REPONSE
DE M. DESMAHIS
A M. de Margency.
Dis jeux de mon efprit vous l'arbitre févere ,
Des fecrets de mon coeur vous le dépofitaire ;
A iv
8 MERCURE DE FRANCE .
Vous pour qui la pareffe a des charmes fi doux ,
Qui fi légerement paffez dans tous vos goûts
Du defir à la négligence :
Pour mes autres défauts ami plein d'indulgence ,
Pourquoi reprendre en moi le feul qui foit en
vous ?
Rendu , par votre exemple , à vos leçons rebelle ,
Que ne puis je oublier ce qu'Apollon m'apprit !
La volupté naquit dans les bras d'une belle ,
Et l'inquiétude cruelle
Sur l'oreiller d'un bel efprit.
De ce monde frivole où tout n'eft qu'imposture ,
Où l'efprit n'eft qu'un froid jargon
Où le fentiment n'eſt qu'un nom ,
Vous me preffez en vain d'achever la peinture .
Ignoré du public , à l'abri des difcours ,
Loin de tous les travers je vis fans me contraindre
:
L'amour & l'amitié rempliffent tous mes jours ,
Et ne m'offrent jamais que des vertus à peindre.
Sur ces bords écartés , fous ce tilleul épais ,
L'amour qui fe repofe au frais ,
Abandonne pour vous le foin de fon empire ;
De graces entouré vous chantez les bienfaits ;
Tandis que plus loin je foupire.
Que fur l'écorce d'un cyprès ,
Avec la pointe de ſes traits ,
Je grave les vers qu'il m'infpire :
Le plus léger efpoir des biens que je defire
JUI N. 1755 .9 .
Me femble affez payer tous les maux qu'il m'a
C faits.
Reftons dans ce champêtre afyle ,
N'allons point à l'envi de mille auteurs jaloux
Difputer un laurier ſtérile ; '
Faifons de nos beaux jours un ufage plus doux ,
Cueillons d'une main plus habile
La fleur qui naît auprès de nous .
C
La gloire eft un fantôme , une ombre paffagere
Qu'on croit toujours atteindre & qu'on ne peut
faifir ;
Une coquette menfongere
Qui par le dépit même irritant le defir ,
Accompagne un refus d'une faveurlégere ,
Et fans jamais fe rendre , enchante & defefpere
Par le preftige du plaifir .
Ne fongeons qu'à jouir du moment où nous
fommes ,
Et nos jours les plus longs deviendront des inftans
:
Si de l'ufage de leur tems
Nous faifions rendre compte aux hommes ,
Le héros diroit , j'ai vaincu ;
Le bel efprit , j'ai fait un livre ,
Où j'apprens aux mortels le fecret de bien vivre ;
Le fage diroit , j'ai vêcu .
E rafte & Licidas , dévorés par l'envie ,
A meſurer des mots confumeront leur vie
Pour laiffer après eux le foible fouvenir ,
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
Le bruit fourd d'un vain nom perdu dans l'avenir.
Exempts de cet orgueil à leur repos funefte ,
Du flambeau de l'amour ufons ce qui nous refte :
Que l'art charmant des vers qu'ils connoiffent fi
peu ,
Pour eux foit un travail , pour nous ne foit qu'un
jeu ;
Que cet art profané par tant de vains libelles ,
Nous ferve quelquefois à célebrer les belles ;
Et que notre amitié plus tendre chaque jour
S'accroiffe avec nos ans des pertes de l'amour .