Monfieur Racine eſt toûjours Monfieur Racine , &ſes Vers font trop beaux pour ne pas donnerà la lecture le meſme plaifir qu'ils donnent à les en- GALANT. 57 tendre reciterauTheatre.Pour Monfieur Pradon , il avouë qu'ayant eſté obligé de faire ſa Piece en trois mois , il n'a pas eu le temps d'en polir les Vers avec tout le ſoin qu'il y auroit apporté ſans cela. C'eſt une negligence forcée, qu'ap- paremmentil n'aura pas dans le premier Ouvrage qu'il fera paroiſtre ; mais il n'eſt pas af- LuréquecetOuvrage,quelque achevé qu'il nous le donne , ait un ſuccésauſſi avantageux quel'a eu ſon Hippolyte. Ily a des occurrences , qui felon qu'elles font plus ou moins favorables ,augmententoudiminuent les prixdes choses; &ie tiens que le ſecret de faire reüſſir celles de cette nature , c'eſt d'é faire parlerbeaucoup; Cv 38 LE MERCURE quand meſme on n'en feroit dire que du mal. Le bruit qui s'en répand excite une curio- fité qui attire de grandes af- femblées ; & comme le peuple ſe perfuade que les Pieces qui font ſuiviesdoiventeſtre bonnes , nous en avons veu quel- quefois de tres- heureuſes qui n'ont pas eu l'approbation des connoiffeurs. Ce que je vous dis, Madame,eſt une choſe ge- nerale , & mon deſſein n'eft pas de parler de celle de Monfieur Pradon. Quant à ſa Pre- face , dont vous voulez abſolument que ie vous réde com- pte , ie connois beaucoup de gens à qui elle plaît : il y enja mêmequi la trouvent brillace juſqu'à ébloüir, malgré tout ce qu'oppoſent certainsCritiques. GALANT. 59 difficiles à fatisfaire , qui ne- ſcauroient fouffrir qu'il s'ex cuſe ſur ce qu'Euripide n'a point fait le proceza Seneque, ny Seneque à Garnier , pour avoir traité la même matiere , àcauſe, diſent- ils, que ces Poëtes ont vécu dans des fiecles fort éloignez les uns des aur tres, & qu'il eſt inouy que per- fonne foit encor revenu de l'autre monde pourſe plaindre des injustices qu'onluya faites apres ſa mort; mais quandils auroiét vécu enſemble,quand ils auroient fait repreſenter. deuxHippolytes en un même. iour,cesCritiquestrop fcrupu leux ne prenent pas garde que Garnier & Seneque nedevant pas le fuccésde leurs premiers Ouvrages àceuxdot- ilsſeblent 60 LE MERCURE avoir doublé le ſujet , ont pû faire tout ce qu'il leur a plû, fans donner lieu qu'on les ac- cuſaſt de manquer de recon- noiſſance; & d'ailleurs comme on fait toûjours honneur à ceuxdont on met les Ouvrages enune autreLangue, ſi Eu- ripide avoit eu la liberté de fortir d'où il eſt pour venir trouver Seneque, il ne l'auroit fait que pour le remercierd'a- voir donné en Latin ce qu'il avoit composé en Grec;& fur cet exemple,j'ay entendudire àdes AmisdeMonfieur Racine, qu'il ſe feroit tenu tres re- devable à Monfieur Pradon , s'il avoit fait joüen en Italien, l'Hippolyte qui nous a eſté donnéen noſtre Langue par l'Hoſtel de Bourgogne; mais GALANT. 61 enfin , Monfieur Pradon a eu fes raiſons que ie veux croire fort bonnes , & ie le trouve loüable d'avoir reconnude fi bonne - foy dans ſa Preface, qu'il n'a point traité ce Sujet parun effet du hazard , comme tout le monde ſçait qu'il arriva des deux Berenices ; mais par un pur effet de ſon choix. Onavoit dit le contraire avant que la Piece paruſt, &il a crû que ce déguiſement démentoit la fincerité dont il fait profeſſion .