Oeuvre commentée (1)
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1
p. 20-25
LETTRE traduite de l'Anglois, à M****, Auteur d'un Ouvrage Périodique intitulé The Idler.* Que de gens me ressemblent ! D**** .
Début :
J'ÉTOIS le second fils d'un Gentilhomme campagnard, dont la fortune suffisoit [...]
Mots clefs :
Lettre, Ouvrage périodique, Héritier, Lieutenance, Soldat, Guerre, Célérité
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE traduite de l'Anglois, à M****, Auteur d'un Ouvrage Périodique intitulé The Idler.* Que de gens me ressemblent ! D**** .
LETTRE traduite de l'Anglois , à
M **** , Auteur d'un Ouvrage Pé
riodique intitulé The Idler . *
Que de gens me reffemblent !
D **** .
J'ÉTOIS le fecond fils d'un Gentilhomme
campagnard , dont la fortune fuffifoit
à peine pour foutenir avec dignité la
qualité , qu'il partageoit avec fon héritier,
de grand tueur de liévres. Il crut par
* Londres , 1761. Chez J. Newbery , 2 vol , in -8.
OCTOBRE. 1763 .
21
conféquent devoir employer toutes fes
protections pour me procurer une Lieu
tenance dans nos troupes. Je paſſai
quelques années dans la moins amufante
& peut-être la moins confidérée de tou
tes les profeffions humaines , celle d'un
Soldat en temps de paix. Je rodai avec
le Régiment de garnifon en garnifon ,
fans avoir rien à faire , fans goût pour
rien apprendre , fans argent pour me
divertir. J'étois par-tout , en arrivant ,
étranger fans curiofité ; & enpartant ,
la connoiffance de bien des gens , fans
être leur ami. N'ayant rien à efpérer
dans toutes ces réfidences fortuites
j'abandonnois ma conduite au hazard
& metrouvai partout le même , c'eſtà-
dire fort ennuyé,
On est toujours étonné d'entendre
mes pareils faire fi fréquemment des
voeux pour la guerre. Ces voeux ne font
pas toujours fincéres. La plupart , cantens
de leur oifiveté & de leur uniforme,
affectent une ardeur qu'au fond ils ne
reffentent guère, Ceux qui la defirent
en effet , n'en font ni plus méchans ni
plus patriotes : ce n'eft ni l'amour de la
gloire , ni la fcif du fang qui les infpire ;
c'eft le defir d'être affianchis de l'oifiveté
qui leur pefe & d'être rétablis dans la
dignité d'un être actif.
22 MERCURE DE FRANCE .
!
1
Je n'imaginai jamais avoir plus de
Courage qu'un autre , j'ai pourtant fou→
vent defiré la guerre ; mais je n'en
voyois alors nulle apparence ; & la mort
imprévue d'un oncle dont la fucceffion
me mettoit fort à l'aife , me fit toutà
- coup quitter le Régiment , avec la ferme
refolution de n'avoir plus de maîtres
que moi- même.
Cet état d'indépendance me plut
beaucoup d'abord ; je crus avoir trouvé
ce que tous les hommes defirent :
mon temps étoit à moi , mon habitation
dépendante de ma volonté . Je m'amufai
pendant deux ans à changer de
demeures & à comparer les incommodités
de celles que je quittois avec
les agrémens de celle que je préférois .
Mais fatigué enfin de ces recherches ,
je me déterminai à en acheter une ,
& j'y fixai mon domicile .
Je crus alors que j'allois être heureux;
je le fus en effet pendant quelques mois ,
avec cette efpérance. Mais je fentis affoiblir
ces idées , & l'ennui ne tarda
pas à les remplacer. Après avoir longtemps
cherché la caufe de ce nouvel
engourdiffement , je découvris enfin
qu'il ne me manquoit rien que d'avoir
quelque chofe à faire.
OCTOBRE. 1763. 23
Le temps avec toute fa célérité fe
meut trop lentement pour celui qui n'a
d'autre occupation que celle d'obferver
fa courfe. Les jours pour moi font des
années. Je fors du lit quand je ne puis
dormir plus longtemps ; je paffe dans
mon jardin ; j'y revois ce que j'y avois
u la veille ; je rentre chez moi ; je
me plonge dans un fauteuil ; mon projet
eft de penfer , & j'y tache de bonne
foi ; mais le Sujet me manque : je fors
pour quêter des nouvelles ; je cherche à
exciter ma curiofité fur des événemens
qui au fond me font indifférens , & qui
n'ont à mes yeux d'autre mérite que
celui de me diftraire de moi-même pendant
quelques minutes.
Lorfqu'une nouvelle me femble un
peu piquante , je trouve un moment de
plaifir en courant la répandre . Je paffe
d'un cercle à l'autre, flatté de ma propre
importance , glorieux de penfer que je
fais & fuis quelque chofe , quoique
fouvent bien convaincu que l'heure
fuivante , fi j'avois pu l'attendre , m'eût
épargné toutes ces courfes.
Je m'étois impofé un certain nombre
de vifites , dont je m'acquittois trèsregulièrement
; mais je fuis parvenu à
24 MERCURE DE FRANCE .
fatiguer prèfque tous mes amis. Une
fois affis , j'oublie de me lever ; je
vois la compagnie excédée de ma préfence
; la Maîtreffe du logis parler bas
à fes gens ; j'entends remettre des af
faires au lendemain , & chacun regar
der fa montre: rien ne peut me réfoudre à
regagner ma folitude , ou à rifquer de
me livrer de nouveau moi - même à ma
propre compagnie .
Egalement à charge à moi - même &
aux autres, je forme différens fyftêmes
d'occupation qui puiffent rendre ma vie
utile ou agréable , & éxempte de l'ignominie
de vivre paffivement. Je projette
depuis long - temps d'entrer dans cette
nouvelle carrière ; mais je n'ai pû juſqu'ici
prendre fur moi de m'y réfoudre
le moment préfent ne s'y trouve jamais
propre ; les obftacles femblent de
jour en jour renaître & fe multiplier .
Que vous dirai-je , Monfieur ! Vingt
années fe font écoulées depuis que ma
réfolution eft priſe de me corriger , &
chaque jour de ces vingt années s'eft
paffé en remettant la chofe au lendemain.
L'âge pourtant me gagne ; & le
retour fur moi- même me jetteroit dans
le défefpoir , fi je n'étois prèfque pas
enfin
OCTOBRE . 1763.
25
fin déterminé à commencer dès demain
le cours de ma réformation .
Par M. D. L. P.-
M **** , Auteur d'un Ouvrage Pé
riodique intitulé The Idler . *
Que de gens me reffemblent !
D **** .
J'ÉTOIS le fecond fils d'un Gentilhomme
campagnard , dont la fortune fuffifoit
à peine pour foutenir avec dignité la
qualité , qu'il partageoit avec fon héritier,
de grand tueur de liévres. Il crut par
* Londres , 1761. Chez J. Newbery , 2 vol , in -8.
OCTOBRE. 1763 .
21
conféquent devoir employer toutes fes
protections pour me procurer une Lieu
tenance dans nos troupes. Je paſſai
quelques années dans la moins amufante
& peut-être la moins confidérée de tou
tes les profeffions humaines , celle d'un
Soldat en temps de paix. Je rodai avec
le Régiment de garnifon en garnifon ,
fans avoir rien à faire , fans goût pour
rien apprendre , fans argent pour me
divertir. J'étois par-tout , en arrivant ,
étranger fans curiofité ; & enpartant ,
la connoiffance de bien des gens , fans
être leur ami. N'ayant rien à efpérer
dans toutes ces réfidences fortuites
j'abandonnois ma conduite au hazard
& metrouvai partout le même , c'eſtà-
dire fort ennuyé,
On est toujours étonné d'entendre
mes pareils faire fi fréquemment des
voeux pour la guerre. Ces voeux ne font
pas toujours fincéres. La plupart , cantens
de leur oifiveté & de leur uniforme,
affectent une ardeur qu'au fond ils ne
reffentent guère, Ceux qui la defirent
en effet , n'en font ni plus méchans ni
plus patriotes : ce n'eft ni l'amour de la
gloire , ni la fcif du fang qui les infpire ;
c'eft le defir d'être affianchis de l'oifiveté
qui leur pefe & d'être rétablis dans la
dignité d'un être actif.
22 MERCURE DE FRANCE .
!
1
Je n'imaginai jamais avoir plus de
Courage qu'un autre , j'ai pourtant fou→
vent defiré la guerre ; mais je n'en
voyois alors nulle apparence ; & la mort
imprévue d'un oncle dont la fucceffion
me mettoit fort à l'aife , me fit toutà
- coup quitter le Régiment , avec la ferme
refolution de n'avoir plus de maîtres
que moi- même.
Cet état d'indépendance me plut
beaucoup d'abord ; je crus avoir trouvé
ce que tous les hommes defirent :
mon temps étoit à moi , mon habitation
dépendante de ma volonté . Je m'amufai
pendant deux ans à changer de
demeures & à comparer les incommodités
de celles que je quittois avec
les agrémens de celle que je préférois .
Mais fatigué enfin de ces recherches ,
je me déterminai à en acheter une ,
& j'y fixai mon domicile .
Je crus alors que j'allois être heureux;
je le fus en effet pendant quelques mois ,
avec cette efpérance. Mais je fentis affoiblir
ces idées , & l'ennui ne tarda
pas à les remplacer. Après avoir longtemps
cherché la caufe de ce nouvel
engourdiffement , je découvris enfin
qu'il ne me manquoit rien que d'avoir
quelque chofe à faire.
OCTOBRE. 1763. 23
Le temps avec toute fa célérité fe
meut trop lentement pour celui qui n'a
d'autre occupation que celle d'obferver
fa courfe. Les jours pour moi font des
années. Je fors du lit quand je ne puis
dormir plus longtemps ; je paffe dans
mon jardin ; j'y revois ce que j'y avois
u la veille ; je rentre chez moi ; je
me plonge dans un fauteuil ; mon projet
eft de penfer , & j'y tache de bonne
foi ; mais le Sujet me manque : je fors
pour quêter des nouvelles ; je cherche à
exciter ma curiofité fur des événemens
qui au fond me font indifférens , & qui
n'ont à mes yeux d'autre mérite que
celui de me diftraire de moi-même pendant
quelques minutes.
Lorfqu'une nouvelle me femble un
peu piquante , je trouve un moment de
plaifir en courant la répandre . Je paffe
d'un cercle à l'autre, flatté de ma propre
importance , glorieux de penfer que je
fais & fuis quelque chofe , quoique
fouvent bien convaincu que l'heure
fuivante , fi j'avois pu l'attendre , m'eût
épargné toutes ces courfes.
Je m'étois impofé un certain nombre
de vifites , dont je m'acquittois trèsregulièrement
; mais je fuis parvenu à
24 MERCURE DE FRANCE .
fatiguer prèfque tous mes amis. Une
fois affis , j'oublie de me lever ; je
vois la compagnie excédée de ma préfence
; la Maîtreffe du logis parler bas
à fes gens ; j'entends remettre des af
faires au lendemain , & chacun regar
der fa montre: rien ne peut me réfoudre à
regagner ma folitude , ou à rifquer de
me livrer de nouveau moi - même à ma
propre compagnie .
Egalement à charge à moi - même &
aux autres, je forme différens fyftêmes
d'occupation qui puiffent rendre ma vie
utile ou agréable , & éxempte de l'ignominie
de vivre paffivement. Je projette
depuis long - temps d'entrer dans cette
nouvelle carrière ; mais je n'ai pû juſqu'ici
prendre fur moi de m'y réfoudre
le moment préfent ne s'y trouve jamais
propre ; les obftacles femblent de
jour en jour renaître & fe multiplier .
Que vous dirai-je , Monfieur ! Vingt
années fe font écoulées depuis que ma
réfolution eft priſe de me corriger , &
chaque jour de ces vingt années s'eft
paffé en remettant la chofe au lendemain.
L'âge pourtant me gagne ; & le
retour fur moi- même me jetteroit dans
le défefpoir , fi je n'étois prèfque pas
enfin
OCTOBRE . 1763.
25
fin déterminé à commencer dès demain
le cours de ma réformation .
Par M. D. L. P.-
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