EXTRAIT d'une autre Lettre sur le
même sujet.
D
Ans le séjour qu'elle a fait au Château
et au Village de M. d'Epinoy ,
on a observé que la sagesse de cette jeune
Fille est à toute épreuve l'argent dont
elle ignore la valeur , et peut-être l'usage,
les ménaces et les caresses n'ont rien pû
sur elle ; l'approche seul d'Homme qui
veut la toucher , lui fait jetter des cris
perçans , et jette dans ses yeux et dans
tout son maintien un trouble que l'on
ne peut assurément pas imiter .
On trouve que M. l'Intendant a trèssagement
fait de la faire transferer dans
un des Hôpitaux de Châlons , qu'on
nomme la Renfermerie , pour être plus
à portée d'approfondir son état et son origine
, et pour lui donner l'éducation et
les instructions dont elle paroît déja ca- cả
pable.
Avant cette retraite , elle étoit beaucoup
plus sauvage ; ceux qui l'ont vwa
courir à la Campagne , disent que sa
course a quelque chose d'extrêmement
singulier ; son pas est court et peu avan,
cé , mais si précipité , et redoublé aveo
11. Vol. Diijant
2990 MERCURE DE FRANCE
tant de vitesse , qu'elle suivroit l'homme
le plus leger
et le meilleur coureur
Basque.
Cependant on l'employe aux ouvrages
de la Maison , elle se prête à tout de bonne
grace , rien ne paroît au dessus de ses
forces , ni contre sa volonté , persuadéẹ
qu'elle est , qu'il faut qu'elle obéisse pour
aller voir un jour la Ste Vierge sa Mere .
un
coup
M. l'Archevêque de Vienne passant
dernierement par cette Ville , voulut la
voir. Elle fut menée pour cela chez M.
l'Intendant par des Soeurs de la Maison.
Nous vîmes ce jour là , avec une espece
d'horreur , cette Fille manger plus d'une
livre et demie de Boeuf crû , sans y donner
de dent , puis se jetter avec
une espece de fureur sur un Lapreaiz
qu'on mit devant elle , qu'elle déshabilla
en un clin d'oeil avec une facilité qui suppose
un grand usage , puis le dévorer en
un instant sans le vuider. M. l'Archevêque
lui fit beaucoup de questions aux
quelles elle répondit comme elle avoit dé
ja fait à d'autres Personnes , sans oublier
l'avanture d'une Moresse , sa Compagne
de Voyage , qu'on a revue depuis , mais
qu'on n'a pû encore joindre. Les Soeurs
dirent que depuis quelque temps on travailloit
à la rapprocher par degrez . de
H.Vol notre
DECEMBRE . 1731. 2971
notre façon ordinaire de vivre , malgré
Pantipatie de son Estomach pour la viande
euite et le pain , ce qui la fait vomir jusqu'au
sang. On travaille singulierement
à lui apprendre les Principes de la Religion
, pour la mettre en état de recevoir
le premier Sacrement.