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1
p. 23-30
LES TOMBEAUX, ODE.
Début :
ENTRONS sous ces voutes antiques ; [...]
Mots clefs :
Affreux, Ombres, Tombeaux, Images, Parois, Fantômes, Imagination, Bonheur
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texteReconnaissance textuelle : LES TOMBEAUX, ODE.
LES TOMBEAUX ,
O. D. E.
ENTRONS fous ces voutes antiques ;
Lieux confacrés à la terreur.
Déferts affreux , fombres portiques ,
Pénétrez mon ame d'horreur !
C'eſt ton fouffle que je refpire ,
Mort , viens toi- même , prends ma lyre ,
J'attends ton inſpiration !-
Deïté des fombres rivages ,
Rempliffez de triftes images
Ma nore imagination.
24 MERCURE DE FRANCE.
+
Ciel ! quelles épaiſſes ténébres ,
• Regnent dans cet affreux cahos ,
Je ne vois qu'images funébres ,
Je n'apperçois que des tombeaux !
Fuyons ...fuis-je au fein du Ténare? ...
Ah! laiffe-moi, terreur barbare ,
Laiffe enfin refpirer mes fens ...
Mais non ... que l'horreur du Cocyte ,
Pénétre mon âme interdite ,
Et refpire dans mes accens.
Dans cette région terrible ,
Je vois les gouffres entrouverts ,
Ces antres où la Parque horrible
Traça la route des Enfers.
Du fond de ces tombes affreuſes ,
Sortez , fortez , ombres fameuſes ,
Reparoiffez à mes regards ? ...
Soufflez fur leur cendre flétrie ,
Ranimez- les Efprit de vie ,
Raflemblez leurs membres épars.
Qu'entends-je fur ces fombres rives,
Quelslugubres gémiſſemens ? ...
Ah ! je vois ces ombres plaintives
Sortir du creux des monumens.
Je vois leur troupe enſanglantée
Errer , & la terre humectée ,
Semble
AOUST. 1763. 250
Semble s'abreuver de leur fang .
Près de cette tombe fatale ,
Je vois le Héros de Pharfale
Avec un poignard dans le flanc !
Là Caron , l'exemple de Rome ,
Semble braver l'adverfité ,
Je crois voir encor ce grand homme,
Tomber avec la liberté ;
Je vois les entrailles fumantes ,
Que déchirent les mains fanglantes.
Je vois le foutien du Sénat ,
L'illuftre & malheureux Pompée ,
Héros dont la valeur trompée,
Tomba fous un lâche attcntat.
Quel objet affreux , quel phantôme
Marche fur les pas de Sylla ? ...
C'eſt l'odieux fleau de Rome ,
Le furieux Catilina.
Mort, dérobe-moi fon image ...
Je lis encor fur fon viſage.
Les traces de fa cruauté ...
Tombez , tombez , rochers énormes ,
Couvrez de vos débris informes
Ce monftre de l'humanité.
Parois à fha vue étonnée ,
Jouer infortuné du ſort ,
B
26 MERCURE DE FRANCE.
Edipe , quoi ta deſtinée
Te pourfuit- elle après la mort ›
Ciel ! je vois fa main déchirée,.
De fa paupière maffacrée
Arracher les reftes ſanglans.
Les mânes des Thébains frémiſſent ,
Et ces rivages retentiffent
De leurs triſtes gémiſſemens.
Fuyez , images trop affreufes ..
Paroiffez illuftres Romains ,
Yous dont les âmes vertueuſes
Firent le bonheur des humains ;
Venez Trajan & Marc- Aurelle ,
Et toi dont la gloire immortelle
Doit fon éclat à tes vertus ,
Scipion yainqueur magnanime ,
Parois , & vous âme fublime ,
Généreux & tendre Titus,
Exempte du commun naufrage,
Oùvont fe perdre nos inſtans ,
La vertu ne craint point l'outrage
De la faulx rapide des temps ;
Après le fonge de la vie ,
Elle n'eft point anéantie.
Le trépas fixe fon deftin !
Non, mort , non , tu n'es point terribles
Je te verrois d'un ceil paifible ....
Tombeaux , ouvrez-moi votre fein !
A O UST. 1763 . 27
Puifque tous dans la même barque
Nous pafferons le fombre bord ,
Que m'importe-t-il que lá parqué
Avance ou retarde ma mort ?
Dans la profpérité riante ,
Du trépas la Faulx menaçante.
Nous paroît un objet affreux ;
Mais dans le fein de la difgrace ,
La mort hélas , ne nous retrace
Que la fin d'un fort malheureux.
A peine a-t-on vu la lumière ,
Qu'après ce douloureux mom ent
Il faut rentrer dans la pouffière,
Et dans l'oubli du monument..
O mort ! fi tel eft ton Empire
(
Et puifque tout ce qui refpire
Doit fuivre aveuglément tes pas ,
Tu n'es affreufe qu'au vulgaire ;
Viens me rendre au ſein de la Tèrre,
Frappe...Je ne recule pas....
Mais quelle puiffance m'entraîne
Loin de ces objets effrayans ? ..
Est -ce une illufion foudaine
Qui vient s'emparer de mes fens
Volé-je vers une autre Terre ? Defog
Un jour plus radieux m'éclaire { sto
Eft-ce un rêve délicieux nos olet •
Bij
28 MERCURE DE FRANCE .
Non , ce n'eft point un vain délire !
Je fuis defcendu , dans l'empire
Où régnent les mânes heureux.
Quelles ombres majestueuſes
Errant au fond de ces vallons
Sur des lyres harmonieuſes
Méditent de doctes chansons ?
Toi que le monde entier révère
Je t'apperçois, divin Homère ,
Vêtu d'une robbe d'argent .
Deux Cignes déployant leurs aîles,
Vers les demeures immortelles
Traînent fon char étincelant.
Et toi dont la mufe facile
Soupiroit d'un ton fi touchant ,
Parois ici , tendre Virgile,
Divinité du Sentiment...
Il vient brillant comme l'aurore ,
t
Et d'une main il tient encore
Le foudre puiffant des Céfars ;
De l'autre il porte la houlette,
Et mêle au fon de fa muferte
Le terrible clairon de Mars,
Eft-ce le Dieu de l'harmonie
Qui rend ces magiques accords?
C'eft Pindare , enfant du génie,
Je le connois à fes tranfports.
AOUST. 1763: 29
"
Pouffé par le Dieu qui l'infpire ,
Súr fa mélodieufe lyre
Je le vois promener les doigts ;
A travers la noble pouffière ,
Il femble encor dans la carrière
Animer un char de fa voix.
O toi , victime de l'envie.
Ovide , chantre ingénieux ,.
Hélas ! ce monftre fur ta vie :
Répandit fon fiel dangereux ! ...
Vengez- le , noires Euménides ,
Venez de vos mains homicides
Déchirer ce ſpectre hideux ;
Enfer , reçois-le dans ton gouffre,
Engloutis dans un feu de fouffre ,
Ce perfécuteur odieux 1
Ici Properce , ici Tibulle,
Chantent encore les plaifirs.
Là du Luth galant de Catulle,
L'écho répéte les foupirs.
Je les vois dans le char des graces ,
Entraîner encor fur leurs traces ,
Les Héros & même les Dieux.
Horace d'une main hardie
Touchant la Lyre d'Aufonie,
Rend des fons plus majeſtueux.
Biij
30 MERCURE DE FRANCE .
Je veux vous fuivre , ombres charmantes.
Ah ! j'envie un fort auffi doux...
Déja dans ces plaines riantes ,
Je crois errer auprès de vous.
Daignez recevoir mes hommages!
Affis dans ces heureux boccages ,
Je méditerai vós concerts ,
Ainfi s'élevant de fonaire ,
L'aiglon fous l'aile de fa mère ,
Apprend à planer dans les airs.
Vous fuyez, aimables phantômes....
N'eft-ce donc qu'un charme trompeur ?
Ah! tels fons les plaifirs des hommes ?
Ce n'est qu'une agréable erreur
Te n'embraffe plus qu'un nuage..
Imagination volage ,
Tu féduis mon facile coeur.
Faut- il que ce ne foit qu'un fonge ...
Mais j'ai jaui d'un doux menfonge ,
Et c'est là tout notre bonheur.
BRUNEAU , G. à Châteaurenault , 20 Juin 1763.
O. D. E.
ENTRONS fous ces voutes antiques ;
Lieux confacrés à la terreur.
Déferts affreux , fombres portiques ,
Pénétrez mon ame d'horreur !
C'eſt ton fouffle que je refpire ,
Mort , viens toi- même , prends ma lyre ,
J'attends ton inſpiration !-
Deïté des fombres rivages ,
Rempliffez de triftes images
Ma nore imagination.
24 MERCURE DE FRANCE.
+
Ciel ! quelles épaiſſes ténébres ,
• Regnent dans cet affreux cahos ,
Je ne vois qu'images funébres ,
Je n'apperçois que des tombeaux !
Fuyons ...fuis-je au fein du Ténare? ...
Ah! laiffe-moi, terreur barbare ,
Laiffe enfin refpirer mes fens ...
Mais non ... que l'horreur du Cocyte ,
Pénétre mon âme interdite ,
Et refpire dans mes accens.
Dans cette région terrible ,
Je vois les gouffres entrouverts ,
Ces antres où la Parque horrible
Traça la route des Enfers.
Du fond de ces tombes affreuſes ,
Sortez , fortez , ombres fameuſes ,
Reparoiffez à mes regards ? ...
Soufflez fur leur cendre flétrie ,
Ranimez- les Efprit de vie ,
Raflemblez leurs membres épars.
Qu'entends-je fur ces fombres rives,
Quelslugubres gémiſſemens ? ...
Ah ! je vois ces ombres plaintives
Sortir du creux des monumens.
Je vois leur troupe enſanglantée
Errer , & la terre humectée ,
Semble
AOUST. 1763. 250
Semble s'abreuver de leur fang .
Près de cette tombe fatale ,
Je vois le Héros de Pharfale
Avec un poignard dans le flanc !
Là Caron , l'exemple de Rome ,
Semble braver l'adverfité ,
Je crois voir encor ce grand homme,
Tomber avec la liberté ;
Je vois les entrailles fumantes ,
Que déchirent les mains fanglantes.
Je vois le foutien du Sénat ,
L'illuftre & malheureux Pompée ,
Héros dont la valeur trompée,
Tomba fous un lâche attcntat.
Quel objet affreux , quel phantôme
Marche fur les pas de Sylla ? ...
C'eſt l'odieux fleau de Rome ,
Le furieux Catilina.
Mort, dérobe-moi fon image ...
Je lis encor fur fon viſage.
Les traces de fa cruauté ...
Tombez , tombez , rochers énormes ,
Couvrez de vos débris informes
Ce monftre de l'humanité.
Parois à fha vue étonnée ,
Jouer infortuné du ſort ,
B
26 MERCURE DE FRANCE.
Edipe , quoi ta deſtinée
Te pourfuit- elle après la mort ›
Ciel ! je vois fa main déchirée,.
De fa paupière maffacrée
Arracher les reftes ſanglans.
Les mânes des Thébains frémiſſent ,
Et ces rivages retentiffent
De leurs triſtes gémiſſemens.
Fuyez , images trop affreufes ..
Paroiffez illuftres Romains ,
Yous dont les âmes vertueuſes
Firent le bonheur des humains ;
Venez Trajan & Marc- Aurelle ,
Et toi dont la gloire immortelle
Doit fon éclat à tes vertus ,
Scipion yainqueur magnanime ,
Parois , & vous âme fublime ,
Généreux & tendre Titus,
Exempte du commun naufrage,
Oùvont fe perdre nos inſtans ,
La vertu ne craint point l'outrage
De la faulx rapide des temps ;
Après le fonge de la vie ,
Elle n'eft point anéantie.
Le trépas fixe fon deftin !
Non, mort , non , tu n'es point terribles
Je te verrois d'un ceil paifible ....
Tombeaux , ouvrez-moi votre fein !
A O UST. 1763 . 27
Puifque tous dans la même barque
Nous pafferons le fombre bord ,
Que m'importe-t-il que lá parqué
Avance ou retarde ma mort ?
Dans la profpérité riante ,
Du trépas la Faulx menaçante.
Nous paroît un objet affreux ;
Mais dans le fein de la difgrace ,
La mort hélas , ne nous retrace
Que la fin d'un fort malheureux.
A peine a-t-on vu la lumière ,
Qu'après ce douloureux mom ent
Il faut rentrer dans la pouffière,
Et dans l'oubli du monument..
O mort ! fi tel eft ton Empire
(
Et puifque tout ce qui refpire
Doit fuivre aveuglément tes pas ,
Tu n'es affreufe qu'au vulgaire ;
Viens me rendre au ſein de la Tèrre,
Frappe...Je ne recule pas....
Mais quelle puiffance m'entraîne
Loin de ces objets effrayans ? ..
Est -ce une illufion foudaine
Qui vient s'emparer de mes fens
Volé-je vers une autre Terre ? Defog
Un jour plus radieux m'éclaire { sto
Eft-ce un rêve délicieux nos olet •
Bij
28 MERCURE DE FRANCE .
Non , ce n'eft point un vain délire !
Je fuis defcendu , dans l'empire
Où régnent les mânes heureux.
Quelles ombres majestueuſes
Errant au fond de ces vallons
Sur des lyres harmonieuſes
Méditent de doctes chansons ?
Toi que le monde entier révère
Je t'apperçois, divin Homère ,
Vêtu d'une robbe d'argent .
Deux Cignes déployant leurs aîles,
Vers les demeures immortelles
Traînent fon char étincelant.
Et toi dont la mufe facile
Soupiroit d'un ton fi touchant ,
Parois ici , tendre Virgile,
Divinité du Sentiment...
Il vient brillant comme l'aurore ,
t
Et d'une main il tient encore
Le foudre puiffant des Céfars ;
De l'autre il porte la houlette,
Et mêle au fon de fa muferte
Le terrible clairon de Mars,
Eft-ce le Dieu de l'harmonie
Qui rend ces magiques accords?
C'eft Pindare , enfant du génie,
Je le connois à fes tranfports.
AOUST. 1763: 29
"
Pouffé par le Dieu qui l'infpire ,
Súr fa mélodieufe lyre
Je le vois promener les doigts ;
A travers la noble pouffière ,
Il femble encor dans la carrière
Animer un char de fa voix.
O toi , victime de l'envie.
Ovide , chantre ingénieux ,.
Hélas ! ce monftre fur ta vie :
Répandit fon fiel dangereux ! ...
Vengez- le , noires Euménides ,
Venez de vos mains homicides
Déchirer ce ſpectre hideux ;
Enfer , reçois-le dans ton gouffre,
Engloutis dans un feu de fouffre ,
Ce perfécuteur odieux 1
Ici Properce , ici Tibulle,
Chantent encore les plaifirs.
Là du Luth galant de Catulle,
L'écho répéte les foupirs.
Je les vois dans le char des graces ,
Entraîner encor fur leurs traces ,
Les Héros & même les Dieux.
Horace d'une main hardie
Touchant la Lyre d'Aufonie,
Rend des fons plus majeſtueux.
Biij
30 MERCURE DE FRANCE .
Je veux vous fuivre , ombres charmantes.
Ah ! j'envie un fort auffi doux...
Déja dans ces plaines riantes ,
Je crois errer auprès de vous.
Daignez recevoir mes hommages!
Affis dans ces heureux boccages ,
Je méditerai vós concerts ,
Ainfi s'élevant de fonaire ,
L'aiglon fous l'aile de fa mère ,
Apprend à planer dans les airs.
Vous fuyez, aimables phantômes....
N'eft-ce donc qu'un charme trompeur ?
Ah! tels fons les plaifirs des hommes ?
Ce n'est qu'une agréable erreur
Te n'embraffe plus qu'un nuage..
Imagination volage ,
Tu féduis mon facile coeur.
Faut- il que ce ne foit qu'un fonge ...
Mais j'ai jaui d'un doux menfonge ,
Et c'est là tout notre bonheur.
BRUNEAU , G. à Châteaurenault , 20 Juin 1763.
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