Provenance du texte (1)
[empty]
Détail
Liste
1
p. 81-87
ÉPITRE.
Début :
O bel objet desiré [...]
Mots clefs :
Bois, Lieux, Plaisirs, Temps, Yeux, Heureux, Liberté, Amoureux
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texteReconnaissance textuelle : ÉPITRE.
ÉPITRE ( 1 ).
Obel objet defiré
Du plus amoureux des hommes
O mon aimable Chéré !
Que n'êtes-vous où nous ſommes
Jamais plus jufte defir
N'anima mon coeur fincere,
Les Belles faites
pour plaire ,
Sont faites pour le plaifir.
C'eft ici le pur afyle
De ces plaifirs tant aimés :
La paix les a renfermés
Dans ce Prieuré tranquille.
Hyer il en étoit plein.
J'en vois naître aujourd'hui mille;
Mille y renaîtront demain.
Je n'y reffens qu'un chagrin ;›
(1 ) Comme cette jolie piece eft de M. Piron ,
dont on vient de publier les OEuvres , & qu'elle ne
s'y trouve pas , nous avons cru faire plaisir à nos
Lecteurs de l'inférer ici . Quand même elle auroit
déja paru dans quelque Recueil périodique , la réimpreffion
en fera toujours agréable , & l'on n'aura
pas la peine de l'aller chercher ailleurs.
D.V
2 MERCURE DE FRANCE
C'eft que le temps foit mobile ,
Et que fon fable inhumain
Marque déja le chemin
Qui nous rappelle à la ville.
Décrirai - je ces plaifirs
Que ramene chaque Aurore ,
Plus riants que les Zéphyrs ,
Quand ils vont careffer Flore ?
Pourquoi les décrire › hélas !
Un feul mot les rend croyables ,
Et vante affez leurs appas.
Ils m'ont rendu fupportables
Des lieux où vous n'étiez pas.
Je veux cependant les peindre
Pour occuper mon loifir .
Y puiffai-je réuffir
De maniere à vous contraindre
A venir vous éclaircir
Par le propre témoignage
Des yeux qu'on y defira !
Des plaifirs , en ce cas là ,
Parfait feroit l'affemblage !
Les peigne alors qui pourra.
De quatre heureux perfonnages
Que nous nous trouvons ici ,
Deux font four & deux font fages
Providence en tout ceci :
Mêlange, qui Dieu merc ,
Sans relâche nous balotte ,
AVRIL 1758. 83
Et nous promene à grands pas
Du
compas
à la marotte
>
De la marotte au compas.
Figurez-vous le tracas
D'un Quatrain de notre eſpèce ,
Et voyez courir ſans ceffe
La fageffe après les rats ,
Les rats après la fageffe.
Tantôt des regles en jeu ,
Et tantôt les purs caprices ;
Voilà pour les gens du lieu ,
Voici quant à fes délices.
Sçachez que premiérement
Le prieural hermitage
Confifte en un bâtiment
Mal conçu pour l'ornement ,
Très-bien conçu pour l'uſage ?
Tout s'y refferre ou s'étend ,
Selon fon jufte mérite .
C'eft pour cela , dit l'Hermite ,
Que le réfectoire eft grand ,
Et la Chapelle petite.
Auffi l'heureux parafite
De la cave aux galetas
Voit cette fentence écrite :
Courte Meffe & longs repas.
Rien ne manque aux délicats ,
Cuifine en ragoûts féconde ,
Cave où le Nectar abonde ,
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE .
Et la glaciere à deux pas :
Les lits les meilleurs du monde ,
Plume entre bons matelas ,
Doux fommeil entre deux draps :
Un calme dont rien n'approche :
Jamais le moindre fracas
De carroffe ni de cloche :
Paix , bombance , liberté ;
Liberté fans anicroche :
L'horloge , à la vérité
(Qui voudra nous le reproche )
Rarement eft remonté ;
Mais non pas le tourne-broche.
Une autre félicité
Après Bénédicité ,.
2
C'eft de voir par la fenêtre
De notre falle à manger ,
Cueillir dans le potager
La fraize qui vient de naître ;
De voir la petite faux
Moiffonner , à notre vue,
Là , de jeunes artichauds ,
Ici , la tendre laitue ,
Le pourpier & l'eftragen ,
Qui tout à l'heure en falade,
Vont piquer près du dindon .
L'appétit le plus malade.
Du même lieu nous voyons»
Venir l'innocence même ;
AVRIL 175.8. $$
Lyfe qui , fur des clayons ,
Nous apporte de la crême
Blanche un peu plus que fa main ,
Mais moins blanche que fon fein ,
Et que la perle enfantine
D'un ratelier des plus nets ,
Où ne toucherent jamais ,
Ni Capron , ni Carmeline:
C'eft elle auffi qui , le ſoir ,
En cent poftures gentilles
( Où je voudrois bien vous voir ) ,
Dreffe & redreffe nos quilles ;
Jeu tout des plus innocens ,
Où , pour aiguifer nos dents ,
Quand la faim nous abandonne ,
Nous nous exerçons du
temps ,
Avant que le foupé fonne.
Le quillier eft dans un bois ,.
Qui touche à la maiſonnette :
Bois d'une beauté complette ,
Trifte & charmant à la fois :
Bois ſemblable aux lieux terribles
Où loin des prophanes
yeux ,
Les Druides & leurs Dieux
Se rendoient inacceffibles.
A nos crédules Ayeux ;
Mais dans ces cantons paifibles ,,
Et moins fuperftitieux ,
Bois où l'Amour a des armes 2
MERCURE DE FRANCE
A qui l'auftere pudeur
Se foumettroit fans alarmes :
Bois où , même avec douceur ,
Dans le plus cruel malheur ,
L'Amant verferoit des larmes :
Bois où tout , jufqu'à l'horreur ,
Pour un coeur tendre a des charmes.
Jamais en effet l'Amour
Ne trouveroit un séjour
Plus propre à fon badinage.
Qu'il y feroit amufé !
Car je le fçais par uſage ,
C'eft un enfant avifé :
Dans un Quinconce , il eft fage ;
Mais plus l'endroit eft fauvage ,
Plus il eft apprivoifé.
Difparoiffez , lieux ſuperbes ,
Où rien ne croît au hazard ,
Où l'arbre eft l'enfant de l'art ,
Où le fable , au lieu des herbes ,
Nous attrifte le regard ;
Lieux , où la fotte induftrie
'Arrondit tout au cizeau ,
j Où rien aux yeux ne varie
Ou tout s'aligne au cordeau
De la froide fymmétrie ,
Et de l'ennuyeux niveau .
Ici , l'augufte nature ,
Dans toute fa majefté ,
AVRIL. 1758. 87
Offre une vive peinture
De la noble liberté ,
Sublime & toujours nouvelle ,
Sous l'oeil elle s'embellit.
Sa variété révele
Une reffource éternelle ,
Que jamais rien ne tarit.
Qu'en ce point l'art eft loin d'elle !
Son chef-d'oeuvre ſe décrit ;
Mais la beauté naturelle
Refte au deffus du récit.
Sous l'épais & haut feuillage
De ce bois qu'ont révéré
Les temps , la hache & l'orage ,
Je me retrace l'image
De l'engageante Chéré.
Ah! qu'au fonds de ce boccage
Son afpe&t feroit charmant !
Les beaux lieux ! l'heureux moment
Que de fleurs fur fon paſſage !
Que de foupirs éloquens !
Que les gages de ma flamme
Seroient tendres & fréquens !
Mais où s'égare mon ame ?
O bel objet defiré
Du plus amoureux des hommes !'
O mon aimable Chéré !
Que n'êtes-vous où nous fommes y
'A Saint- Ouën , le 24 Juin 1730.
Obel objet defiré
Du plus amoureux des hommes
O mon aimable Chéré !
Que n'êtes-vous où nous ſommes
Jamais plus jufte defir
N'anima mon coeur fincere,
Les Belles faites
pour plaire ,
Sont faites pour le plaifir.
C'eft ici le pur afyle
De ces plaifirs tant aimés :
La paix les a renfermés
Dans ce Prieuré tranquille.
Hyer il en étoit plein.
J'en vois naître aujourd'hui mille;
Mille y renaîtront demain.
Je n'y reffens qu'un chagrin ;›
(1 ) Comme cette jolie piece eft de M. Piron ,
dont on vient de publier les OEuvres , & qu'elle ne
s'y trouve pas , nous avons cru faire plaisir à nos
Lecteurs de l'inférer ici . Quand même elle auroit
déja paru dans quelque Recueil périodique , la réimpreffion
en fera toujours agréable , & l'on n'aura
pas la peine de l'aller chercher ailleurs.
D.V
2 MERCURE DE FRANCE
C'eft que le temps foit mobile ,
Et que fon fable inhumain
Marque déja le chemin
Qui nous rappelle à la ville.
Décrirai - je ces plaifirs
Que ramene chaque Aurore ,
Plus riants que les Zéphyrs ,
Quand ils vont careffer Flore ?
Pourquoi les décrire › hélas !
Un feul mot les rend croyables ,
Et vante affez leurs appas.
Ils m'ont rendu fupportables
Des lieux où vous n'étiez pas.
Je veux cependant les peindre
Pour occuper mon loifir .
Y puiffai-je réuffir
De maniere à vous contraindre
A venir vous éclaircir
Par le propre témoignage
Des yeux qu'on y defira !
Des plaifirs , en ce cas là ,
Parfait feroit l'affemblage !
Les peigne alors qui pourra.
De quatre heureux perfonnages
Que nous nous trouvons ici ,
Deux font four & deux font fages
Providence en tout ceci :
Mêlange, qui Dieu merc ,
Sans relâche nous balotte ,
AVRIL 1758. 83
Et nous promene à grands pas
Du
compas
à la marotte
>
De la marotte au compas.
Figurez-vous le tracas
D'un Quatrain de notre eſpèce ,
Et voyez courir ſans ceffe
La fageffe après les rats ,
Les rats après la fageffe.
Tantôt des regles en jeu ,
Et tantôt les purs caprices ;
Voilà pour les gens du lieu ,
Voici quant à fes délices.
Sçachez que premiérement
Le prieural hermitage
Confifte en un bâtiment
Mal conçu pour l'ornement ,
Très-bien conçu pour l'uſage ?
Tout s'y refferre ou s'étend ,
Selon fon jufte mérite .
C'eft pour cela , dit l'Hermite ,
Que le réfectoire eft grand ,
Et la Chapelle petite.
Auffi l'heureux parafite
De la cave aux galetas
Voit cette fentence écrite :
Courte Meffe & longs repas.
Rien ne manque aux délicats ,
Cuifine en ragoûts féconde ,
Cave où le Nectar abonde ,
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE .
Et la glaciere à deux pas :
Les lits les meilleurs du monde ,
Plume entre bons matelas ,
Doux fommeil entre deux draps :
Un calme dont rien n'approche :
Jamais le moindre fracas
De carroffe ni de cloche :
Paix , bombance , liberté ;
Liberté fans anicroche :
L'horloge , à la vérité
(Qui voudra nous le reproche )
Rarement eft remonté ;
Mais non pas le tourne-broche.
Une autre félicité
Après Bénédicité ,.
2
C'eft de voir par la fenêtre
De notre falle à manger ,
Cueillir dans le potager
La fraize qui vient de naître ;
De voir la petite faux
Moiffonner , à notre vue,
Là , de jeunes artichauds ,
Ici , la tendre laitue ,
Le pourpier & l'eftragen ,
Qui tout à l'heure en falade,
Vont piquer près du dindon .
L'appétit le plus malade.
Du même lieu nous voyons»
Venir l'innocence même ;
AVRIL 175.8. $$
Lyfe qui , fur des clayons ,
Nous apporte de la crême
Blanche un peu plus que fa main ,
Mais moins blanche que fon fein ,
Et que la perle enfantine
D'un ratelier des plus nets ,
Où ne toucherent jamais ,
Ni Capron , ni Carmeline:
C'eft elle auffi qui , le ſoir ,
En cent poftures gentilles
( Où je voudrois bien vous voir ) ,
Dreffe & redreffe nos quilles ;
Jeu tout des plus innocens ,
Où , pour aiguifer nos dents ,
Quand la faim nous abandonne ,
Nous nous exerçons du
temps ,
Avant que le foupé fonne.
Le quillier eft dans un bois ,.
Qui touche à la maiſonnette :
Bois d'une beauté complette ,
Trifte & charmant à la fois :
Bois ſemblable aux lieux terribles
Où loin des prophanes
yeux ,
Les Druides & leurs Dieux
Se rendoient inacceffibles.
A nos crédules Ayeux ;
Mais dans ces cantons paifibles ,,
Et moins fuperftitieux ,
Bois où l'Amour a des armes 2
MERCURE DE FRANCE
A qui l'auftere pudeur
Se foumettroit fans alarmes :
Bois où , même avec douceur ,
Dans le plus cruel malheur ,
L'Amant verferoit des larmes :
Bois où tout , jufqu'à l'horreur ,
Pour un coeur tendre a des charmes.
Jamais en effet l'Amour
Ne trouveroit un séjour
Plus propre à fon badinage.
Qu'il y feroit amufé !
Car je le fçais par uſage ,
C'eft un enfant avifé :
Dans un Quinconce , il eft fage ;
Mais plus l'endroit eft fauvage ,
Plus il eft apprivoifé.
Difparoiffez , lieux ſuperbes ,
Où rien ne croît au hazard ,
Où l'arbre eft l'enfant de l'art ,
Où le fable , au lieu des herbes ,
Nous attrifte le regard ;
Lieux , où la fotte induftrie
'Arrondit tout au cizeau ,
j Où rien aux yeux ne varie
Ou tout s'aligne au cordeau
De la froide fymmétrie ,
Et de l'ennuyeux niveau .
Ici , l'augufte nature ,
Dans toute fa majefté ,
AVRIL. 1758. 87
Offre une vive peinture
De la noble liberté ,
Sublime & toujours nouvelle ,
Sous l'oeil elle s'embellit.
Sa variété révele
Une reffource éternelle ,
Que jamais rien ne tarit.
Qu'en ce point l'art eft loin d'elle !
Son chef-d'oeuvre ſe décrit ;
Mais la beauté naturelle
Refte au deffus du récit.
Sous l'épais & haut feuillage
De ce bois qu'ont révéré
Les temps , la hache & l'orage ,
Je me retrace l'image
De l'engageante Chéré.
Ah! qu'au fonds de ce boccage
Son afpe&t feroit charmant !
Les beaux lieux ! l'heureux moment
Que de fleurs fur fon paſſage !
Que de foupirs éloquens !
Que les gages de ma flamme
Seroient tendres & fréquens !
Mais où s'égare mon ame ?
O bel objet defiré
Du plus amoureux des hommes !'
O mon aimable Chéré !
Que n'êtes-vous où nous fommes y
'A Saint- Ouën , le 24 Juin 1730.
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