EMILE * ET LE SATRAPE , **
Des rois & des bergers la fortune ſe joue ; ES
Il fuffit d'un tour de fa roue.
J'ai lu qu'un Satrape jadis ,
Nourri dans l'extrême molleffe ,
Perdit tout à-coup fa richeffe.
Il implora les grands , recourut aux petits5
Il efluya par-tout des refus , des mépris.
Et des affronts de toute espéce.
L'infortuné dans la détreffe
Eut beau payer les gens du peu qui lui reftoit ,
Le financier , fon fuifle & fa maîtreffe encore ,
Et les encenfer , qui pis eſt ,
On ne prit à fon fort qu'un ftérile intérêt.
Plein du chagrin qui le dévore ,
Il va maudiftant fon deftin ,
Lorsqu'il fait rencontre en chemin
D'un jeune homme au teint frais , à la démarche
vive ,
Un air fimple & content ; c'étoit Emile enfin.
Le Satrape l'aborde , & d'une voix plaintive
Il lui raconte fes malheurs ,
* On connoît l'émile de J. J. Rouffeau.
**Cette piéce eft du même recueil .
14 MERCURE DE FRANCE.
Non fans répandre quelques pleurs .
Vous ne m'étonnez point , lui dit le bon Emile ;
Moi-même , comme vous , je fus riche autrefois ,
Et j'ai fubi du fort les rigoureufes loix.
Hélas ! ici tout eft mobile
Et dans un Aux continuel.
Toutefois je rends grace au ciel !
J'eus un maître chéri ; c'étoit plutôt un pere ,
Il me tint lieu de l'auteur de mes jours.
Son zèle & fes foins pour toujours
M'ont armé contre la mifére.
Il exerça mon corps ; il forma mon eſprit ,
Et prévenant du fort la fatale inconſtance ,
Sans tant de myftere il m'apprit
A trouver en tous lieux la paix & l'abondance ,
A conferver l'honneur avec la probité.
Mes bras m'ont fecouru dans la néceffité ,
Sans manége , fans impofture.
Rapprochons nous de la nature
Pour écarter la pauvreté.
Venez , partagez mon aſyle ,
Bravez les préjugés , & devenez tranquille.
Pourquoi d'un fimple menuifier
Dédaigneriez - vous le métier ?
Vous n'étiez qu'un feigneur ; vous fortez de l'ivrefle
,
Soyez homme ; vivez honnête & fans baffeffe ,
Au lieu de foupirer fans cele
DECEMBRE. 1769. 15
Après un faux bonheur , & qui d'ailleurs n'eft
plus.
Chaffez des regrets fuperflus.
Travaillons. Vous avez rampé fans affiftance ,
J'ai vécu dans l'indépendance :
Sans vous reprocher rien , lequel des deux partis
Eft le plus noble , à votre avis ?
Le Satrape fuivit ce confeil falutaire" :
Il embrafla fon hôte , il apprit fon métier ;
Il eut bientôt le néceflaire ,
Et ne voulut plus mendier.