REMARQUES fur la Lotterie de
Bruxelles.
E fonds de cette lotterie eft compofé de cent
quante florins chacun ; il doit y avoit cent foixante-
dix mille lots , dont un très- grand nombre ,
comme on peut croire , font au deffous de la mife.
Il y aura cinq tirages , & dans chacun des quatre
premiers cinq mille lots. Les numeros fortis aux
premiers tirages rentreront à chaque fois dans la
roue pour
les tirages fuivans , on voit qu'il refte ,
pour le dernier tirage autant de lots qu'il y a de
numeros , dont un très-grand nombre ne font
que de quarante florins ; & comme on retiendra
dix pour cent après le tirage , ceux qui n'auront
eu qu'un lot de quarante florins ne retireront
que trente-fix florins , &.par conféquent quatorze
de perte. Mais , dira-t - on , ceux qui auront été ,
affez heureux pour avoir quelque lot aux quatre
premiers tirages , gagneront. Oui , ceux qui auront
eu un ou plufieurs lots , faifant plus de quin
ze florins , entre lefquels beaucoup fe trouveront
avoir deux ou trois florins de bénéfice , d'autres
cinq , fix , huit , douze , & c . plus ou moins ,
& quelques-uns un bénéfice paffable , car la lot182
MERCURE DE FRANCE.
terie ne peut pas honnêtement garder le tout.
Mais tous ceux qui n'auront eu dans les quatre
premiers tirages qu'un lot de quinze florins ou
au-deffous , & ils feront en grand nombre , auront
encore de la perte s'ils n'ont qu'un lot de quarante
florins au cinquieme tirage : car un lot de
quinze florins & un de quarante font cinquantecinq
florins , dont ôtant cinq florins & demi , à
caufe des dix pour cent , reite quarante florins
pour une mife de cinquante florins.
Mais le plus qu'on puiffe perdre eft quatorze
florins , auffi peut- on remarquer au dernier alinea
du plan , que la lotterie fera crédit de trente- fix
forins à ceux qui voudront fournir quatorze
florins en prenant les billets ; & ils ont raiſon ,
ils ne courent aucun rifque à faire ce crédit , puifque
c'eft ce qui doit rentrer à ceux qui auront le
fort le plus défavorable , qui feront ceux qui
n'ayant pas eu des lots aux quatre premiers tirages
, n'auront qu'un lot de quarante florins au'
cinquieme tirage , & de ceux-ci il y en aura plus
de cent trente mille.
Il s'enfuit de ce qui précéde qu'on ne doit regarder
la mife réelle que de quatorze florins , &-
que ceux qui n'auront que des lots de quarante
forins font ceux qui n'auront point de lots ; car
donner cinquante florins pour n'en retirer que
trente-fix , ou donner quatorze florins & n'avoir
aucun lot , c'eſt bien la même chofe ; le refte
n'eft qu'une illufion pour mieux duper les joueurs.
On doit voir d'après tout ce qu'on vient de dire ,
que le fonds de la lotterie ne doit être réputé que
de cent cinquante mille fois quatorze florins , en
retranchant trente-fix forins de chacun des cent
cinquante mille lots du cinquieme tirage ; & en
effet la lotterie fe contente de quatorze florins par C
MAR S. 1755. *
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billet , pourvu qu'on les donne d'abord , ce qui
fait un fonds de deux millions cent mille florins.
Quel avantage y a -t-il donc à annoncer une
mife de cinquante florins par billet : Le voici ; il
n'eft pas mal grand. On préleve par cet artifice
dix pour cent fur un fonds de cent cinquante mille
fois cinquante florins, ou de fept millions cinq cens
mille florins , lefquels dix pour cent rapportent
fept cent cinquante mille florins , au lieu que fi
on ne prélevoit les dix pour cent que fur le fonds
réel de cent cinquante mille fois quatorze florins ,
on n'auroit que deux cens dix mille florins de bénéfice.
Or on eft bien aiſe d'avoir davantage ; &
pour en avoir le prétexte , on dit qu'on fait crédit
d'un fonds dont on n'avoit befoin que pour
faire montre , & la preuve qu'on n'en avoit pas
befoin , c'eft qu'on en fait crédit , & que les trente-
fix florins ne font par là qu'en idée dans les
lots pour en faire paroître davantage , & tous plus
forts.
On fait fupporter à la mife réelle les dix pour
cent du fonds imaginaire des cinq millions quatre.
cens mille florins de crédit , qu'il leur étoit affez
indifférent à l'intérêt près ) de toucher ou de ne
pas toucher , pourvû qu'ils en ayent les dix pour
cent. C'eft proprement dire aux joueurs , je veux
bien ne prendre que dix pour cent de l'argent que
je vous fais jouer , à condition que j'y prendrai
auffi dix pour cent de l'argent que vous ne jouez
pas.
Qu'on y faffe bien attention : qu'est - ce que c'eft
que des lots moindres que la mife ? n'en réſultet-
il pas toujours une perte pour les joueurs ? Et
pourquoi demander à chaque joueur plus qu'il ne
doit , ou ne peut perdre ? pouquoi leur demander
un argent qu'on fçait devoir néceffairement leur
184 MERCURE DE FRANCE
rentrer un jour , fi ce n'eft pour faire , on faire
paroître une grande recette pour avoir occafion
d'y prendre un bénéfice à proportion , qui ne peut
être qu'aux dépens de la mife réelle ? auffi fur deux
millions cent mille florins qu'il y a ici de fonds
réel , préleve-t- on fept cens cinquante mille florins,
ce qui eft prefque trente-fix pour cent. L'auteur
du plan ofe cependant dire que cette lotterie eft
infiniment plus favorable que toutes les autres qui
ont paru jufqu'ici . Il eft vrai qu'elle eſt favorable :
refte à dire pour qui ; ou bien ignore- t - il qu'on
n'a pris jufqu'à préfent que quinze pour cent aux
trois lotteries de Paris , ce qui n'eft pas les trois
feptiemes de ce qu'on prend par la fienne , & encore
n'a -t- on autant pris que parce que ce revenu
a toujours été deſtiné à des oeuvres pieuſes , car
dans toute autre occafion on a toujours moins
pris.
On doit voir par ces remarques que cette lotterie
n'eft qu'une attrape , dans laquelle un nombre
prodigieux de perfonnes ont déja donné , fans s'en
appercevoir. Fait -on en France des lotteries avantageufes
pour le public les François les laiffent
remplir par les Etrangers. Les Etrangers en fontils
de très -defavantageufes , les François y donnent
à plein collier ?