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1
p. 10-17
FESTE. Extrait d'une Lettre de Berlin du 14. Juillet.
Début :
Le 12. Juillet Monseigneur le P. R. donna une grande [...]
Mots clefs :
Fête, Berlin, Reine, Dame
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texteReconnaissance textuelle : FESTE. Extrait d'une Lettre de Berlin du 14. Juillet.
FESTE.
Extraitd'une Lettre deBerlin
du 14. Juillet.
Le12. Juil let Monfei*
gneur le P. Ri donna une
grande feste pour celebrer le
jour de lanaissance du Roy.
Ce jour fut d'abord celebré
par un Te Deum, chanté
au bruit d'une triple décharge
du Canon des Ramparts.
SaMajestéallaàsix
heures chez Madame la P*
R. oùil y avoir un grand
nombre de- Dames,&l'on
se mit au jeu comme à l'ordinaire
vers les huit heures ,
on tira au sort par billets
pour l'ordre delaTable. La
Reine qui ne tira point non
plus que Madamela P. R.
eufrpouï fyjàry Mr le Margrave
Philippe, & Madame
la P. R. Mr le Veld Maréchal.
On commença la
marche chacunavec sa Dame
selon le numero qu'ils
avoient&on se mit à table
de cette maniere
,
la place
de la Reine,&celle de Madame
la P. R. marquées.
LaTableestoitfaiteen double
équerre, & décoréeaussi
bien que laSalle dela maniere
la plus charmante du
monde; c'est celle ou les
Comtessesmangent ordinairement.
Les murailles esloienttapissées
de feuillages
& de fleurs naturelles entrelassées
avec un art infini.
Il y avoit plus de vingt
grands Miroirs de sept à
huit pieds de hauteur & de
beaucoup d'autres ornemens.
Les deux longs bouts
de la Table faisoient en dedans
une espece d'allée de
beaux Se grands Orangers,
desorteque sansqu'onvie les
Caisses, les Arbres sortoient
du bord de la table d'une
plate bande de fleurs qui
regnoient tout à l'entour
& devant laquelle les Confitures
& les Plats estoient
rangez. Cela farsoit un effet
fore agreable ; mais ce
<1u'll y avoit de plus beau,
estoit une grande Cascade
placée dans un enfoncement
de verdure
, avec une Gerbe
d'eau qui tomboit dans un
grand bassin dont les bords
ainsi que tous les bassins
d'où tomboient lesnapes, étoient
de cristal,en sorte que
ces grands compartiments
de cristaux, & napes d'eau
éclairées derriere & devant
d'une infinité de bougies
ressembloient à ces Fontaines
dont les Descriptions fc
trouvent dans les Livres des
Fées. Mr Eosanderenaesté
l'Architecte. Au dessus de
la Cascade
,
il y avoit un
grand Choeur de Musique
qui dura pendant le repas,&
ensuite pendant que
l' on dança. La Reine & Madame
la P. R. estoient assises
vis-à-vis de cette Cascade
p & le P. R. nestoit point à
Table; il alloit & venoit
par tout, & donnoit ses
ordres de la maniere du
monde laplus gracieuse&
la pluscharmante. Madame
la P. R. commença le BaJ
par un menuet, & a prés que.
oneur danséassez long tems
à la Françoise, on dansa à la
Polonoise. Le Prince se distingua,
par sa danse & par
son enjoûment,ilavoit pris
pour sa femme Mrde Rocolle.
La Reine resta presente
& spectruce jusques
àune heure aprésminuit;
alors chacun se retira.
Je disois à moy -
même
,
pourquoy Madame l'Electricen'estellepasicy
?quelle
joye ne seroit-ce pas pour elle
de voir le Prince& la Princcflfe
ses petits enfants briller
dans cette feste & s'attirer
l'amour & la vénération de
tour le monde.
Enfin, Madame, vous
voyez que si depuis longtemps
jen'ay pas eu l'honneur
de vous écrire, je ne
manque pas dans les occasions
dem'acquitter de moiv
devoir. Je fuis &
Extraitd'une Lettre deBerlin
du 14. Juillet.
Le12. Juil let Monfei*
gneur le P. Ri donna une
grande feste pour celebrer le
jour de lanaissance du Roy.
Ce jour fut d'abord celebré
par un Te Deum, chanté
au bruit d'une triple décharge
du Canon des Ramparts.
SaMajestéallaàsix
heures chez Madame la P*
R. oùil y avoir un grand
nombre de- Dames,&l'on
se mit au jeu comme à l'ordinaire
vers les huit heures ,
on tira au sort par billets
pour l'ordre delaTable. La
Reine qui ne tira point non
plus que Madamela P. R.
eufrpouï fyjàry Mr le Margrave
Philippe, & Madame
la P. R. Mr le Veld Maréchal.
On commença la
marche chacunavec sa Dame
selon le numero qu'ils
avoient&on se mit à table
de cette maniere
,
la place
de la Reine,&celle de Madame
la P. R. marquées.
LaTableestoitfaiteen double
équerre, & décoréeaussi
bien que laSalle dela maniere
la plus charmante du
monde; c'est celle ou les
Comtessesmangent ordinairement.
Les murailles esloienttapissées
de feuillages
& de fleurs naturelles entrelassées
avec un art infini.
Il y avoit plus de vingt
grands Miroirs de sept à
huit pieds de hauteur & de
beaucoup d'autres ornemens.
Les deux longs bouts
de la Table faisoient en dedans
une espece d'allée de
beaux Se grands Orangers,
desorteque sansqu'onvie les
Caisses, les Arbres sortoient
du bord de la table d'une
plate bande de fleurs qui
regnoient tout à l'entour
& devant laquelle les Confitures
& les Plats estoient
rangez. Cela farsoit un effet
fore agreable ; mais ce
<1u'll y avoit de plus beau,
estoit une grande Cascade
placée dans un enfoncement
de verdure
, avec une Gerbe
d'eau qui tomboit dans un
grand bassin dont les bords
ainsi que tous les bassins
d'où tomboient lesnapes, étoient
de cristal,en sorte que
ces grands compartiments
de cristaux, & napes d'eau
éclairées derriere & devant
d'une infinité de bougies
ressembloient à ces Fontaines
dont les Descriptions fc
trouvent dans les Livres des
Fées. Mr Eosanderenaesté
l'Architecte. Au dessus de
la Cascade
,
il y avoit un
grand Choeur de Musique
qui dura pendant le repas,&
ensuite pendant que
l' on dança. La Reine & Madame
la P. R. estoient assises
vis-à-vis de cette Cascade
p & le P. R. nestoit point à
Table; il alloit & venoit
par tout, & donnoit ses
ordres de la maniere du
monde laplus gracieuse&
la pluscharmante. Madame
la P. R. commença le BaJ
par un menuet, & a prés que.
oneur danséassez long tems
à la Françoise, on dansa à la
Polonoise. Le Prince se distingua,
par sa danse & par
son enjoûment,ilavoit pris
pour sa femme Mrde Rocolle.
La Reine resta presente
& spectruce jusques
àune heure aprésminuit;
alors chacun se retira.
Je disois à moy -
même
,
pourquoy Madame l'Electricen'estellepasicy
?quelle
joye ne seroit-ce pas pour elle
de voir le Prince& la Princcflfe
ses petits enfants briller
dans cette feste & s'attirer
l'amour & la vénération de
tour le monde.
Enfin, Madame, vous
voyez que si depuis longtemps
jen'ay pas eu l'honneur
de vous écrire, je ne
manque pas dans les occasions
dem'acquitter de moiv
devoir. Je fuis &
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Résumé : FESTE. Extrait d'une Lettre de Berlin du 14. Juillet.
Le 12 juillet, le Prince Ri organisa une grande fête pour célébrer l'anniversaire du roi. La journée commença par un Te Deum et une triple décharge de canon. Le soir, le roi se rendit chez Madame la Princesse Royale en présence de nombreuses dames. À huit heures, les places à table furent tirées au sort par billets, sauf pour la reine et Madame la Princesse Royale, dont les places furent attribuées au Margrave Philippe et au Veld Maréchal. La table, en forme de double équerre, était décorée de feuillages, de fleurs naturelles, de miroirs et d'ornements divers. Des orangers et une grande cascade éclairée par des bougies ajoutaient à la magnificence. La musique accompagna le repas et la danse. La reine et Madame la Princesse Royale étaient assises face à la cascade. Le Prince Royal dansa avec Madame de Rocolle. La reine resta jusqu'à une heure après minuit avant que chacun ne se retire. L'auteur regrette l'absence de Madame l'Électrice, qui aurait apprécié de voir ses petits-enfants briller lors de cette fête.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 78-84
REMARQUES sur le véritable sens de deux Vers de MARTIAL, & sur la meilleure manière de les traduire.
Début :
EN m'amusant à parcourir les Lettres de Bussy, je me suis arrêté quelque [...]
Mots clefs :
Vers, Épigramme, Traductions, Distique, Véritable sens, Nature, Jalousie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REMARQUES sur le véritable sens de deux Vers de MARTIAL, & sur la meilleure manière de les traduire.
REMARQUES fur le véritable fens de
deux Vers de MARTIAL, & fur la
meilleure manièrede les traduire .
E
N m'amufant à parcourir les Lettres
de Buffy , je me fuis arrêté quelque
temps à la CLXI. Tome V. de l'édition
d'Amfterdam , 1738 , page 171. Ily eft
queftion de ces deux Vers de Martial :
Immodicis brevis eft ætas , & rara fenectus .
Quidquid ames , cupias non placuiſſe nimis.
Buffy rapporte diverſes manières de
traduire ces vers ; mais il me femble .
qu'il n'y en a aucune qui foit heureuſe,
D'abord, en confidérant ces vers comme
ifolés , on pourroit les appliquer à ceux
qui font des excès , ou de trop grands
efforts dans quelque genre que ce foit ,
& qui ne peuvent manquer d'abréger
par là leur carrière . D'après ce fens , j'ai
effayé de rendre ce Diftique de la manière
fuivante :
On ne peut marcher vire , & faire longue route ;
Des plaifirs trop ardens font bientôt en déroute.
AOUST. 1763. 79
Ou de celle- ci :
Tout excès fait périt , ou hâte les années.
Aimons les voluptés , mais douces & bornées.
Si ces deux traductions n'ont pas le
mérite de la Poëfie , dont je n'ai garde
de me piquer , elles ont au moins celui
de la précifion , en rendant l'une &
l'autre le Distique de Martial par un
autre Diftique , au lieu que les traductions
de Buffy & de,fes contemporains
font plûtôt des paraphrafes , ayant chacune
quatre vers.
Mais avant que de les rapporter , il
faut revenir au véritable fens des paroles
de Martial. Il n'a point en vue ceux
qui fortent eux-mêmes des bornes ordinaires
de la Nature, foit par leur génie
& leurs talens , foit par un goût immodéré
pour les plaifirs . Non : il s'agit de
ceux que la Nature elle-même a diftingués
, privilégiés , mis hors du pair , pardes
qualités rares , tant du corps que de
l'efprit , de ces jeunes gens qui , par l'un
ou l'autre de ces endroits , font regardés
comme des prodiges , ou même qui les
réuniffent , comme le faifoit celui dont
Martial déplore la perte. De tels phénomènes
, felon lui , difparoiffent bientôt
ces jeunes gens font immanqua-
Div '
80 MERCURE DE FRANCE.
blement enlevés au Monde avant que
d'avoir atteint la confiftance de l'âge viril.
Les Commentateurs prétendent que
cette opinion tient à un préjugé du Paganifme,
fuivant lequel les Dieux étoient
fufceptibles de jaloufie , & faifoient périr
les objets trop parfaits que cette Terre
produit de temps en temps. Quoiqu'it
en foit , il faut lire l'Epigramme entière
que les deux vers en queftion terminent.
Cette Épigramme , auffi bien auffi bien que celle
qui la précéde ( Lib. VI . Epigr. xxvIIF
& XXIX.)roule fur Glaucias . Ce jeune
affranchi d'un Seigneur Romain , nommé
Relior Atedius , étoit mort dans fa
treiziéme année , & fes rares qualités
excitoient les plus douloureux regrets ;
c'eft pour les adoucir que le Poëte conclut
par une réfléxion morale, en exhor
tant à ne pas s'attacher à des objets charmans
à la vérité , mais dont la durée
eft pour l'ordinaire fi courte .
Ecoutons à préfent Buffy. Il traduit
d'abord ces deux vers dans la profe
fuivante. Les gens au-deffus du commun
rarement vivent long -temps ; ainfije vous
confeille de fouhaiter que ce que vous
aimerez, ne vous plaife point trop . Tout
cela ne me paroît pas trop bien exprimé.
Les gens au-deffus du commun rendent
fort imparfaitement le mot immodici
AOUST. 1763.
2r
pour lequel , à la vérité , il feroit difficile
de trouver dans notre Langue un terme
propre. Je ne fçais fi celui d'extraordinaire
ne vaudroit pas du moins un peu
mieux. Les hommes extraordinaires font
de courte vie , & vieilliffent rarement.
Buffy dit rarement vivent long-temps ;
ce qui , outre l'inconvénient de la cacophonie
, ne répond pas à l'original ,
où il y a deux idées , fynonymes. à la
vérité , mais féparément énoncées , vivre
peu, & vieillir rarement. Continuons
Ainfi je vous confeille eft une longueur
mutile . Il s'agit feulement de bien rendre
2
Quidquid ames , cupias non placuiffe nimis ..
J'avoue que cela n'eft pas aife ; it
y a d'abord une efpèce d'équivoque qui
naît de la conftruction Latine , car cela
peut également fignifier , illud non placuiffe
tibi , ou te non placuiffe illi : en
François , qu'il vous plaife , ou que vous
lui plaifiez. Le but de Martial raraène
pour tant au premier de ces deux fens
Il ne refte qu'à faire .fortir l'idée renfermée
dans ces termes ; ce fera ,
ne me trompe , en difant : Quel que
foit l'objet de votre attachement , ne defirez
pas qu'il ait trop de charmes. Et
pourquoi ? C'eft que plus cet objet fera.
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
effectivement doué d'avantages rares ,
de qualités merveilleufes , plus vous
courrez rifque de le perdre , & de fentir
vivement fa perte. Il s'agit à préfent de
voir quel est le meilleur tour qu'on pour
roit donner à cette penſée , en la mettant
en vers François.
Voici les trois Traductions rapportées
dans la Lettre de Buffy.
La première eft de Pellion.
Telle eft la loi du Ciel : nul excès n'eft durable,
S'il paffe le commun , il paffe promptement.
Voulez -vous être heureux ? Souhaitez en aimant
Que ce que vous aimez ne foit point trop aimable.
La feconde eft d'un Religieux défigné
par les lettres S. C.
Telle eft la loi du Ciel ; nul excès n'eft durable.
Tout fentiment outré le détruit promptement.
Voulez -vous éviter des chagrins en aimant ?
Evitez d'aimer trop un objet très - aimable .
La troifiéme enfin eft celle de Buffy
même.
Telle eft la loi du Ciel ; nul excès n'eft durable.
Ce qui n'eſt pas commun , paffe fort promptement
;
Ainfi , pour éviter des chagrins en aimant ,
Il faudroit n'aimer rien d'extrêmement aimable.
Indépendamment de la fidélité , j'ofe
AOUST. 1763 . 83
"
dire que la verfification de ces trois
Traductions me paroît tout-à-fait profaïque
; mais revenons à l'idée formelle ,
à l'intention pofitive de Martial. Buffy
déclare & foutient à plufieurs repriſes
qu'il n'y a pas de bon fens dans cette
Epigramme. La raifon qu'il en allégue,
» c'eft que perfonne n'aime jamais , foit
» en amour , foit en amitié , qu'il ne
» fouhaite que l'objet auquel il s'attache
»foit parfaitement aimable. » Mais je
crois que Buffy fait tort à Martial, &
que celui ci a penfé très -jufte. Il exige ,
non que nous fouhaitions de ne pas
trouver trop aimable ce que nous aimons
, mais qu'avant de nous attacher ,
nous prenions la précaution de ne pas
faire choix de ces objets extraordinaires ,
immodici , que nous perdons bien- tôt.
Il y a peut-être un peu trop de concifion
dans le vers qui exprime cette penfée ;
mais il me femble que le fens n'eft point
énigmatique , & furtout qu'il n'eft point
vrai que cette fin d'Epigramme manque
de bon fens. Je ne fais fi je ferai mieux
connoître la vérité de mon affertion ,
en produifant les quatre vers que j'emploie
à traduire ceux de Martial.
De ceux à qui le Ciel prodigue fes faveurs ,
La mort toujours trop tôt nous arrache des
pleurs, D vi
84 MERCURE DE FRANCE.
N'aimons point ces objets dont les charme
raviffent.
Il en coûte , hélas ! trop lorſqu'ils s'évanouiffent.
Voilà , fi je ne me trompe , & le
fonds de la penfée de Martial , & l'équivalent
de fes expreffions . Peut-être
que ces deux petits vers de Quinault
vaudroient encore mieux .
N'aimons jamais , ou n'aimons guères ;
Il est dangereux d'aimer tant.
Par M. Formey, Secrétaire perpétuel de
l'Académie Royale de Pruffe,
deux Vers de MARTIAL, & fur la
meilleure manièrede les traduire .
E
N m'amufant à parcourir les Lettres
de Buffy , je me fuis arrêté quelque
temps à la CLXI. Tome V. de l'édition
d'Amfterdam , 1738 , page 171. Ily eft
queftion de ces deux Vers de Martial :
Immodicis brevis eft ætas , & rara fenectus .
Quidquid ames , cupias non placuiſſe nimis.
Buffy rapporte diverſes manières de
traduire ces vers ; mais il me femble .
qu'il n'y en a aucune qui foit heureuſe,
D'abord, en confidérant ces vers comme
ifolés , on pourroit les appliquer à ceux
qui font des excès , ou de trop grands
efforts dans quelque genre que ce foit ,
& qui ne peuvent manquer d'abréger
par là leur carrière . D'après ce fens , j'ai
effayé de rendre ce Diftique de la manière
fuivante :
On ne peut marcher vire , & faire longue route ;
Des plaifirs trop ardens font bientôt en déroute.
AOUST. 1763. 79
Ou de celle- ci :
Tout excès fait périt , ou hâte les années.
Aimons les voluptés , mais douces & bornées.
Si ces deux traductions n'ont pas le
mérite de la Poëfie , dont je n'ai garde
de me piquer , elles ont au moins celui
de la précifion , en rendant l'une &
l'autre le Distique de Martial par un
autre Diftique , au lieu que les traductions
de Buffy & de,fes contemporains
font plûtôt des paraphrafes , ayant chacune
quatre vers.
Mais avant que de les rapporter , il
faut revenir au véritable fens des paroles
de Martial. Il n'a point en vue ceux
qui fortent eux-mêmes des bornes ordinaires
de la Nature, foit par leur génie
& leurs talens , foit par un goût immodéré
pour les plaifirs . Non : il s'agit de
ceux que la Nature elle-même a diftingués
, privilégiés , mis hors du pair , pardes
qualités rares , tant du corps que de
l'efprit , de ces jeunes gens qui , par l'un
ou l'autre de ces endroits , font regardés
comme des prodiges , ou même qui les
réuniffent , comme le faifoit celui dont
Martial déplore la perte. De tels phénomènes
, felon lui , difparoiffent bientôt
ces jeunes gens font immanqua-
Div '
80 MERCURE DE FRANCE.
blement enlevés au Monde avant que
d'avoir atteint la confiftance de l'âge viril.
Les Commentateurs prétendent que
cette opinion tient à un préjugé du Paganifme,
fuivant lequel les Dieux étoient
fufceptibles de jaloufie , & faifoient périr
les objets trop parfaits que cette Terre
produit de temps en temps. Quoiqu'it
en foit , il faut lire l'Epigramme entière
que les deux vers en queftion terminent.
Cette Épigramme , auffi bien auffi bien que celle
qui la précéde ( Lib. VI . Epigr. xxvIIF
& XXIX.)roule fur Glaucias . Ce jeune
affranchi d'un Seigneur Romain , nommé
Relior Atedius , étoit mort dans fa
treiziéme année , & fes rares qualités
excitoient les plus douloureux regrets ;
c'eft pour les adoucir que le Poëte conclut
par une réfléxion morale, en exhor
tant à ne pas s'attacher à des objets charmans
à la vérité , mais dont la durée
eft pour l'ordinaire fi courte .
Ecoutons à préfent Buffy. Il traduit
d'abord ces deux vers dans la profe
fuivante. Les gens au-deffus du commun
rarement vivent long -temps ; ainfije vous
confeille de fouhaiter que ce que vous
aimerez, ne vous plaife point trop . Tout
cela ne me paroît pas trop bien exprimé.
Les gens au-deffus du commun rendent
fort imparfaitement le mot immodici
AOUST. 1763.
2r
pour lequel , à la vérité , il feroit difficile
de trouver dans notre Langue un terme
propre. Je ne fçais fi celui d'extraordinaire
ne vaudroit pas du moins un peu
mieux. Les hommes extraordinaires font
de courte vie , & vieilliffent rarement.
Buffy dit rarement vivent long-temps ;
ce qui , outre l'inconvénient de la cacophonie
, ne répond pas à l'original ,
où il y a deux idées , fynonymes. à la
vérité , mais féparément énoncées , vivre
peu, & vieillir rarement. Continuons
Ainfi je vous confeille eft une longueur
mutile . Il s'agit feulement de bien rendre
2
Quidquid ames , cupias non placuiffe nimis ..
J'avoue que cela n'eft pas aife ; it
y a d'abord une efpèce d'équivoque qui
naît de la conftruction Latine , car cela
peut également fignifier , illud non placuiffe
tibi , ou te non placuiffe illi : en
François , qu'il vous plaife , ou que vous
lui plaifiez. Le but de Martial raraène
pour tant au premier de ces deux fens
Il ne refte qu'à faire .fortir l'idée renfermée
dans ces termes ; ce fera ,
ne me trompe , en difant : Quel que
foit l'objet de votre attachement , ne defirez
pas qu'il ait trop de charmes. Et
pourquoi ? C'eft que plus cet objet fera.
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
effectivement doué d'avantages rares ,
de qualités merveilleufes , plus vous
courrez rifque de le perdre , & de fentir
vivement fa perte. Il s'agit à préfent de
voir quel est le meilleur tour qu'on pour
roit donner à cette penſée , en la mettant
en vers François.
Voici les trois Traductions rapportées
dans la Lettre de Buffy.
La première eft de Pellion.
Telle eft la loi du Ciel : nul excès n'eft durable,
S'il paffe le commun , il paffe promptement.
Voulez -vous être heureux ? Souhaitez en aimant
Que ce que vous aimez ne foit point trop aimable.
La feconde eft d'un Religieux défigné
par les lettres S. C.
Telle eft la loi du Ciel ; nul excès n'eft durable.
Tout fentiment outré le détruit promptement.
Voulez -vous éviter des chagrins en aimant ?
Evitez d'aimer trop un objet très - aimable .
La troifiéme enfin eft celle de Buffy
même.
Telle eft la loi du Ciel ; nul excès n'eft durable.
Ce qui n'eſt pas commun , paffe fort promptement
;
Ainfi , pour éviter des chagrins en aimant ,
Il faudroit n'aimer rien d'extrêmement aimable.
Indépendamment de la fidélité , j'ofe
AOUST. 1763 . 83
"
dire que la verfification de ces trois
Traductions me paroît tout-à-fait profaïque
; mais revenons à l'idée formelle ,
à l'intention pofitive de Martial. Buffy
déclare & foutient à plufieurs repriſes
qu'il n'y a pas de bon fens dans cette
Epigramme. La raifon qu'il en allégue,
» c'eft que perfonne n'aime jamais , foit
» en amour , foit en amitié , qu'il ne
» fouhaite que l'objet auquel il s'attache
»foit parfaitement aimable. » Mais je
crois que Buffy fait tort à Martial, &
que celui ci a penfé très -jufte. Il exige ,
non que nous fouhaitions de ne pas
trouver trop aimable ce que nous aimons
, mais qu'avant de nous attacher ,
nous prenions la précaution de ne pas
faire choix de ces objets extraordinaires ,
immodici , que nous perdons bien- tôt.
Il y a peut-être un peu trop de concifion
dans le vers qui exprime cette penfée ;
mais il me femble que le fens n'eft point
énigmatique , & furtout qu'il n'eft point
vrai que cette fin d'Epigramme manque
de bon fens. Je ne fais fi je ferai mieux
connoître la vérité de mon affertion ,
en produifant les quatre vers que j'emploie
à traduire ceux de Martial.
De ceux à qui le Ciel prodigue fes faveurs ,
La mort toujours trop tôt nous arrache des
pleurs, D vi
84 MERCURE DE FRANCE.
N'aimons point ces objets dont les charme
raviffent.
Il en coûte , hélas ! trop lorſqu'ils s'évanouiffent.
Voilà , fi je ne me trompe , & le
fonds de la penfée de Martial , & l'équivalent
de fes expreffions . Peut-être
que ces deux petits vers de Quinault
vaudroient encore mieux .
N'aimons jamais , ou n'aimons guères ;
Il est dangereux d'aimer tant.
Par M. Formey, Secrétaire perpétuel de
l'Académie Royale de Pruffe,
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