La Lettre suivante est d'un des plus
grands Ministres de l'Europe, & d'un
Citoyen digne de l'ancienne Rome. Quoi-
que le soin de soutenir la glorte & de fai-
re le bonheur de la Suede sa Patrie, ait
paru fixer toute son attention, il est par-
venu à exceller dans la morale, dans les
Belles Lettres & dans la connoissance des
Arts, parce que les hommes de génie ont
du temps pour tout. La France qui a long
tems joui de tant de talens & de vertus a
reçu en les perdant, l'unique consolation
qu'elle pouvoit espérer: le plus ancien de
ses alliés lui a donné une nouvelle marque
de considération & d'attachement par le
choix du Successeur de M. le Comte de
Tessin.
NXX(XXXXXXIXXXXXXXI
LETTRE à Monsieur Pirrhon.
J'ai cru, avec raison, ne pouvoir
mieux m'adresser qu'à vous, Monsieur,
pour le rafinement & l'exécution
Digizes b. 009
MARS. 1752.
d'une idée, peut-être mal digerée, qui
m'est venue; mais entre vos mains elle
prendra aisément & surement, si vous
voulez vous en donner la peine, le poli,
& l'air de justesse qui lui manque dans sa
premiere naissance.
Voici ce que je défire: je voudrois quę
l'on s'appliquâs à caractériser & à analy-
ser daus les Piéces comiques, les vertus,
avec la même force, la même justesse &
le même pinceau dont jusqu'ici on a ca-
ractérisé les vices; & qu'on en fit exac-
tement voit le contraste. Par exemple, si
l'on entreprennoit de peindre le Généreux
par opposition à l'Avare; le prudent ou
l'homme de conseilspout figurer contre
l'Etourdi; le vrai Brave contre le Fanfa-
ron; l'honnente homme contre mille ca-
racteres de fourbes; le sincere obligeant
contre le Flatteur; la femme vertueuse
contre la Coquette, & ainsi des autres.
Les trais brillans du vrai mérite animę-
roient, à mon avis, pour le moins autant,
& toucheroient surement davantage, que
le ridicule du vice ne canse de l'indigna-
tion, puisque ce dernier fait quasi tou-
jours rire, & perd par-là de son effet,
au lieu que l'autre est toujours respectable,
& n'a rien qui puisse diviser ou dis-
traire l'attention.
A iiij
8 MERCUREDE FRANCE.
J'en juge par moi-même: j'aime mieux
m'appliquer à imiter les exemples ver-
tueux, qu'à connoître & fuir les vi-
cieux: les derniers par eux mêmes, ne
peuvent m'inspirer qu'une inaction, au
lieu que les autres réveillent, animent &
font agir; car la différence est très-réelle
entre n'être pas vicieux, ou être vertueux.
Je pense que tout le monde sent cela
comme moi.
Il résulte encore un autre inconvenient
de ce qu'on néglige de faire voir le bien
avec la même exactitude que le mal, en ce
que l'on voit tous les jours que pour évi-
ter l'excès que l'on représente, on tom-
be, faute de connoître le vrai, dans le
défaut contraire; de sorte que, pour se
garantir de l'avarice on devient prodi-
gue; pour n'être pas coquette, on se fait
prude; & nos jeunes gens, pour ne pas
passer pour poltrons, deviennent souvent
bretteurs.
On pourroit objecter, que ce que je
souhaite est le but des Tragédies; mais
outre qu'elles nous tracent, la plupart du
temps, des vertus ou farouches, ou uni-
quement propres à l'Héroisme, elles con-
duisent toujours à un dénouëment san-
glant, qui interesse, saisit l'attention en-
tiere, & fait négliger les caracteres.
MARS.
1752.
9
Ce n'est donc pas là ce que je deman-
de; mais des actions plus unies, des
vertus à l'usage de tout le monde & plus
à portée de l'humanité, & de la vie
journaliere; & qu'au lieu de blâmer le
vice, on s'attachât principalement à ho-
norer la vertu.
A mon avis, c'est la seule chose qui
manque au Théâtre François, d'ailleurs
si parfait, tant à l'égard des Auteurs
que des Acteurs, qu'il fait le modéle
de tous les autres Théâtres du monde,
& l'admiration d'une Nation, dont les
jugemens sur le produit de l'esprit sont
si surs & si justes.
D'où vient donc ce manquement? Se-
toit-ce que les traits grossiers du vice sont
plus aisés à faisir que les trais fins &
délicats de la vertu? Car pour le jeu du
Théâtre, il seroit le même, & je pense
que si l'on représentoit la femme sage du
monde, on y pourroit mêler des sujets
qui tenterorent fa vertu, dont les fausses
démarches produiroient des Sçenes très-
réjouissantes. En un mot, je voudrois
qu on fît du moins quelques Piéces où
le Héros fût parfait, & où l'on ne
connûnt les vices que par opposition à ce
premner perfonnage, c est-a-dire, tout
le contraire des Comédies jouées, jus-
AV
10 MERCUREDEFRANCE.
qu'ici, & que l'on donne encore jour-
nellement: & par-là on apptendroit qu'il
ne susfit point de n'être pas ingrat
mais qu'il faut être reconnoissant: que
ce n'est pas assez de ne point mentir.
mais jusqu'où il faut dire vrai: & une
infinité d'autres mérites & bienséances
dont on ignore la juste définition.
Si j'en disois davantage, je passerois
ma portée, & excederois le plan que je
me suis proposé de ne vous offrir, Mon-
sieur, qu une piéce appareillée, & qui
reste à limer par la main du Maître.
Que ne doit-on pas attendte de l'Au-
reur de Gustave?
Gustave, ce grand Roi, doit sa nouvelle gloire,
Et son nouvel éclat, Pirthon, à tes écrits,
Et son nom, justement immortel dans l'Histoire
Qui ne paroissoit plus connu qu'aux beaux esprits,
Graces à tes talens, & ta Muse feconde,
Sous des traits ravissans, reparoît dans le monde.
Je suis; avec une parfaite considération.
MONSIEUR,
Votre très-humble & très-
obéissant serviteur,
LE COMTE DE TESSIN.