L'Opéra continue les repréfentations de
Théfée , & les jeudis celles du Ballet des
Graces , qui eft fuivi d'une nouvelle PantoJANVIER
1745 . 161
mime , exécutée par Mlle. D'allemand &
Mrs. Guerardi & Soli.
tes ;
Cette Pantomime & toutes celles qui
l'ont précédée , danfées tant par l'incomparable
& charmante Barbarine que par le fignor
Foffant , nous infpirent le deffein de rifquer
nos idées fur les Ballets que nous examinons
depuis très-long-tems avec attention.
Il nous paroît qu'on y a renfermé le
mérite de la Danfe dans des bornes trop étroi →
nous avons reflechi fouvent & avec
étude fur cet Art aimable, nous avons étéfurpris
qu'un fiécle auffi éclairé que le nôtre
ignore fur ce chapitre ce qui n'a pas échappé
à l'Antiquité la plus reculée , ce qui a été
connu par nos ancêtres , fi inférieurs à nous
dans tant d'autres fciences plus profondes.
Nous oferons attaquer fur cette matiere les
préjugés régnans , & nous expofer à la cenfure
des admirateurs aveugles des Danſes modernes
. Nous espérons que les efprits judicieux
peferont fcrupuleufement nos raifons
avant que de les rejetter. Elles font appuyées
par des autorités fi refpectables que nous.
ne doutons pas qu'elles ne frappent les Lecteurs
les plus opiniâtres , & qu'elles ne s'infinuent
dans les efprits les plus rebelles
aux opinions démontrées. On peut avancer
fans témérité que le Public ne regarde la
Danfe que comme un Exercice inventé feuement
pour arranger gracieufement les mou162
MERCURE DE FRANCE.
vemens du corps & pour briller dans une
Nôce ou dans un Bal ; c'étoit peut-être là le
premier but de l'enfance de cet Art. La Comédie
a commencé de-même par de fimples
Récits. En fe perfectionnant elle a
imaginé des Dialogues , des Intrigues , des
Situations , des Dénoûmens. La Danfe at
fans doute fait le même chemin d'abord chés
les Grecs , enfuite chés les Romains.
Les plus habiles Danfeurs ignorent les illuftrations
de la Danfe , ils ignorent l'étendue
de cet Art pittorefque , ils en ignorent
l'antiquité. Nous ne la prouverons pas comme
Lucien qui dans le Dialogue intitulé l'Apologie
de la Danfe , fait dire par Licinus
fon deffenfeur à fon antagoniſte Craton.
La Danfe eft auffi ancienne que le monde , témoin
le Bal mefuré des Aftres & les diverfes
conjonctions des Etoiles fixes & errantes . Cette
propofition avancée férieuſement par Lucien
, quoiqu'il fût un des plus déterminés
railleurs de la Grece , ne fait pas grand honneur
à fa Philofophie , mais elle démontre
clairement l'estime que les Anciens avoient
pour la Danſe , puifqu'ils lui donnoient une
origine célefte. Voici bien une autre preuve
de l'eftime que l'Antiquité faifoit de la
Danfe , & qui ne fera crue que par les Lecteurs
qui ont de l'érudition. C'eſt encore le
Philofophe Licinus qui parle dans le DialoJANVIER
1745. 163
n'a gue cité. Socrate le plus fage de tous les hommes
, au jugement des Dieux même , pas
feulement loué la Danfe comme une chose qui fert
beaucoup à donner de la grace, mais il l'a voulu
apprendre en fa vieilleſſe , tant il admiroit cet
Exercice, Le Grondeur quoique Médecin , n'a
pas fans doute vu ce paffage là , il ne rebuteroit
pas les entrechâts de M. Rigaudon
, & l'exemple de Socrate le détermineroit
à apprendre la Bourée . On fe mocqueroit
bien à préfent d'un fexagénaire qui
feroit fa premiere révérence. On voit parlà ,
que ce qui eft un mérite dans un fiécle , devient
fouvent un ridicule dans un autre , &
que tout eſt arbitraire chés les foibles mortels.
Nous ne rapporterons pas ici la foule
de citations en faveur de la Danfe que Licinus
débite au morofif Craton. Les curieux
peuvent les aller chercher dans le Lucien ,
de la Traduction de Perrot d'Ablancourt ,
Tome II. Page 171. Nous ne pretendons
pas faire unTraité dogmatique divifé géométriquement
par Chapitres & par Sections ,
mais feulement hazarder fans méthode ce que
nous penfons des Ballets modernes , & ramaffer
fans ordre ce que les Anciens ont dit fur
cette matiere ; nos réflexions fuivront tous
les mois l'article de l'Opéra qui les a fait naî
tre,