Discours des Deputezde la Province
du Languedoc au Roy.
SIRE ,
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Nous venons aux pieds du
Trône de Vôtre Maj. lui ren,
1
134 MERCURE
dre le tribut annuel de nôtre
obeïſſance & de nos hõmages.
La Province qui nous depute
ne vantera pas ſon inviolable fidelité
, c'eſt une qualité qui lui
elt commune avec tous ceux
qui ont le bonheur d'être ſoûmis
a vôtre Empire , & ce n'eſt
pas un merite d'étre fidele au
plus grand & au meilleur de
tous les Rois. Ce qui la flate &
la diftingue , eſt le zele ardent
qu'elle a toûjours témoignée
pour la Perſonne facrée de V
M. pour ſon ſervice & pour ſa
gloire ; zele qui dans les temps
les plus difficiles ne s'eſt jamais
démenti , qui lui a fait oublier
fespropresbeſoins pour ne penſer
qu'à ceeuuxx de l'Etat ; & qui
empruntant de nouvelles for.
GALANT. 135.
ces des difficultez &des obſtacles.
lui a fait tirer du fond de
fon amour des reſources que la
nature lui refuſoit . Il étoit bien
juſte , Sire , que par des efforts
juſques là inconnus,elle contribuât
aux frais immenfes d'une
guerre que vous ne ſoûteniez
qu'à regret, & qui devenuë indiſpenſable
& neceſſaire par
les vaſtes projets de l'ambition
de vos ennemis , n'eut jamais
d'autre objet dans les intentions
de V. M. que la paix de
l'Europe&la felicitépublique.
Pourrons - nous jamais-oublier
, & les fiecles à venir le
pourront- ils croire , tout ce que
vôtre tendreſſe pour les peuples
a voulu ſacrifier à leur repos
? mais graces immortelles
:
136 MERCURE
en ſoient renduës auDieu des
armées , il a arrété le bras d'Abraham
prêt à immoler ce qu'il
avoitde plus cher; contentd'un
ſi noble & fi glorieux facrifice ,
il n'a pas permis qu'il s'accomplit,
& par les fuccés les plus éclatans
il a maintenu V.M.dans
la poſſeſſion de faire naître la
paix du fein de ſes victoires.
Quel Princedans des conjon-
Aures ſi favorab es & fi glorieuſes
auroit pû ſe refuſer à la flateuſe
douceur de ſe venger de
fes ennemis , &de porter plus
loin ſes conquêtes : Mais la fageffe
de V. M. toûjours ſuperieure
à toutes paſſions , ne lui
permet pas de perdre un moment
de vue la paix ſi deſirée ,
&ne la rend fentible aux derniers
1
GALANT. 137
miers progrés de ſes armes , qu'
autant qu'elle les regarde comme
le ſeul moyen qui lui ref
toit pour y arriver.
C'eſt pour procurer à l'Eſpagne
le même repos dont nous
jouiſſons que V. M. vient de
prêter au Roy ſon petit- fils fes
troupes victorieuſes à qui rien
ne peut refifter , & qui prêtes à
forcer juſques dans ſes derniers
retranchemens la plus opiniatre
rebellion,feront rentrer das
le devoir des peuples ennemis
d'eux - mêmes , & leur feront
goûter malgréeux les douceurs
de la paix dont l'Europe vous
eft redevable.
Quels biens ne promet pas au
monde une paix fi heureule, ap.
puyée ſur les fondemens folides
Sept. 1714.
3
M
138 MERCURE
de la plus équitable moderation
? Elle nous fait entrevoir
une longue ſuite de beaux jours
que rien ne ſera capable de
troubler. Aprés avoir goûté ſi
long- temps la gloire de vivre
fous l'Empire d'un Royconquerant
, nous goûterons dans un
long repos la douceur de vivre
ſous les loix d'un Roy pacifi
que,& la providence favorable
reünira dans le ſeul regne deV.
M. les differentes gloires des 2.
plusbeaux regnes d'Iſraël.C'eſt
dumoins ce que nous ofonspre
fumer des divines mifericordes.
Les voeux ardens & unanimes
de tous les ſujets de V.M.la perfection
qu'elle donne à l'Eglife,
fon zele pour la fainte doctrine,
ſon amour pour l'unité , ſa
GALANT. 139
piere,ſes vertus, tout en eſt pour
nous un gage preſque certain .
C'eſt ſous ce regne pacifique
quenous allons voir le miel&le
lait coulerde nos montagnes,&
leseauxvives ſe répandre dans
tous les vaiſſeaux de Juda . La
justice& la paix ſe ſont embraffées,
&par cette heureuſe alliance
les loix reprennent leur
vigueur ; l'ordre & la diſcipline
ſe rétabliſſent, l'équité &labonne
foy rentrent dans le commerce
, l'uſure devenuë timide
n'oſe plus ſe montrer.Déja le laboureur
tranquile recüeille
ſans troubles & fans obſtacles
ſes fertiles moiffons,&flaté de la
douce eſperance de joüir du
fruit de ſes mains , il ſe ranime
au travail , & nous promet de
Mij
140 MERCURE
fon induſtrie une continuelle
abondance.
Mais la ſource la plus afſurée
dubonheur que nous attendős
eſt dans le coeur de V. M. Cette
bonté paternelle,qui s'eſt ſi ſouvent&
fi tendrement expliquée
fur les maux inévitables que
traîne aprés ſoy une longue
guerre,ne fera deformais occu.
pée que du ſoin d'y remedier.
Les difficultez s'aplaniront entre
ſesmains,les moyens ſe mul
tiplirõt par les conſeils de la fageſſe,
chaquejour ſeradiftingué
par des bienfaits & par des graces;&
les fruits de la paix, toû
jours amers dans leur primeur,
parviendront enfin par degrez
àla plus heureuſe maturité.
C'eftdans cette confiance que
la Province de Languedoc éGALANT.
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:
pargnera à V. M. l'inutile recic
de ſes prodigieux épuiſemens ,
des dettes immenfes qu'elle a
contractées pour ſon ſervice,de
la deſolation de pluſieurs contrees
que la famine& les mala
dies ont renduës incultes &defertes.
Bientôt, ſous les regards
favorables de V.M.elle reprendra
fon premier éclat , & il ne
lui reſtera d'autre deſir à former
, que de voir prolonger au
delà des bornes preſcrites une
vie precieuſe , de qui ſeule dépend
nôtre commune felicité.