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1
p. 46-51
POEME CHAMPETRE.
Début :
Qu'un autre se plaise à demeurer dans les villes, qu'il en aime le bruit incommode [...]
Mots clefs :
Nature, Chant, Coeur, Soleil, Fatigue, Joie
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texteReconnaissance textuelle : POEME CHAMPETRE.
POEME CHAMPETRE.
Q
U'UNautrefeplaiſe à demeurer dans
les villes, qu'il en aime le bruit incom
mode, l'air empefté, le féjour mal-ſain,
qu'il contemple avecenthouſiaſme les édi
fices qui les décorent, les jardins où un
art bifarre étouffe la nature ; pour moi je
préfère la campagne : c'eſt-là où je jouis
d'unfpectaclemagnifique & toujoursnou
veau. Je meplais à errer dans les bois &
AVRIL 1766.
47
fur les montagnes. L'airpur que j'yrefpire
répand dans mon fangle baume de la vie,
porte dans mon âme la tranquillité & la
paix.
Quel'hommeferoit heureux , fi tout ce
quil'environne ne lui avoit pas faitperdre
le goûtdes chofes fimples ! mais en cher
chant fans ceffe le bonheur loin de lui , il
pourfuit fa chimère jufqu'au tombeau : le
vil intérêt, l'ambition funefte , lafoifavide
des richeffes le tourmentant fans ceffe , il
nepeutjouirdelui-même que, lorſqu'ayant
le courage de renoncer à tout ce qui
féduit fes femblables , il ne cherche plus
que dans lui-même la récompenſe des
facrifices qu'il a faits à la vertu.
Loin de ces vices, loin de la foule des
hommes que je plains, mais que je ne
méprife ni nehais , qu'il eft doux de vivre
enpaix dans lerecueillementdefoi-même!
Quel eft le malheureuxauquel le fpectacle
raviffant de la nature ne caufeplus d'émo
tion ! quipeut voir fans raviffement l'ordre
admirable qui règne dans l'univers ! quel
eft le cœur flétri qui ne s'ouvre plus aux
charmes de la bienfaifance , qui peut voir
fouffrir , gémir fon frère fans en être
attendri ?
Soit que je franchiffe les monts efcar
pés , foit que j'erre à l'ombre des forêts
48 MERCURE DE FRANCE.
fur la mouffedouce & fraîche, mon eſprit
s'occupe de tes ouvrages & de tes dons.
Être bienfaifant ! tant que je refpirerai
jamais le Soleil ne fe levera fans que je
chante une hymne à ton honneur.
Venez, ômes amis ! partager mon bon
heur; venezadmirer avec moi les beautés
fimples & mâlesde la nature. Quelquefois
couché fur l'herbe je contemple le magni
fique fpectacle du Soleil couchant : frappé
de l'effet merveilleux de fes rayons réflé
chis dans un nuage d'une forme pittoreſ
que, à peineapperçois-je la jeune Bergère,
dont le vifage modefte peint l'innocence,
qui paffe à côté de moi en conduifantfon
troupeau.
Tous les matins, lorfque le Soleil vient
vivifier la nature, éveillé par la fraîcheur
del'air & par le chant du roffignol , j'ou
:
vre mes yeux àla lumière & mon âme au
plaifir je vais cultiver mes légumes fa
voureux & l'œillet odoriférant ; je leur
donne tous mes foins, & tous les jours je
jouis de ce que j'ai fais pour eux la veille.
Quelquefois , bravant l'ardeur de la
canicule , je vais partager les travaux des
moiffonneurs fatigués ; je mêle ma voix à
leurs chans ruftiques; nous faifons fuir au
loin le liévre timide & la perdrix aux
pieds d'écarlate : & , lorfque la chaleur
invite
AVRIL 1766.
49
invite toute la nature à prendre du repos,
affis tous enfemble fous un poirier fau
vage dont une fource pure arrofe les raci
nes, jepartage avec eux leur frugal repas ;
je les laiffe enchantés & furpris de voir
renaître les douceurs de l'égalité.
Lorfque la lune répand fur l'horifon
fa lumière argentée , je vais trouver mon
bon & honnête voifin qui fe repofe des
fatigues de la journée fous un noyer qui
couvre fa cabane de fon ombrage ; fon
cœur naïf & fimple verfe avec confiance
dans mon fein fes chagrins & fa joie ; je
le foulage, non pas avec des paroles ftéri
les , mais par les foins officieux & tendres
:
A
de l'amitié il me raconte l'hiftoire de fa
jeuneffe , les dangers qu'il a courus à la
guerre lorfque le plus aimé des Rois força,
par fes vertus , la fortune à être jufte. Pen
dant fon récit fes enfans jouant à côté de
nous à des jeux folâtres, convenables à
leurs âges, badinent innocemment jufqu'à
ce que l'amour vienne leur faire fentir fes
peines & fes plaifirs.
Si le foleil , s'élevant fur nos têtes , fait
defirer l'ombrage , alors affis fur le pen
chant d'une colline dans un berceau de
noifettiers d'où je découvre un horifon
immenfe, jem'égaie avec HoraceouChau
lieu,jem'inftruis en m'amufant avec Vol
Vol. II.
C
१० MERCURE DE FRANCE.
taire , oubien jepuife des leçons fublimes
devertu& debienfaifancedanslesouvrages
de nos plus fublimes Auteurs. Mon ima
gination remplie des tableaux touchans &
pathétiquesdela vertu qu'ilsontpeinteavec
ce courage & cette force d'efprit qui leur
fontpropres, échauffe monâme & l'élève,
&moncœur oppreffé peut à peine fuffire
aux fenfations délicieufes qu'il éprouve.
Quand le vent brûlant du mois d'Août
amûri le raifin, le vendangeur empreſſé &
yvre de joie fe hâte d'aller recueillir le
fruit de fes fueurs. Onvoit avant le lever
de l'aurore des jeunes garçons& des jeunes
filles qui annoncent par leurs chanſons le
plaifir qu'ils fe promettent pendant lajour
née. Le foleil paroît , il abat la rofée : la
:
troupe joyeuſe , la ferpette à la main
remplit fes paniers d'un fruit délicieux
qu'elle verfe dans de grandes cuves : le
cultivateur, étonné de l'abondance, pleure
de joie & bénit la Providence, Enfin le
plus beau jour finit ; les filles, la tête
couverte de chapeaux de paille garnis de
pampre, s'empreffent de faire cent efpié
gleries à leurs amans qui les tiennent par
la main la première efplanade de gafon
qui fe préfente les invite à danfer, malgré
les fatigues de la journée ; je prends ma
flute , & j'anime par mes fons la vivacité
AVRIL 1766.
de leurs pas, rendus plus vifs encorepar le
defir mutuel de plaire.
Vous me verrez occupé à donner à l'ar
briffeau fléxible une forme agréable ; je
vois naître fous mes yeux les fruitsde mon
travail. Tandis que le riche blafé fait venir
à grands frais des productions bifarres &
forcées, j'obtiens, prefque fanspeine , des.
chofes que la nature me donne avec pro
digalité, parce que je ne cherche pas à les
lui arracher. Tous les jours je demande au
génie qui préfida à ma naiffance de me.
fournir les occafions de faire du bien ; il
m'exaucefouvent, quoiquejefois pauvre;
& le jour où j'ai pu être utile eft gravé
dans mon cœur pour m'avertir de tâcher
de faire encore mieux demain.
Q
U'UNautrefeplaiſe à demeurer dans
les villes, qu'il en aime le bruit incom
mode, l'air empefté, le féjour mal-ſain,
qu'il contemple avecenthouſiaſme les édi
fices qui les décorent, les jardins où un
art bifarre étouffe la nature ; pour moi je
préfère la campagne : c'eſt-là où je jouis
d'unfpectaclemagnifique & toujoursnou
veau. Je meplais à errer dans les bois &
AVRIL 1766.
47
fur les montagnes. L'airpur que j'yrefpire
répand dans mon fangle baume de la vie,
porte dans mon âme la tranquillité & la
paix.
Quel'hommeferoit heureux , fi tout ce
quil'environne ne lui avoit pas faitperdre
le goûtdes chofes fimples ! mais en cher
chant fans ceffe le bonheur loin de lui , il
pourfuit fa chimère jufqu'au tombeau : le
vil intérêt, l'ambition funefte , lafoifavide
des richeffes le tourmentant fans ceffe , il
nepeutjouirdelui-même que, lorſqu'ayant
le courage de renoncer à tout ce qui
féduit fes femblables , il ne cherche plus
que dans lui-même la récompenſe des
facrifices qu'il a faits à la vertu.
Loin de ces vices, loin de la foule des
hommes que je plains, mais que je ne
méprife ni nehais , qu'il eft doux de vivre
enpaix dans lerecueillementdefoi-même!
Quel eft le malheureuxauquel le fpectacle
raviffant de la nature ne caufeplus d'émo
tion ! quipeut voir fans raviffement l'ordre
admirable qui règne dans l'univers ! quel
eft le cœur flétri qui ne s'ouvre plus aux
charmes de la bienfaifance , qui peut voir
fouffrir , gémir fon frère fans en être
attendri ?
Soit que je franchiffe les monts efcar
pés , foit que j'erre à l'ombre des forêts
48 MERCURE DE FRANCE.
fur la mouffedouce & fraîche, mon eſprit
s'occupe de tes ouvrages & de tes dons.
Être bienfaifant ! tant que je refpirerai
jamais le Soleil ne fe levera fans que je
chante une hymne à ton honneur.
Venez, ômes amis ! partager mon bon
heur; venezadmirer avec moi les beautés
fimples & mâlesde la nature. Quelquefois
couché fur l'herbe je contemple le magni
fique fpectacle du Soleil couchant : frappé
de l'effet merveilleux de fes rayons réflé
chis dans un nuage d'une forme pittoreſ
que, à peineapperçois-je la jeune Bergère,
dont le vifage modefte peint l'innocence,
qui paffe à côté de moi en conduifantfon
troupeau.
Tous les matins, lorfque le Soleil vient
vivifier la nature, éveillé par la fraîcheur
del'air & par le chant du roffignol , j'ou
:
vre mes yeux àla lumière & mon âme au
plaifir je vais cultiver mes légumes fa
voureux & l'œillet odoriférant ; je leur
donne tous mes foins, & tous les jours je
jouis de ce que j'ai fais pour eux la veille.
Quelquefois , bravant l'ardeur de la
canicule , je vais partager les travaux des
moiffonneurs fatigués ; je mêle ma voix à
leurs chans ruftiques; nous faifons fuir au
loin le liévre timide & la perdrix aux
pieds d'écarlate : & , lorfque la chaleur
invite
AVRIL 1766.
49
invite toute la nature à prendre du repos,
affis tous enfemble fous un poirier fau
vage dont une fource pure arrofe les raci
nes, jepartage avec eux leur frugal repas ;
je les laiffe enchantés & furpris de voir
renaître les douceurs de l'égalité.
Lorfque la lune répand fur l'horifon
fa lumière argentée , je vais trouver mon
bon & honnête voifin qui fe repofe des
fatigues de la journée fous un noyer qui
couvre fa cabane de fon ombrage ; fon
cœur naïf & fimple verfe avec confiance
dans mon fein fes chagrins & fa joie ; je
le foulage, non pas avec des paroles ftéri
les , mais par les foins officieux & tendres
:
A
de l'amitié il me raconte l'hiftoire de fa
jeuneffe , les dangers qu'il a courus à la
guerre lorfque le plus aimé des Rois força,
par fes vertus , la fortune à être jufte. Pen
dant fon récit fes enfans jouant à côté de
nous à des jeux folâtres, convenables à
leurs âges, badinent innocemment jufqu'à
ce que l'amour vienne leur faire fentir fes
peines & fes plaifirs.
Si le foleil , s'élevant fur nos têtes , fait
defirer l'ombrage , alors affis fur le pen
chant d'une colline dans un berceau de
noifettiers d'où je découvre un horifon
immenfe, jem'égaie avec HoraceouChau
lieu,jem'inftruis en m'amufant avec Vol
Vol. II.
C
१० MERCURE DE FRANCE.
taire , oubien jepuife des leçons fublimes
devertu& debienfaifancedanslesouvrages
de nos plus fublimes Auteurs. Mon ima
gination remplie des tableaux touchans &
pathétiquesdela vertu qu'ilsontpeinteavec
ce courage & cette force d'efprit qui leur
fontpropres, échauffe monâme & l'élève,
&moncœur oppreffé peut à peine fuffire
aux fenfations délicieufes qu'il éprouve.
Quand le vent brûlant du mois d'Août
amûri le raifin, le vendangeur empreſſé &
yvre de joie fe hâte d'aller recueillir le
fruit de fes fueurs. Onvoit avant le lever
de l'aurore des jeunes garçons& des jeunes
filles qui annoncent par leurs chanſons le
plaifir qu'ils fe promettent pendant lajour
née. Le foleil paroît , il abat la rofée : la
:
troupe joyeuſe , la ferpette à la main
remplit fes paniers d'un fruit délicieux
qu'elle verfe dans de grandes cuves : le
cultivateur, étonné de l'abondance, pleure
de joie & bénit la Providence, Enfin le
plus beau jour finit ; les filles, la tête
couverte de chapeaux de paille garnis de
pampre, s'empreffent de faire cent efpié
gleries à leurs amans qui les tiennent par
la main la première efplanade de gafon
qui fe préfente les invite à danfer, malgré
les fatigues de la journée ; je prends ma
flute , & j'anime par mes fons la vivacité
AVRIL 1766.
de leurs pas, rendus plus vifs encorepar le
defir mutuel de plaire.
Vous me verrez occupé à donner à l'ar
briffeau fléxible une forme agréable ; je
vois naître fous mes yeux les fruitsde mon
travail. Tandis que le riche blafé fait venir
à grands frais des productions bifarres &
forcées, j'obtiens, prefque fanspeine , des.
chofes que la nature me donne avec pro
digalité, parce que je ne cherche pas à les
lui arracher. Tous les jours je demande au
génie qui préfida à ma naiffance de me.
fournir les occafions de faire du bien ; il
m'exaucefouvent, quoiquejefois pauvre;
& le jour où j'ai pu être utile eft gravé
dans mon cœur pour m'avertir de tâcher
de faire encore mieux demain.
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