ANALYSE du drame de la Piéce
intitulée le Sorcier.
Le Théâtre représente un Paysage. Dans la première scène, Agathe s'occupe à
repaffer , refléchit fur fes malheurs & regrette
fon Amant Julien. Blaife
Agathe s'occupe ✯
Vigneron , qui la
doit époufer , profite de l'inftant où elle eft feule
& voudroit lui ravir un bailer. Mais Agathe à qui
l'on veut en vain faire accroire qu'elle ne re-
verra plus fon Amant , parce qu'il y a trois ans
qu'on n'a eu de fes nouvelles , Agathe qui n'a
point perdu l'efpoir , reçoit fort mal les careffes
de Blaife. Il s'en plaint à Simone fa future Belle-
Mère. celle - ci qui a intérêt de fe débarraſſer de
fa fille pour fe remarier , la force d'écouter Blaife
qui fait un long éloge de fonétat , & fort pour
avertir le Notaire de tenir le contrat prêt pour
le foir même. Agathe repréfente inutilement
184 MERCURE DE FRANCE .
à fa mère qu'elle eft promiſe à Julien , qu'elle
l'aime , qu'il peut revenir ; en vain elle lui de-
mande la permiffion d'aller confulter un forcier
qui fait grand bruit aux environs. Simone ne
veut rien entendre. Juftine la filleule & foeur
de Julien abfent , vient prier fa maraine de lui
donner un mari ; tout en difant qu'elle n'aime
pas Baflien , l'éloge naïf qu'elle en fait , fâche
Simone, qui voit avec chagrin fa filleule prétendre
à un Garçon fur lequel elle a des vues pour
elle-même. Elle lui défend d'y penfer
mais
Baftien qui furvient , loin d'entrer dans les vues
de Simone ,
protefte qu'il n'a jamais aimé que
Juftine. La bonne femme très-piquée , congédie
les filles ; elle envoye Agathe joindre Blaife &
le Notaire qui l'attendent , défend à Juftine
de jamais caufer avec un Garçon , & fort elle
même en faisant à Baflien quelques careffes qui
lui ouvrent les yeux fur les prétentions de la
mère. Mais elle le prive de Juftine . Le retour de
Julien pourroit aider à fon bonheur , il déter-
mineroit Juftine , qui jeune encore ne voit pas
clair dans fon cœur. C'est en s'occupant de
ces idées & en inftruifant les Auditeurs de la
naiffance & des progrès de fon amour que Baf-
tien , feul alors fur la fcène , chante cette jolie
Romance que nous avons reconnu être imitée
d'un fonnet italien du Chevalier ZAPPI . Nous
croyons faire plaifir à nos Lecteurs de la mettre
fous leurs yeux,
>> Nous étions dans cet âge encore
» Où chacun ignore
» L'amour & l'efpoir ,
J...
כפ
JANVIER. 1764.
Dans fon cœur on ne fent éclore
» Que le feul defir de fe voir.
» D'un bouquet cueilli pour Juftine ,
>> Que ma main badine
» Dans fon fein a mis ,
Sur fa bouche encore enfantine
» Le plus doux baifer fut le prix.
» Aujourd'hui la friponne oublie
» La fleur fi jolie
» Qui fit fon plaifir
» Et je n'oublîrai de ma vie
» Le baiſer que j'oſai cueillir.
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Cette Romance nous a paru d'autant plas re-
marquable qu'elle a comme un Poëme plus con-
fidérable , une expoſition , un nœud & une con-
clufion , telles que devroient être toutes ces for-
tes de chanfons. L'imitation du Poëte Italien ne
déprime point l'honneur du talent de l'Auteur
françois , elle prouve au contraire le bon ufage
qu'il fait de la connoiffance d'une langue étran
gère. On nous permettra fans doute cette légère
difgreffion : nous revenons à Baftien. Ainsi qu'A-
gathe , il n'attend fon honheur que du retour de
Julien, il fe détermine , comme elle , à con-
fulter le forcier dont on a déja parlé . Un foldat
arrive , Baftien l'envifage , ce foldat eft Julien. Il
apprend à Baflien qu'il revient des Indes , qu'il
s'eft fait foldat. J'étois né pour fervir , dit-il , ah
j'ai choifi le meilleur maître ! Tout François fent
pourquoi cette phraſe eft fi vivement applaudie à
·
186 MERCURE DE FRANCE.
chaque repréſentation. Julien fait la defcription
d'une tempête & s'informe d'Agathe. Quelle eft fa
douleur en apprenant qu'elle va le marier avec le
Vigneron Blaife , qu'il croioit fon plus fidéle ami,
auquel même en partant , il avoit confié tout fon
bien;qu'il n'a pas fait difficulté de s'approprier! Il
fe livre à fa colère , il veurt retourner d'où il
il vient , il veut fuir pour toujours Agathe ;
Cependant il veut auparavant la voir & lui
parler. Tandis qu'il en cherche les moyens, Juf
tine s'avile de lui conter l'hiftoire du forcier
qu'on attend ; elle lui confeille de le faire paf-
fer pour ce forcier. Il accepte ce parti, Il a rap-
porté avec lui l'habit d'un Dervis indien; il fe pro-
pofe de l'employer & fort en terminant cet Acte
par un Duo du plus grand effet. Baftien ouvre
le fecond acte fuivi de Julien travelti. Il lui re-
commande à ſon tour les propres intérêts & le
prie de déterminer la petite Juftine en fa fa-
veur , elle paroît. Baflien le cache. La jeune en-
fant commence par avoir peur du forcier . qu'elle
eft bien loin de croire fon frère. Mais peu-à- peu
elle s'enhardit , & finit par avouer , dans une
chanfon très - applaudie ,
qu'elle aime Baftien.
L'heureux Amant l'entend & paroît. Tout le
Village , informé de l'arrivée du forcier , fe raf-
femble pour le confulter. A l'afpe&t d'Agathe &
de Blaife , Julien a peine à calmer fa colère.
Il fe contient cependant , chacun veut être écouté
le premier. Simone , plus bavarde que les autres ,
s'empare du forcier , chacun fe retire en fe pro-
mettant de revenir dans un moment plus favo-
rable. Simone ne croit pas trop aux forciers , mais.
elle croit defon intérêt de faire parler celui-ci con-
formément à les vues & lui donne de l'argent.
JANVIER. 1764.
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En conféquence. En caufant avec lui elle lui
dit beaucoup de mal de lui- même , enfin de tout
ce qu'elle lui dit , il ne peut rien conclure qui
ne ferve à le convaincre de l'infidélité d'Agathe
Simone l'apperçoit , fe retire , & entraîne avec
elle Julien. Agathe , feule prête a figner le con-
trat qui l'unit a Blaife , fe livre alors à tout fon
chagrin. Elle appelle Julien , le Sorcier ou plutôt
ce cher Julien arrive ; il fe repand en reproches ,
elle tremble , elle fe juftifie ,
il renaît , en ap-
prenant qu'il eft encore aimé , dans l'exces de fa
joie , il va fe découvrir : mais Blaife le furprend
& l'arrête. Blaife eft jaloux ,
qu'on caufe avec fa future
il n'aime pas
auffi la ren-
voye-t-il auprès de fa mere , & le détermine à
confulter le Sorcier , fur les fuites de fon mariage.
Julien profite de l'occafion pour recouvrer fa
caflette , il en parle a Blaife qui commence par
nier ; mais Julien,affecte de faire des conjurations
terribles. Blaife s'intimide & fe couvre les yeux.
Julien imite fucceffivement un choeur de Démons >
& la voix du Diable même qui prononce a Blaife
fon Arrêt. Le pauvre Vigneron , épouvanté.
Avoue fa furpercherie , il promet de tout rendre
& fort en effet pour aller chercher la caffette.
C'eſt en ce moment que Baftien , Juftine , Agathe ,
accourent rapidément les uns après - les-autres
pour confier au Sorcier , qu'ils font perdus,
s'ils ne les confeille , ou plutôt s'il ne leur rend
Julien , ainsi qu'il l'a promis. Juftement enchan-
té , celui - ci le raffure , les réunit , & les prend
entre fes bras. En moins d'un clin - d'œil cette
robe finiftre , dont il s'étoit affublé , ſe détruit , dif-
paroît , & Julien le montre à leurs yeux tel qu'on
l'a vu aupremier Acte. Il y a dans cette Scène de
la naïveté & de la chaleur, cequi ne peut être bien
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rendu dans un Extrait. La joie fuccéde aux allar-
mes. Blaife arrive avec la caffette ; il reconnoît
Julien , il veut fuir ; on l'arrête. Simone accourt au
bruit qu'elle entend , & reconnoît Julien à lon tour.
D'abord elle veut fe fâcher ; mais elle eft contrainte
de céder elle-même. L'heureux Sorcier , qui n'a
plus befoin de l'être , reprend la Maîtrelle & fon
argent; donne Jufine la foeur à Baftien ; & , pour
terminer les débats , engage Dame Simone à époui-
fer Blaife : elle y confent ; tout le monde s'em-
braffe , & la Piéce finit par un Vaudeville très-
agréable en Paroles & en Mufique.