EPITRE AUX BELLES.
JEund Eunes beautés , que la nature
Fit naître pour troubler le repos des mortels ,
De l'univers vous êtes la parure ,
Et vos appas méritent des autels.
L'homme fimple éclairé par les feules lumieres ,
Cherchant dans le cahos l'obfcure vérité ,
N'eût pas fubi le joug de tant d'erreurs groffieres ,
S'il eût fçu vous choiſir pour fa divinité.
Vous charmez tout ; que fert de vous le dire
L'ignorez -vous : hélas ! de vos attraits
Vous ne croyez jamais
Pouvoir fixer l'empire .
Non non,fans doute , il n'eft rien fous les cieux
Qui puiffe réfifter au pouvoir de vos yeux ;
Mais bien fouvent vos tyranniques charmes
Pour défendre nos coeurs
Nous fourniffent des armes.
Voilez avec des fleurs
Les fers de l'esclavage
Si vous voulez long- tems conferver notre hommage
:
L'esclave révolté
Juge mieux du poids de fa chaîne
Par le prix de la liberté.
Votre fierté l'éloigne , un autre efpoir l'entraîne
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Je gémis quelquefois
Quand je vois un minois
Formé par le pinceau des Graces ,
Dont un regard , un fouris dédaigneux ,
Un air impérieux
Viennent défigurer les traces.
L'art féduit fans charmer.
Ne croyez point embellir la natu re :
De la fimplicité la route eft la plus fûre ,
Par d'innocens appas on fe laiffe enflammer.
Si la coquette infpire une ardeur paffagere ,
C'eft un jeu de l'amour ;
C'eft une flamme fi légere
Qu'on la voit naître & mourir en un jour,
Un gefte étudié n'offre rien qui nous flate ,
D'une belle harmonie , il trouble les accords :
Le coeur n'eft point fenfible à l'effet des refforts
Du plus bel automate.
Ah ! qu'un fateur eſt dangereux !
Vous verroit-on courir à de vains artifices ;
Si tant d'adorateurs aveuglés par leurs feux
N'encenfoient pas juſques à vos caprices ?
Je fens que la beauté
Mérite notre hommage ,
C'eſt un des attributs de la divinité ,
*
" Elle en eft la vivante image.
Mais à chérir les dieux nos coeurs font animés
Par cet attrait vainqueur que leur bonté fait naî
tre ;
72 MERCURE DE FRANCE.
Si le tonnerre feul nous les faifoit connoître ,
Ils feroient craints fans être aimés.
Un heureux caractere
N'a point l'éclat brillant des appas féducteurs ;
Par un effet moins prompt il trouve l'art de plaire,
Sa douceur enchaîne les coeurs.
Quel feroit votre empire
Si vous réuniffiez tant de dons à la fois ?
L'inconftance & le tems ne pourroient le détruire,
Et vos defirs feroient des loix.
Mais du génie encor la puiffance plus grande
De votre fort rendroit les dieux jaloux ,
Ils verroient leurs autels fans culte & fans offrande,
Et l'univers à vos genoux.
Non , ils ont prévenu leur honte & votre gloire ;
Et pour mieux triompher , fouvent ils vous font
croire
Que le talent entraîne une frivolité
Qui deshonore la beauté :
Ou plutôt à vos yeux , d'un miroir infidele ,
Ils préfentent l'art impofteur.
Vous y lifez que quand on eft fi belle ,
On a les agrémens de l'efprit & du coeur .
Qu'il eft aifé de croire
Tout ce qui flate notre gloire !
La louange eft l'écueil des coeurs ambitieux.
D'un piége dangereux
Pénétrez l'artifice ;
Redoutez l'art d'un difcours trop flateur ,
Dont
FEVRIER.
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Dont le poifon agréable & trompeur
Plus aisément ſe gliffe.
L'éclat d'un trop grand jour affoiblit les couleurs,
Et n'éclaire que trop l'oeil de la jaloufie ;
Plus vos attraits vous font d'admirateurs ,
Plus vous devez craindre l'envie..
Le beau ſexe , dit- on , contre moi s'armera :
Quelle erreur ! je me ris d'une folle menace ;
Aucune ici ne fe reconnoîtra
Au portrait que je trace .
Par M. ***