LES ROIS ,
:
ODE.
Oi qui vis tomber les colonnes
Des Etats les plus floriſſans ;
Toi qui vis brifer les Couronnes
Des Souverains les plus puiſſants ;
OTerre ! ô féconde Cybelle !
Tu caches dans ton ſein fidelle
Les faſtes des ſiècles divers :
Ouvre à ma Muſe , qui t'appelle ,
Les Archives de l'Univers .
: 1.
Montre- moi fous leurs Pyramides
Ces Rois dans la tombe ignorés ,
Ces Rois faſtueux & timides ,
Jadis ſur le Trône adorés :
Leur nom n'a duré qu'une Aurore ;
Envain le Marbre couvre encore
Les vains debris de leur cercueil :
LeTems à chaque inſtant dévore
Les Monumens de leur Orgueil.
1
**
Tu vis fortir de tes entrailles.
Cv
46 MERCURE DE FRANCE.
CesHéros , Tyrans des Humains ,
Dont le Dieu fanglant des batailles
Armoit les facrileges mains :
Que les Emules d'Alexandre
Bravent fur des Palais en cendre
Et la Fortune & ſes revers ;
Bien- tôt tu les verras deſcendre :
Dans les Tombeaux qu'ils ont ouverts..
Je' fçais qu'Achille , que Therſite
Etoient ſoumis au même ſort ;
Qu'un même bras nous précipite
Dans les ténebres de la mort ;.
Mais l'Iſſe infâme de Caprée
Vit tomber l'Idole abhorrée
Du cruel Maître de Séjan ,
Et la Terre , encore éplorée ,
Encenſe l'Urne de Trajan.
Princes dont la cendre repoſe
Au pied des plus riches Autels ,
Souvent malgré l'Apothéoſe ,
Vous êtes l'horreur des Mortels;
Envain dans vos Palais nourrie ,
La folle & baſſe Flaterie
Chante vos Hyinnes en tout licu:
NOVEMBRE.. 1744. 47
Le tems détruit l'Idolatrie ,
Et briſe l'Autel & le Dieu..
Rois , laiffez aux Peuples fauvages
Le droit injuſte du plus fort ;
La crainte arrache nos hommages ,
L'amour les obtient fans effort:
Serrez moins le noeud qui nous lie ;
Notre orgueil à regret ſe plie
'Au joug rigoureux du pouvoir :
L'amour, plus noble, multiplie
Nos foins que borne le Devoir.
Dans vos Serrails impénétrables ,
Sultans , eſclaves couronnés ,
Vous traînez des jours déplorables ,
Des jours de trouble environnés :
Pour rendre la Terre féconde ,
Le Soleil fort du ſein de l'Onde ,
Et s'ouvre un chemin vers les Cieux:
O Rois , rendez heureux le Monde,.
En vous offrant à tous les yeux .
Voyez ſur les bords de la Seine
Ce Prince , l'amour des Français";
La Victoire qui le ramene ,
Annonce à grands cris nos ſuccès :
Cvjs
48 MERCURE DE FRANCE.
Son Peuple l'entoure & le preffe ;
Le zéle ſe change en yvreffe ;
On aime , on adore ſes loix :
Excès d'une juſte tendreſſe ,
Qui fait le bonheur des grands Rois !
Ne craignons pas que la mémoire
Se perde dans l'ombre du Tems ,
Ni que le grand jour de l'Hiſtoire
Terniſſe ſes faits éclatans :
Minerve le ſuit à la guerre ,
Thémis gouverne ſon tonnerre ;
Il n'eſt armé que pour la paix ,
Et ne veut enchaîner la Terre
Que par le lien des bienfaits.
On dira : Quel Dieu favorable
Accorda Louis aux Humains ?
Son amitié ferme & durable
Soutint le Trône des Romains ;
Dans ſon Tribunal deſporique ,
Jamais la Liberté publique
N'expira ſous l'autorité ;
Les refforts de ſa politique
Furent les loix de l'équité.
楽
Né ſur le Trone , il fut ſenſible ;
NOVEMBRE. 1744 . 49
Juge , il reffentit la pitié ;
Souverain , il fut acceſſible ;
Monarque , il connut l'amitié :
Que ſa justice & fon courage ,
Que ſon nom , beni d'âge en âge,
Des fiécles percent le cahos :
Qu'il foit le modéle du Sage :
Qu'il foit l'exemple des Héros.
Sans avoir le pinceau d'Appelle ,
Diſciple de la vérité ,
J'ébauche le Portrait fidelle
Que peindra la Poſtérité.
Grand Roi , que la France applaudiſſe
Aux Vers de ma Muſe novice ,
Il eſt pour eux un prix plus doux ;
Vous pouvez d'un regard propice
Les rendre immortels comme vous.
Par M. L. D. B. de l'Académie Françoife.