CHIRURGIE.
LETTRE à M. DE LA PLACE,
sur les Hernies.
A Versailles, le 12 Mai 1764.
J'AI lu avec le plus grand étonnement,
Monsieur, l'Article que vous avez inséré
dans le Mercure du mois d'Avril der-
nier , fur les guérifons des hernies &
notamment für celle de M. Meujand.
M. Maget , qui s'attribue la découver-
* Elle ne s'eft retrouvée que depuis deux jours
dans le dépôt dû Mercure.
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te de la Méthode qu'il pratique , s'ex-
plique en ces termes.
L'Exemple de M. Meujand , Contro-
leur de Madame la Dauphine à Ver-
Lailles , en eft une preuve : il l'a guéri
d'une Hernie complette à l'âge de foi-
xante - deux ans :
il
eft aujourd'hui
fans bandage & dans la plus grande
fécurité. L'Auteur a pour témoin de
cette grande cure , M. Martin , Maître
en Chirurgie & M. Louftaunau , Chirur
gien des Enfans de France à Versailles.
Je voudrois bien apprendre , Mon-
fieur , à quel titre un Chirurgien peut
être dit avoir été témoin d'une cure.
Il paroît , fuivant M. Maget , qu'il n'en
faut d'autre que celui de pouvoir at-
tefter une guérifon fur des oui -dire &
fur le fimple expofé d'un Malade : ou
du moins il eft certain que c'eft à toute
rigueur , ce qu'il a pû dire de moi
lorfqu'il m'a cité comme témoin dans.
le fait qu'il rapporte. Les affaires dont
l'objet eft auffi effentiel que celui de
conferver la vie des Citoyens , exigent
toute l'attention de ceux qui font char-
gés de ce foin important. Plus fcrupu-
leux que ceux qui hafardent des cer-
tificats , qui quelquefois n'ont d'autre.
but que celui d'obliger un Particulier
138 MERCURÉ DE FRANCE.
au préjudice du bien général ; je crois
qu'aucun Chirurgien ne peut s'avouer
témoin d'une cure , qu'autant qu'il au-
ra vu faire fous fes yeux les opérations
& fuivi le traitement d'une maladie.
N'aurois-je pas les plus grands re
proches à me faire , fi je ne m'em-
preffois à défabufer le Public , en lui .
faifant connoître les dangers d'une opé
ration , dont on lui a fait concevoir de
fi grands avantages.
Vous allez juger , Monfieur , com-
bien on peut compter fur les fuccès que
M. Maget annonce au Public , & quelle
doit être la fécurité des perfonnes qu'il
a traitées.
J'ai été mandé le 25 Avril dernier
pour M. Meujand. Auffi -tôt arrivé chez
lui , il m'a fait voir une tumeur dans
l'aîne gauche , dont le centre occupoit
toute l'étendue de la cicatrice qui ré-
fultoit de l'opération qu'il avoit fubie
cette tumeur étoit confidérable , & fort
enflammée dans toute fa circonféren⚫
ce : le milieu étoit livide & rendoit
une odeur putride. Le centre étoit per-
cé d'une petite ouverture par laquelle
fuintoient des férofités femblables à
celles qu'on remarque dans les cas de
gangrenne des inteftins à la fuite des
JUILLET. 1764.
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étranglemens. Le gonflement de la ré
gion inguinalle fe prolongeoit tout le
long de la crête de l'os des iles. Le
malade avoit le pouls petit , dur & in-
termittent.
Comme il étoit dans une fituation
qui exigeoit les fecours les plus prompts,
j'ai cherché à m'inftruire le plus brié-
vement qu'il m'a été poffible.
Il m'a
avoué que s'étant confié à M. Maget ,
ce Chirurgien lui avoit fait trois ap-
plications de cauftiques ; qu'il avoit
extrêmement fouffert de l'effet du der-
nier & qu'à la chûte des efcarres , les
matières fécales avoient paru : qu'elles
n'avoient pas eu d'autre cours que ce-
lui de la playe pendant trente-cinq jours:
qu'à ce terme il en avoit paffé une par◄
tie par les voies ordinaires : que depuis
les chofes avoient été de mieux en
mieux , & que le 51. jour , la cicatrice
avoit été entierement terminée.
Les faignées , les remédes que j'ai
mis en ufage , la diéte & la bonne conf
titution du malade ont arrêté en peu
de temps le progrès des accidens. Let
centre de la tumeur a tombé en pour-
riture & les matières fécales s'y font
fait jour.
Les bornes d'une Lettre ne me pers
140 MERCURE DE FRANCE .
mettent point d'entrer dans le détail de
tous les inconvéniens qui peuvent fur-
venir à la fuite de l'opération de M. Ma-
get. Il me fuffit de remplir les vues que
je me fuis propofées, en apprenant au Pu-
blic les dangers qu'a couru M. Meujand ;
& en l'affurant que je n'ai été infor-
mé de fon traitement & de l'apparente
guérifon de fa Hernie , que lorfqu'il a
été de retour à Versailles.
Que M. Maget parcoure nos plus
anciens Auteurs , il y verra qu'on a
tenté avant lui , l'application des cau-
tères actuels & potentiels pour la cure
des Hernies , & que l'infuffifance &
les périls de cette méthode l'ont fait
profcrire par la Chirurgie. Son infuffi-
fance eft prouvée en ce que les mala-
des qui ont été operés , ont fouvent été
forcés de revenir aux bandages , moyen
toujours plus sûr & plus doux. Quant
aux périls , en peut-on de plus grands
que ceux qui mettent un malade dans la
trifte alternative , ou de périr en vingt-
quatre heures , ainfi qu'il fut arrivé à
M. Meujand, fi les matières fécales fe-
fuffent donné iffue dans la capacité
·
du bas ventre ; ou à lui laiffer une
infirmité auffi défagréable que celle de
rendre fes excrémens par une autre
JUILLET. 1764.
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voie que celle qui eft naturelle. Nous
ne pouvons déterminer le temps qu'il
la gardera
fes jours feront même
plus en fûreté , fi on l'entretient.
J'ai l'honneur d'être , & c.
LOUSTAUNAU, Chirurgien des Enfans
de France.