DISCOURS prononcé au Collège de
l'Oratoire de BOULOGNEfur Mer, le
Mercredi 17 Août 1763 , à l'ouverture
d'un Exercice Académiquefur
les régles de l'Eloquence , qui a précédé
la diftribution générale des Prix.
Par M. Dauphin d'Halinghen , Préfident
& Lieutenant - Général Honoraire
en la Sénéchauſſé du Boulonnois.
MM.
JEE me croyois condamné pour toujours
au filence mais comment ne
point ſeconder votre noble émulation?"
Je reparois donc dans le Lycée , pour
m'entretenir avec vous des myſtères
d'un Art qui me fut toujours cher ,&
dont vous connoiſſez vous -même toute
l'excellence. :
Oui , Meffieurs , l'Eloquence eft un
Art qu'on ne sçauroit trop cultiver ,
puiſqu'il importe dans tous les états &
à toute forte de perſonnes de parler toujours
convenablement auxcirconstances
&de ne rien dire qui ne ſoit propre
7
Dvj
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às artirer l'eſtime & la confiance
avec qui nous avons à traiter.
wall- ce point-là , Meſſieurs tout
de la Rhétorique ? & l'Eloque
est- elle autre choſe que l'heure
ralent de gagner les coeurs pour
umettre les efprits ?
fe
Mais s'il eſt peu d'états où cet Art
ne foit utile , c'eſt principalement dans
la Chaire & dans le Barreau qu'on en
reconnoît toute l'utilité.
C'eſt là que l'Eloquence déploye toutes
fes richeſſes , & qu'elle s'eſt établi
un trône d'où elle exerce avec
plus d'éclat & avec plus d'autorité fon
empire.
,
Mais quels moyen employe - t - elle
pour exercer cet empire ? :
Instruire , plaire & toucher ; voilà ,
Meffieurs , toutes ſes armes , & c'eſt
en les maniant avec adreſſe , que tant de
grands Hommes ont remplil'Univers du
bruit de leurs noms , & feront l'admiration
de tous les fiécles. :
S'il ne s'agiffoit pour l'Orateur que
d'expoſer un fait , que d'établir un droit
ou de propoſer une vérité, le ſtyle le
plus fimple lui fuffiroit pour en inſtruire
fes Auditeurs .
Mais l'expérience ne nous apprend
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que trop qu'il ne ſuffit point de faire
connoître aux hommes la vérité , qu'il
faut encore la leur rendre aimable , &
Ies exciter par leur propre intérêt à l'embraſſer.
Il faut donc leur plaire , en les
inſtruiſant , pour leur faire goûter la
vérité ; & quand on leur a plu , il
refte encore à vaincre tous les obſtacles
qui les empêchent de la pratiquer.
De-là , Meffieurs , la néceffité de répandre
des grâces dans les diſcours , &
demettre enjeu toutes ces paffions , toutes
cesgrandes &vives figures qui émeuventl'âme,
qui l'agitent, qui l'ébranlent,
qui l'étonnent , & qui à la faveur de
cet heureux défordre , & par une douce
violence , triomphent de ſa volonté.
Mais comment plaire , me direz-vous ,
& par quel fecret ſe rendre l'Auditeur
favorable ?
Il en eſt , Meſſieurs , de la parole
comme de la nourriture , qui doit être
affaifonnée pour être reçue avec plaifir.
Si vous voulez donc plaire à votre
Auditeur , gardez- vous de bleffer fa
délicateffe , & ne lui offrez que des
chofes qui puiffent le flatter.
Vous le flatterez , en prononçant avec
dignité, avec graces , avec intelligence ,
en forte que le gefte & la voix foient
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toujours d'accord avec la nature des
choſes ; partieſi eſſentielle dans le Difcours
, que DEMOSTHENES regardoit
laprononciation comme le plus ferme
foutien de l'éloquence , comme le talent
le plus puiſſant de l'Orateur.
Vous le flatterez en ſecond lieu , en
donnant à toutes vos expreffions ce tour
heureux , cette douceur , ce nombre
cette harmonie , dont l'impreſſion fait
un effet fi agréable , & à l'occaſion de
laquelle je vais vous apprendre , Meffieurs
, ce que j'aiappris moi-même d'un
grand. Maître de l'Art , du célébre M.
GIBERT , dont j'ai pris les leçons de
Rhétorique.
Voulez-vous ſçavoir , nous diſoit- il ,
fi votre Proſe eſt bonne , & fi elle eft
dans le goût oratoire ? voyez fi elle eft
auſſi nombreuſe , auſſi harmonieuſe que
de beaux vers : & dans un ſens contraire
, voulez-vous ſçavoir fi des vers
font bons ? Voyez s'ils font auffi coulans
, auſſi aiſés , auſſi faciles qu'une belle
Profe ; & c'eſt ce qu'on remarque ,
Meſſieurs , en liſant les Diſcours de Cicéron
& les vers de Virgile , où tout est
nombreux , cadencé , harmonieux , &
où rien ne reſpire le travail , la difficulté
& la gêne. Il en eſt ainſi des vers de
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Racine , comparés aux Diſcours de nos
meilleurs Orateurs.
Soyez Peintres enfin , ſi vous voulez
plaire ; je veux dire , Meſſieurs , préfentez
toujours les objets dans leur naturel
&fous leur plus belle face : rendez-les
vivans , animés aux yeux de l'Auditeur ,
& qu'il s'imagine être par-tout où vous.
letranſportez en eſprit, par la peinture
fidéle& touchante que vous lui ferez des
choſes..
Tel étoit le grand art des Boffuet ,des
Fenelon , & tel eſt de nos jours celuidu
fameux M. de Voltaire , dont on ne peut
lire les Ouvrages ſans ſe croire préſent à
tout ce qu'il décrit.
Mais ce n'eſt point aſſez de plaire à
l'eſprit , ni de charmer l'imagination par
la beauté des images ; il faut encore toucher
, & c'eſt en cela que conſiſte le vrai
triomphe de l'éloquence.
En vain , Meſſieurs , tenterois-je ici
de vous développer ce grand Art. Je le
crois dans le coeur plus que dans les préceptes
, & quand les ſentimens le font
parler , il n'a beſoin ni d'art ni de maître ,
foit pour en faire ſentir les mouvemens ,
foit pour en trouver les expreffions.
N'est-ce point par un cri général de
cette éloquencedu coeur que nous avons
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vû la Nation décerner au ROI le titre
glorieux de BIEN- AI MÉ ?
Ce n'est qu'autant qu'on est touché
foi-même , que l'on peut toucher les
autres : foyez donc animés , pénétrés des
mêmes paffions que vous voulez infpirer.
Mais ne négligez point de connoître
les inclinations , les moeurs & le caractère
de celui que vous cherchez à perfuader.
Etudiez ſa paffion dominante
& tâchez de lui plaire , de le gagner par
tout ce qui peut la flatter.
,
C'en est fait , diſoit Cefar , Ligarius
périra , le parti en eſt pris. Qui eût cru
qu'un Juge ainfi courroucé , déjà décidé
àcondamner; qui eût cru , dis-je , qu'un
tel Juge pût ſe laiſſer fléchir ? Mais Ciceron
connoît le foible de César , & c'en
eſt affez pour le vaincre.
Il flatte ſa vanité pour défarmer ſa
vengeance ; & déja le Vainqueur de
Pharſale eſt dans les chaînes de l'Orateur
: déja le trouble de fon viſage annonce
malgré lui ſa défaite ; il ne ſe connoît
plus ; il n'eſt plus à lui -même : les
papiers lui tombent de la main , & Ligarius
eft abſous.
Que ce ſeul exemple nous ſuffiſe pour
vous faire admirer la douce magie , l'ef
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pèce d'enchantement de l'éloquence ;
& ne ſoyons plus ſurpris fi les grands
Orateurs marchent de pair avec les
plus grands Conquérans dans les Faſtes
de l'Histoire. Comme eux , ils ont ſou
vaincre & régner , quoique d'une manière
différente , ceux- ci par les charmes
de la parole , ceux-là par la force
des armes.
Mais c'eſt trop retarder votre zéle ,
& c'eſt de vous , Meſſieurs , que nous
devons apprendre tout le pouvoir de cet
Art divin. Vous pouvez d'autant mieux
nous en inſtruire , que vous avez eu le
double avantage d'en puiſer les exemples&
les préceptes ſous l'habile Maître
qui a préſidé à vos études.
* Le Père Bertrand , Profeſſeur de Rhétorique.