LA POLITESSE ,
ODE AUX FRANÇOIS .
L'ART
'ART de plaire eſt votre partage ,
Heureux & ſéduiſans Français !
Vos appas , vos brillans attraits
De la Nature ſont l'ouvrage.
Tous vos agrémens font fans fard.
L'Etranger veut ſuivre vos traces :
Effort inutile ! ſes graces
Ne font que les filles de l'Art.
Prévenans , pleins de politeffe ,
Souples , attrayans , ingénus ,
Partout aimés & reconnus .
Le Séxe pour vous s'intéreſſe ,
Partout vos talens ſont chéris.
Eſt-il un plus doux avantage ?
Chez le Peuple le plus fauvage,
La gaîtévous faitdes amis.
Quel eſt l'homme qui ſait nous plaire ?
C'eſt l'homme complaiſant , poli ,
Qui jamais n'eſt enfeveli
Sous un air ſottement ſévère ;
Qui tient pour principes certains
Que pour être vraiment aimables
:
DECEMBRE. 1763. 63
Il faut vivre avec ſes ſemblables ,
Sans trop éxiger des humains.
Envaindans ſa miſantropie
Ce Philofophe ténébreux
Blâme ces ſoins officieux
Qui font le charme de la vie.
Froids & frivoles argumens !
Quelquefois contraire à toi-même ,
Cynique , malgré ton ſyſtème ,
Tu fais tout ceque tu défends.
J'abhorre ce bas ſtratagême ,
Par qui tant de Sots ſont dupés ,
Quoique dignes d'être trompés .
Tu devrois l'abhorrer toi- même :
Pourquoi donc le pratiques-tu ?
J'entrevois ce que tu médites ;
Et le Vice a ſes hypocrites
Sans doute ainſi que la Vertu .
Le.... tient de la Nature
Un coeur franc, droit , ſenſible , bon ;
Mais de plaire il n'a pas le don
Il lui faut un peu de parure.
Il manque de piquans attraits
Aſa civilité trop nue ;
Et pour charmer , quoiqu'ingénue ,
-> Elle a beſoin des airs français.
64 MERCURE DE FRANCE.
Heureux qui poſſede l'aiſance ,
Le langage ,le ton , le goût ,
Qui ſans éffort embellit tour ,
Et dont le germe n'eſt qu'en France !
Cet aimableje ne fais quoi
Qui plaît , & que l'inſtant fait naître ,
Et ces petits riens que peut- être
On aime ſans ſçavoir pourquoi.
François , en dépit de l'envie ,
Cultivez ces talens flatteurs ;
Bornez à l'art de plaire aux coeurs
Toute votre philoſophie ;
Laiſſez murmurer les jaloux.
L'Atticisme fin de la Grèce ,
Brilla moins que la politeffe
Qui regne aujourd'hui parmi vous.
Par le Solitaire des montagnes du Bugey.