comédiens
remirent
au Théatre
la Tragédie
d'Habits
de Ma--
dame
Gomez
, qui
eut un fort
grand
suc
cès dans
sa nouveauté
en 1713.
Elle
n'avoit
jamais
été reprise
. Elle
est fort
ap
plaudie
994 MERCURE DE FRANCE
plaudie , sur tout aux situations interessantes du se Acte. Le S Granval yjouë
le principal Rôle ; le S Sarrazin y remplit celui du Roy , et les Des Duclos et Gossin ceux de la Reine et de la Princesse.
On continue à l'Opera les Representations deJephté, que le Public ne se lasse
pas de voir. Celle du Mardy , 13 Avril ,
fut honorée de la présence du Roy Stanislas , dont S. M. parut extrêmement satisfaite.
On répete actuellement le Balet des
Sens , Piece nouvelle , dont la Musique
est de M. Mouret , et le Poëme de M ....
On a appris de Londres , que le 8 de
ce mois au soir , plusieurs jeunes Gentils- Hommes du premier rang , dont le plus
âgé n'a pas 14 ans , représenterent dans
la Sale du Bal , au Palais de S. James , la
Tragédie de l'Empereur des Indes , ou la
Conquête du Méxique , par les Espagnols ,
en présence de L. M. et des Princes et
Princesses de la Famille Royale.
médiens François ont remis au Théatre la
Comédie en Vers et en 5 Actes , du Cu--
rieux Impertinent , de MrDestouches , que
le Public revoit avec beaucoup de plaisir."
Cette Piece, quoique la premiere de l'Au--
teur, n'est pas , à beaucoup près, la moin- ·
dre. Elle est parfaitement bien représen
tée par le S Quinaut , qui y jouë le principal Rôle , par les Diles Gossin et Quinaut, et par les S" la Thorilliere , Gran--
val, Poisson et Armand.
Le 14 les mêmes
Comédiens
remirent
au Théatre
la Tragédie
d'Habits
de Ma--
dame
Gomez
, qui
eut un fort
grand
suc
cès dans
sa nouveauté
en 1713.
Elle
n'avoit
jamais
été reprise
. Elle
est fort
ap
plaudie
994 MERCURE DE FRANCE
plaudie , sur tout aux situations interessantes du se Acte. Le S Granval yjouë
le principal Rôle ; le S Sarrazin y remplit celui du Roy , et les Des Duclos et Gossin ceux de la Reine et de la Princesse.
On continue à l'Opera les Representations deJephté, que le Public ne se lasse
pas de voir. Celle du Mardy , 13 Avril ,
fut honorée de la présence du Roy Stanislas , dont S. M. parut extrêmement satisfaite.
On répete actuellement le Balet des
Sens , Piece nouvelle , dont la Musique
est de M. Mouret , et le Poëme de M ....
On a appris de Londres , que le 8 de
ce mois au soir , plusieurs jeunes Gentils- Hommes du premier rang , dont le plus
âgé n'a pas 14 ans , représenterent dans
la Sale du Bal , au Palais de S. James , la
Tragédie de l'Empereur des Indes , ou la
Conquête du Méxique , par les Espagnols ,
en présence de L. M. et des Princes et
Princesses de la Famille Royale.
Fermer
Résumé : « Au commencement de ce mois, les Comédiens François ont remis [...] »
Au début du mois, les comédiens François ont présenté la comédie 'Le Curieux Impertinent' de Monsieur Destouches, bien accueillie par le public. Cette pièce en vers et en cinq actes, interprétée par des acteurs tels que Quinaut, Gossin, la Thorilliere, Granval, Poisson et Armand, est la première œuvre de l'auteur. Le 14 du même mois, ils ont joué la tragédie 'd'Habits' de Madame Gomez, qui avait connu un grand succès en 1713 et n'avait jamais été reprise depuis. Cette représentation a été particulièrement applaudie pour les situations intéressantes du cinquième acte, avec Granval, Sarrazin, Duclos et Gossin dans les rôles principaux. À l'Opéra, les représentations de 'Jephté' continuent de rencontrer un grand succès, avec la présence du roi Stanislas le 13 avril. Les répétitions du ballet 'Les Sens', avec une musique de Monsieur Mouret et un poème de Monsieur M., sont en cours. À Londres, le 8 du mois, plusieurs jeunes gentilshommes ont représenté la tragédie 'L'Empereur des Indes' au Palais de Saint James, en présence du roi et des membres de la famille royale.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer