LA FONTAINE
de Jouvence .
Jupiter qui de l'empirée
Avoit chaffé Saturne &
Rhée ;
Qui par un attentat doublement
criminel
S'étoit faifi fur eux du trôné
paternel ,
Et qui, fuivant le cours de
fa bonne fortune ,
136
MERCURE
Soûmettoit en tyran tout le
monde à fes loix ,
Se vit enfin forcé
par
ton & Neptune
Plu-
De le partager entre eux
trois.
Neptune pour fon lot cut le
fceptre aquatique
,
Et regna fur toutes les mers.
Pluton , content du fien ,
prit le titre emphatique
De grand Monarque des
enfers.
Jupiter , pour fon droit d'aîneffe
,
Eut le refte de l'univers ,
Et feignit même avec adref
Le De
GALANT. 137
De s'en voir fans chagrin
dépouillé des deux
tiers.
Cependant , en fecret outré
de cette perte ,
De ceux qui la caufoient il
vouloit
fe vanger
.
Mais quoy les attaque .
tous deux à force
ouverte
Il y trouvoit trop de danger.
Ainfi recourant à la rufe ,
Il flate Neptune , l'abuſe ,
Et , d'accord avec lui , fait
l'établiſſement
De laFontaine de Jouvence.
M Avril 1714.
138 MERCURE
Cette fource d'abord parut
fans
confequence ,
On s'en loua partout , &
l'on crut feulement
Que propice
à la race humaine
,
Il lui faifoit ce nouveau
don :
Mais elle étoit un fruit de
fon adroite haine ,
Il fe vangeoit par elle , &
par elle Pluton
Eût infenfenfiblement vû
ſaper & détruire
Le fondement de fon em.
pire ;
Car l'homme , quoique né
GALANT. - 139
נ
3
mortel ,
S'y dépouilloir de fa vieilleſſe
,
Et trouvoit dans fes eaux
une verte jeuneſſe
Qui le rendoit comme éternel
:
De forte qu'à la fin les droits
de ce Monarque
Se trouvant affoiblis par le
peu de mourans
Et par l'oifiveté de la fatale
barque ,
Il eût été facile au vainqueur
des Geans
De reprendre fur lui , fans
ſujets , ſans finance ,
Mij
140 MERCURE
Ce
que la feule violence
Avoit arraché de fa main.
Pluton détruit , Neptune
en vain
Eût voulu faire refiftance
;
Ses Monftres marins , fes
Tritons ,
Ses
rochers
menaçans , fes
abimes
profonds
L'auroient vû forcer de lui
rendre
Ces humides Eftats qu'ils
n'auroient pû défendre.
Mais Pluton s'étant apperçû
GALANT. 141
1
Du tort que fon Royaume
avoit déja reçû
De cette fameuſe fontaine
,
Confulta le prudent Minos.
Vôtre Majefté foûterraine ,
Répondit il en peu
mots ,
de
Sçait que jamais un Dieu
n'eft en droit de défaire
Ce qu'une autre Deïté
fait ,
Et qu'il peut feulement en
détruire l'effet ,
Ainfi pour vous tirer d'af
faire ,
142 MERCURE
Mon avis eft , grand Roy,
qu'il ſeroit à propos
De commettre au plus vîte
un dragon à la garde
De ces rajeuniffantes eaux.
Alors je ne crois pas que
quelqu'un fe hazarde
D'en approcher encor ;
la peur qu'on en
aura
Surmontera bientôt celle
de la vieilleſſe ,
Et quelque attrait qu'ait la
jeuneffe ,
Tel qui courroit aprés fur
ſes pas reviendra.
Ce confeil étoit falutaire ;)
GALANT.
143
Le fage Pluton le fuivit ,
Et les hommes enfin que la
frayeur faifit ,
Moururent comme à l'ordinaire.
Ce monftre affreux les fit
trembler
;
Les infirmitez du vieil âge
Leur parurent bien moins
funeftes que la rage ,
Et trouvant à s'en confoler
Par cette conduite prudente
1
I Qui fuit , ou que
les
ans ,
donnent
On les vit , même en che144
MERCURE
veux blancs ,
Sortir d'une façon riante
De la jeuneffe petulante.
Mais le beau fexe moins
poltron ,
Alla toûjours à la fontaine ,
Et de cet infernal dragon
Sans craindre la brûlante
haleine ,
Crut qu'il valoit autant s'expoſer
à perir ,
Que voir , même avant fon
autonne ,
Refroidir les amans que ſon
printemps lui donne ,
lui feul peut retenir.