A Lettre du Pape au Roy d'Efpagne
, touchant l'entreprife formée
fur le Royaume de Sardaigne , eft une
piéce trop importante pour ne lui pas
donner place ici,
LETTRE
DU PAPE AU ROY D'ESPAGNE .
RES-CHER FILS EN JESUS-CHRIST,
Salut de Bénédiction Apoftolique .
Comme Nous ne doutions nullement des
affûrances que Vêtre Majesté Nous avoit
données plus d'unefois , que les Vaiſſeanx
de guerre que Nous Vous avions demandex
inftamment & que Vous faifiez
équiper , etoient deftinez pour fecourir
puiffamment la Flote Chrêtienne centre
les Turcs : Dans cette perfuafion &
pour contribuer à vôtre gloire , Nous en
fimes d'abord part en Confiftoire à nos vénérables
Freres les Cardinaux de la Samte
Eglife Romaine ; de même que ce qui
Nous fut mandé enfuite de vôtre part ;
D'OCTOBRE. 125
que ces Vaiffeaux avoient mis à la voile ,
pour aller en Levant & foutenir la Canfe
commune , comme Vous Nous aviez
fouvent promis. Nous enfumes d'autant
plus perfuadez , que Nous le fouhaitions
avec ardeur , ayant en avis que cette Flor
te , quoi qu'elle eût défendu vaillamment
la Caufe du Nom Chrêtien , attendoit
avec impatience l'arrivée de ces Waiffeaux
Auxiliaires ; fe trouvant fort fatiguée
par les Combats fanglans donneX
dernierement dans l'Archipel.
que
Votre Majesté peut donc juger de la
furprise de la douleur que Nous ont
caufe les bruits répandus depuis peu 3 que
vos Vaiffeaux n'avoient pas pris la route
Vous Nous aviez marquée , mais une
autre directement contraire à vos promeffes
; en forte que la Religion Orthodoxe
n'en pouvoit efperer aucun fecours , mais
aucontraire,avoit tout fujet d'en craindre
des fuites trés dangerenfes..
Nous avoüons bien , que jufqu'à préfent
Nous avons tâché d'adoucir la douleur
que Nous avons eue de cette Nouvelte
, en ne croyant pas qu'il fallut encorey
ajouter une entiere foi ; quoi qu'elle fut
confirmée par les difcours & les plaintes,
dě plufieurs ; parce que Nous l'envifa-
Lii
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LE MERCURE
gions comme une chofe directement contraire
à vôtre grande pieté , à la foi de
vos promeffes , & même au devoir d'un
Roy Catholique , dans un tems où l'Eglife
fe trouve dans un fi grand danger.
>
Mais,comme le bruit commun , répandu
de tous côtez fur cette affaire , Nous
fait craindre › que par les artifices de
quelques perfonnes , Vous n'ayez étéentrainé
malgré Vous & contre vôtre inclination
dans ce nuifible & dangereux
deffen , qu'on dit même que Vous avez
déja fait éclater ; nôtre fincère & paternelle
Charité envers Vous , ne nous permet
pas de nous taire , dans un auffi grand
péril non feulement de vôtre Réputation ,
mais même de vôtre Ame : Car , qui ne
voit quel compte vous auriez à rendre
an Roy des Roys , & quelle tache ce feroit
à votre Reputation , fi vos Confeillers
avoient étécapables d'extorquer de
Vous , que Vous abandonnaffiez la Cauſe
commune ; que Vous ne fiffiez aucune attention
aux périls de la Religion Chrêtienne
; & que Vous oubliant Vous-même,
Vous portaffiez ailleurs les Troupes
& les Armes deftinées à une Guerre
Sacrée , à la defenfe de la Sainte Egli
fe ; & que Vous ne gardaffiez pas la Foi
D'OCTOBRE. 127
que Vous Nous avez fi ſouvent promiſe ,
on plûtôt à Dieu qui ne peut être moqué
, & au Nom duquel Nous avons reçû
vos promeffes ? Ces Confeillers s'attireroient
les effets terribles de la Vengeance
Divine , fi fous prétexte de quelques
offenfes , on pouez par des interêts
particuliers , ils avoient donné à V. M.
de fi pernicieux confeils , pour ternir la
gloire de vôtre Nom Royal , éluder les
foins & les efforts de notre fonction Pafte
rale pour la défenfe du Nom Chrêtien z
& lequel enfin Dieu , terrible envers les
Roys de la Terre , ne permettroitpas qu'il
demeurât impuni.
Quelles affenfes, en effet , vos Miniftrespourroient-
ils rapeller , pour Vous
confeiller de les préferer à la Caufe de
Dien ? Quelles raifonsfauroient-ils alleguer
, qui dûffent être préferées au Bien
de la Religion Catholique , à l'avancement
de la Gloire de Dieu , & aux urgentes
néceffitez de la République Chrêtienne
? Pourroient- ils prendre pourprétexte,
queJESUS - CHRIST leur eût en quelque
chofe manqué de Foi , ou qu'il leur
eût fait quelque injustice , pour foutenir.
qu'on pourroit auffi lui manquer de Foi ,
& abandonner la défenfe de fon Nom
Liiij
LE MERCURE
& de fes Droits , à laquelle ils étoient
obligez ?
Nous prions donc trés inftamment V.
M. & la conjurons au nom du Seigneur,
comme Nous vous l'avons déja repréſenté
librement , mais avec une affection paternelle
, quefuivant votre équité & vôtre
prudence finguliere , Vous faffiez de
férienfes réflexions fur les dangers de la
République Chrétienne , de l'Eglife &
de la Religion ; & que Vous veuilliez
Nous écouter , Nous qui Vous tenons
lien de Pere, qui Vous aimons tendrement
& qui vous donnons de veritables &fam
lutaires confeils , plûtôt que ces Fils de
défiance , qui ne fongent qu'aux choſes.
de la Terre , & qui ne souhaitant
pas tant vôtre grandeur qu'à s'acquérir
de la louange , Vous infpirent des deffeins
avantageux en aparence ; mais ,
trés-pernicieux en effet ; & que vous préniez
une réfolution , qui Vous faifant
laiffer les chofes dans le même état où elles.
étoient , ou fi l'on y a aporté quelque
changement , les rétabliſſant dans l'état
•ù elles étoient auparavant , mette vôtre
gloire & votre confcience à couvert , contribue
à la Tranquillitépublique , & prévienne
enfin les plaintes de tous les gens
de bien.
D'OCTOBRE. 1.2.9
Notre vénérable Frere Pompée , Archevêque
de Neo - Cefarée ( Andrinople
) nôtre Nonce auprès de Vous , Vous
en dira davantage fur ce sujet ; & Nous
Vous prions de vouloir toûjours l'écouter
favorablement , fuivant vôtre coûtume.
Cependant , Nous ne cefferons de prier
Dieu , entre les mains de qui font les
coeurs des Roys , qu'il donne à nos paroles
ànos avertiffemens , la force de fléchir
l'efprit de V. M. & lui faire former
des deffeins qui n'arrêtent point le cours,
des Bénédictions Célestes fur Vous , mais
qui puiffent Vous les attirer de plus en
plus , au bonheur continuel de Votre
Royaume : Et pourgage de notre Charité
Pontificale , Nous Vous donnons très- affectueufement
nôtre Benediction Apoftolique.
Donnè à Rome à Sainte Marie.
Majeure ,fous le Seau du Pécheur , le 25 .
Août de l'An 1717 , & de nôtre Pontificat
le 17.