EXTRAIT
D'une Lettre écrite, par un Citoyen de Marseille,
à un de ses amis à Paris, au sujet
des rejouissances, faites par le Corps de la
Marine, & les fêtes données par M. de
Charron, à l'occasion de la naissance de
Monseigneur le Duc de Bourgogne.
M. le Chevalier de Piles, Chef d'Escadre,
Commandant la Marine à Marseille,
& M. de Charron, Commissaire
Général Ordonnateur, avoient reçu des
ordres pour faire chanter le Te Deum sur
le Vaisseau portant Pavillon Amiral, &
faire des rejouissances publiques à l'occa-
sion de la naissance de Monseigneur le
Duc de Bourgogne.
Le Samedi au soir 9 Octobre, après le
coucher du Soleil, le Vaisseau portant Pa-
villon
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villon Amiral, tira vingt- un coup de ca-
non, tout l'extérieur de l'Arsenal & les
portes des maisons, habitées par Messieurs
de Piles & de Charron, furent illumi-
nées.
Le lendemain Dimanche, M. le Che-
valier de Piles donna un grand diné à
tout le Corps de la Marine, après lequel
il se rendit au Vaisseau Amiral, où le Te
Deum fut chanté par les Musiciens du
Concert de la Ville: les troupes de la
Marine firent à la suite du Te Deum une
décharge de mousqueterie, le Vaisseau
Amiral tira vingt-un coup de candn, &
dix-huit Vaisseaux Marchands, rangés ex-
près au milieu du Port, firent feu de tou-
te leur artillerie, ces décharges furent ré-
petées trois fois; les illuminations de l'ex-
térieur de l'Arsenal furent les mêmes que
le jour précédent. M. de la Croix de
Marraguais, Major de la Marine, fit cou-
ler à ses frais une fontaine de vin à la por-
te des Casernes, on y lisoit cette inscrip-
tion: Quantos effundit in usus.
A dix heures du soir les fêtes données
par M. de Charron commencerent. Les
portes de l'Hôtel de l'Intendance de la
Marine qu'il occupe, furent ouvertes à,
six mille personnes qu'il avoit invitées par
billets: cette maison devint alors le palais
II. Vol,
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146 MERCUREDEERANCE.
de la joie & de la inagnificence; tous les
appartemens étoient destinés à des rejouis-
sances particulieres, le jardin somptueu-
sement illuminé, offroit le spectacle le
plus noble & le plus brillant du monde;
deux rangs de portiques, pratiqués de
chaque coté du jardin, dans l'intervalle
de deux allées de marroniers, taillés en
évantail, étoient garnis de lampions; au
centre de chaque portique étoit suspendu
un lustre en goblets de cristal, cette ar-
chitecture artificielle, répondoit à celle
de la façade des appartemens qui étoit
parfaitement bien éclairée. Le côté op-
posé étoit terminé par un temple de lu-
miere, dont l'architecture tracée par des
lampions répandus avec autant d'art que
de profusion, formoit l'aspect le plus sur-
prenant & le plus agréable; au faîte de ce
Temple paroissoit un Soleil couronné,
ayant deux étoiles à ses côtés, au dessous
on lisoit l'inscription suivante:
Fulgens & proprio sinul & splendore
paterno.
Les berceaux qui regnent tout autour
de ce vaste jardin, étoient aussi éclairés
en-dedans par deux cordons de lumiere
en lampions.
Ce. spectacle étoit animé pat les danses
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d'un peuple innom brable, qui au son de
plusieurs tambourins, distribués dans diffe-
rens endroits de ces nouveaux champs éli-
sées, témoignoient l'allégresse la plus vi-
ve. Des cors-de-chasse, placés aux senê-
tres des appartemens, se firent entendre
pendant toute la nuit. La variété des dé-
guisemens, dont les Habitans de Mar-
seille avoient pris soin de se parer, ajou-
toit un nouvel agrément à la fête; des
millions de fusées partirent aussi jusqu'au
jour, du milieu de ce jardin enchanté.
Les appartemens du rez de-chaussée
étoient destinés à réprésenter le théâtre de
la Fortune: cette Déesse partagea l'agré-
ment de la fête, & ne chercha qu'à amu-
ser ceux qui sacrifioient sur ses Autels sans
faire de mécontens.
Je devrois, cher ami, garder le silence sur
la somptuosité du bal, ce sont-là de ces
beautés inexprimables: imaginez- vous
tout ce que le Dieu Momus dirigé par le
bon goût & inspité par la décence, pour-
roit inventer de plus noble & de plus
amusant: voilà l'idée la plus juste que se
puisse vous donner de ce spectacle. La No-
plesse la plus qualifiée des deux sexes s'y
tronva réunie: car vous sçaurez que M. de
Charron, l'homme du monde le plus at-
tentif & le plus galant, avoit invité les
Gij
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148 MERCUREDE FRANCE.
Dames par des billets particuliers, les
Citoyens les plus distingués y parurent
sans être déguisés, & tous les Officiers de
la Marine en habit uniforme. L'heure de
la fête ne permit pas à M. le Chevalier
de Piles, leur Commandant, de s'y trou-
ver. Plusieurs corps nombreux de sym-
phonie étoient placés dans differentes
chambres. C'est au son de tous ces instru-
mens qu'une foule, aussi charmante que
joyeuse formoit mille Ballets agréables.
Tous les Dieux sembloient présider à cet-
te fête, Comus voulut en partager les
honneurs, il ordonna chez M. de Char-
ron un ambigu délicieux, tout ce que la
libéralité & la délicatesse pouvoit imagi-
ner d'agréable, y fut servi des mains de
l'Abondance; les vins, les liqueurs, les
glaces, les rafraîchissemens de toute es-
péce & des mets plus solides y furent
distribues jusqu'au jour avec profusion, &
sans distinction à tout le monde : on ne
vit jamais donner & recevoir de meilleur
coeur. Ce qui vous étonnera, cher ami,
c'est d'apprendre que le bon ordre prési-
doit particulierement à cette Fête: plu-
sieurs corps- de-garde & des sentinelles se-
mées avec intelligence prévinrent tout dé-
sordre, on eût dit que la sagesse & la dé-
gence marchoit partout avec la gayeté.
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Vous comprenez que l'intention de M. de
Charron n'étoit pas d'exclure des réjouis-
sances publiques les personnes ausquelles
il n'avoit pas envoyé de billets, aussi vit-il
avec un plaisir infini que plus de vingt
mille y assisterent, & tout le monde con-
vint que l'on n'avoit jamais vû une fête
plus belle, plus goûtée, & plus générale-
ment applaudie.
Quand le peuple rassasié de plaisir com-
mença à se retirer, M. de Charron rassem-
bla dans un salon séparé les Dames les plus
distinguées qui formerent alors un bal
dont l'arrangement & la parure presente-
rent un spectacle nouveau. Je ne vous rends
qu'imparfaitement le détail de ces réjouis-
sances qui furent terminées le Lundi par
l'illumination generale de l'Arsenal & par
des décharges de canon & de Mousquet-
terie, pareilles à celles qui avoient été fai-
tes la veille, &c.