Que de Conqueſtes que de Villes priſes , & que deBatailles gagnéesdepuis ce temps-là:Tant d'avantages remportez fur les
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!
Ennnemis , leur rendent la Paix
fort neceffaire. Elle dépend des Conférences qui ſe tiennent à
Nimegue , où depuis que l'Af- ſemblée est devenue confidérables , toutes les Ambaffadrices
qui ſe voyent familierement, &
fur tout celles dont les Maris font
demeurez en bonne intelligen- ce avec les Ambaſſadeurs de
France , ont formé une Societé pour le Jeú, qui leur fait paffer agreablement tous lesjours de la Semaine ,de forte qu'elle ſe trou- ve toute partagée entre les Am- baffadrices d'Angleterre,deFran- ce , d'Eſpagne , de Suede , de Dannemarc , & de Hollande.
Chacune reçoit la Compagnie chez elle àfon tour ,& la régale d'une Collation de Fruits & de
Confitures,avec des Vins&des
Liqueurs en abondance, .....
96 LE MERCVRE
Quoy que les Dames n'aillent pas régulierement chez les Am- baſſadeurs qui n'ont point de Femme, elles ne laiſſent pas de s'aſſembler quelquefois chez Monfieur le Mareſchal d'Eſtrades , &chez Monfieur le Comte
d'Avaux, quiparla maniere dont ils les reçoivent , leur font con- noiſtre que la magnificence eſt inſéparable de l'honneſtetéqu'ils ont pour le Sexe. Ce dernier leuradonnédepuis peuuneFeſte des mieux ordonnées , malgré le peu de temps qu'il eut às'y pré- parer. Il y avoit Aſſemblée àl'or- dinaire chez une des Ambaffadrices,&la correfpondance qui eſtpreſentement àNimegue en- tre les Ambaſſadeurs de France
& d'Eſpagne , ayant fait agréer àMadame laMarquiſedelosBal- baſes une Partie de Jeu pour le lendemain
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lendemain chez Mr le Comte d'Avaux , toute la Compagnie s'y rendit , quoy que ce fuſt le jour de Madame Tempel Am- -baſſadrice d'Angleterre. Mon- ſieur l'Eveſque de Marseille, que cét Ambaſſadeur avoit reçeu chez luy àſon paſſage de Polo- gneenFrance, partagea le plaifir de cette Feſte. Elle parut avec tout l'éclat poſſible , & il ne s'en faut pas étonner , M² le Comte d'Avaux eſtant tres-commodement logé , meublé magnifique- ment, &fervy par les meilleurs Officiers qui ſoient à Nimegue.
Joignez à cela la joye qu'il ſe fait dene rienépargner pour lesDa- mes,quand il s'agit de les régaler.
Le Jeu commença à trois Tables dans la Chambre d'audiance qui eſt tres richement meublée.
Quelques Ambaſſadeurs y joue
Tome VII. E
98 LE MERCVRE rentaveclesDames. La Marquiſe de los Balbaſes Ambaſſadrice
d'Eſpagne,& Sœur du Conneſta- ble Colonna , s'y eſtoit renduë aveclaDucheffede S.Pedro& la
MarquiſeQuintanyfes deux Fil- les. LeMary de la premiere eſt à
Nimegue , & l'autre eſt mariée au Fils du Preſident de Caſtille
qu'elle n'a point encor veu. Le Marquis de los Balbafes ,de la Maifon de Spinola , y vint avec Dom Ronquillo ſon Collegue,
&apres qu'on eut allumé plu- fieurs grands Torcheres &Flam- beauxdevermeil, onapporta les Liqueurs, les Eaux glacées , les Fruits , & les Confitares. Le
Chocolat fut donné en fuite ,&
pendantque le Jeu continua, les Violonsde Meſſieurs les Ambar
fadeurs de France ſe firent entendre dansl'Antichambre éclai
a
GALAN T. 99 réede Luftres &d'un grand nom- bre de Bougies. Pluſieurs Per- ſonnes conſidérables de l'un &
de l'autre sexe , y danſoient en preſence des Excellences qui ne joüoient point. Le Jeu ayant eſté quité àdixheures du ſoir , toutes
les Dames entrerent dans une
Salle , où vis-à-vis du Bufet il
y avoitune Tableàdeux retours,
&vuide dans le milieu. Elle fut
ſervie avec une propreté mer- veilleuſe , & il n'y manqua rien de tout ce que lePaïs &la Saifon pûrent fournir de plus délicat &
de plus exquis. Une fi grande profufionde toutes choſes ſurprit d'autant plus , que la Partie n'a- voit eſté réſoluë que le ſoir pré- cedent. L'eclat d'un des plus beaux Bufets qu'on puiffe voir,
ne fatisfaiſoit pas moins la veuë par la richeffe & par le grand
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100 LE MERCVRE
nombre de Baffins &de Vaſes
d'un tres-beau vermeil , que la délicateſſe des Mets contentoit la
diverſité des gouſts. Il n'y eut au- cunordrede préſeance. Les Da- mes & quelques Ambaſſadeurs s'affirent à table aux endroits où
chacun ſe trouva apres qu'on fuſt entré dans la Salle. M² le Comte
d'Avaux ſe tint preſque toûjours dansle vuidedela Table où per- ſonne n'eſtoit aſſis. Il voulut fervir les Dames , tandis que les Pa- ges portoient inceſſamment ſur des Soucoupes de vermeil , des meilleurs Vins de France & d'Italie , & des plus délicieuſes Li- queursde l'Europe.Apres le Sou pé , toute la Compagnie paſſa dans la premiere Antichambre,
oùpluſieus rangs deChaiſes pla- cées tout autourlaiſſoient dans le
milieu un vuideaffez grand pour
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,
ydanſer commodement. Tout le premier rang êtoit occupé par les Ambaſſadeurs &par les Da- mes , & les autres le furent par ungrandnombre de Demoifelles &de Gentils-homines François,
Allemans , Eſpagnols , Italiens &des autres principales Nations de l'Europe. Les Bourgeois vin- rent en foule regarder l'Aſſem- blée par les Feneſtres. Il leur eftoit nouveau d'en voir une
compoſée de tant de Perſonnes Illuftres. Les Ambaſſadriſſes , &
la plupart des Ambaſſadeurs,qui furent pris pour danſer,ne firent quedes réverences. Il ſeroit diffi- cile de s'en acquiter d'une ma- niere plus galante que fit leMar-- quisde los Balbaſes. LaMarquiſe Quintany ſa Fille ſe fit admirer dans le bon air &dans la juſteſſe de ſadanſe , ſans que ſa Coifure
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102 LE MERCVRE
à l'Eſpagnole , ſes grandes Man- ches de tafetas couleur de feu
attachées au poignet,& fon vaſte Garde-Infant , diminuaſſent rien de la grace qui attira les loüan- gesde tout le monde. La Feſte dura juſqu'à une heure apres mi- nuit. Chacun ſortit également fatisfait de la magnificence &des manieres honneſtes deMonfieur
le Comte d'Avaux , qui avoit fi biendonné ſes ordres,qu'il trou- vamoyen d'empefcher la confu- ſion qui eft preſque toûjours inévitable en de pareilles occa- fions.
Je croy , Madame, que quand le Nom d'Avaux ne vous ſeroit
pas connu par les Grands Hom- mes qui l'ont rendu illuſtre , les Lettres de Voiture vous auroient
appris combien il eſt glorieux de le porter.C'eſt une tres-ancienne
GALAN T. 10.31 Famille; &dés le tempsdeChar- les IX. Henry de Meſmes Sei- gneur de Mallaſſiſe , eſtoit Am- baffadeur en Eſpagne. Il y a eu depuis, dans cette Maiſon des Maiſtres des Requeſtes, desCon- feillers d'Etat , un Lieutenant
Civil&Prevoſt des Marchands,
un Sur-Intendant des Finances & Secretaire de l'Ordre du Roy.
Le Comte d'Avaux Plenipoten- tiaire pourla Paix en l'Aſſem- ON
blée de Munster , s'eſt acquis beaucoupdegloire dans ſes Am- baſſades d'Italie , d'Allemagne,
de Pologne , de Suede &deDan- nemarc. Celuy qui a preſente- ment la meſme qualité dePleni- potentiaire à Nimegue eſt ſon Neveu. On voit aſſez qu'il eſt négalant par ce qu'il fait tous les jours. Il a du merite , de l'eſprit;
& quoy qu'il foit jeune encor, il E iv
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adéja eſté Ambaſſadeur à Veni- ſe. Il eft Fils de feu M deMefmes Seigneur d'Irval , Preſident à Mortier , & Frere de M de Meſmes qui remplit aujourd'huy cette grande Charge avec une approbation fi generale. Je ne vous dis rien de ce Preſident.
Vous ſçavez qu'il eſt Prevoſt des Ordres , & fort eſtimé du Roy.
Le choix que je vous ay déja mandé qu'on avoit fait de luy dans l'Académie Françoiſe pour fucceder à M. Des-Mareſts , fait
les éloges de fon Efprit. Cepen- dant je ne puis fortir de Nimegue fans vous dire que j'auray fou- vent de pareilles Nouvelles à
vous en donner. Vous ne ſerez
pas fâchée de voir que les Fran- çois s'y diftinguent par la magni- ficence&parla galanterie, come ils font àl'Arméepar la valeur