Oeuvre commentée (1)
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1
p. 66-78
Extrait de l'Iliade travestie. [titre d'après la table]
Début :
M. de Marivaux plein d'une burlesque audace, vient de nous [...]
Mots clefs :
Audace, Poète, Iliade, Burlesque, Épître, Duc de Noailles, Virgile travesti, Comique, Lecteur, Achille, Agamemnon, Héros, Homère, Admiration
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texteReconnaissance textuelle : Extrait de l'Iliade travestie. [titre d'après la table]
.de Marivauxplein d'uneburlefque
audace , vient de nous donner
envers,l'Homere trauesti.Qui auroitcrû
qu'aprés M. Scaron, il dut s'élever
de nos jours un autre Poëtë alfez
boufon , pour tenter de faire de ·
nouvelles découvertes dans ce Pays
comique ? Ce jeune Auteur fe declare
cependant aujourd'hui fon rival dans
ce genre d'écrire ; & fans trop s'embaraffer
du prejugé favorable, où l'on
eſt pour le Chantre du Typhon ; il a
crû qu'il ne luy eeffttooiitt pas défendu
d'eflayer de faire rire encore une fois,
on peut aflurer qu'il y a parfaitement
réuffi .
d'en ex-
Il a choisi dans ce deffein la fameuſe
Iliade , pour l'oppoſer à l'Æneide de
M. Scaron ; mais avant que
traire quelques morceaux , ne feroitil
pas convenable que je file ici un
petit avant-propos fur ce que l'on
doit entendre par les termes de Burlefque
& de Macaronique , que l'on
confond fouvent l'un avec l'autre.
Burlesque est un mot allez moderne
, puifque Sarafin le vante d'en
avoir.ufe le premier ; il prefente l'i .
MERCURE.
67.1
dée de plaifant , gaillard , tirant fur
le ridicule ; il nous eft venu a'Italie ,
Pays aflez abondant en Farccurs &
en Poëtes burlesques . Bernica a efté
- le premier qui a écrit dans ce ftile
enfuite Lalli , Caporali &c . Vers lemilieu
de l'autre Siecle cette Poëfie
batarde eftoit fi fort à la mode qu'en
1649 , il parut un livre avec ce titre,
la Paffion de Noftre Seigneur en vers
burlesques ; mais la trop grande licence
des Poëtes ayant indifpofé les
efprits , on la bannit bien - toft de la
Cour & de la Ville ; elle fut obligé
de fe refugier dans les Provinces ; &
bien - toft aprés de fe taire entierement
; elle trouva enfin fon tombeau ,
dans le Virgile travesti , qui fera
peut - eftre le feul monument qui
nous reftera dans ce genre ; à moins
que noftre nouvel Auteur ne merite
les mêmes honneurs en la refufcitant .
M. Defpreaux a lancé de terribles
traits contre cette forte de Pocke
témoins ces vers fi bien frapez.
En dépit du bon fens le burlesque effronté
,
Trompa les yeux d'abord: Plutpar fa
Fiiij
68 LE NOUTEAU
nouveauté ;
Mais dece ftile enfin la Cour defabu-.
fee,
Dedaigna de ces vers l'extravagance..
aifée ;
Distingua le naïf, dn plat & du ..
boufon;
Et laifa la Province admirer le Typhon,
Que ce style jamais ne fouille võtre
ouvrage
Imitons de Marot l'elegant badinage-
Et laißons le burlesque aux Plaifants
du pont- Neuf.
Il y aencore une autre efpece de
Poëfie burlefque Macaronique , faite
de mots forgez du Latin & de la langue
maternelle. Par exemple ces vers
fi connus , citez par Rabelais dans le
Chapitre 13 du L. 4.
Hic eft de patria natusde gente beliftza,
Quifolet antiquo bribas portare bifacso
Ou bien ces deux autres tirez d'un
Poëme Macaronique de bello Hugonotice
, où parlant des cruautez que
MERCURE தே
les Huguenots exerçoient fur les
Moines , on ajoûte :
De que illisfaciunt auciffos atque
bodinos ,
Nunquam vifafuit canailla bri.
gandior ifta..
Ce fut Theophile Folengi , Moine
Benedictin de Mantonë , qui mit les
vers Macaroniques en crédit parfon
Hiftoire de Merlin. Cocaye au
commencement du feiziéme fécle ›
il mourut en 15 44. On fçait
que Macarone , chez les Italiens
fignifioit un homme groffier & ruf
tique ce qui vient des Macarons
d'Italie , qui font de petits Gateaux
faits de farine non blutée , d'oeufs
& de fromage , mets exquis pour
les Paifans ; ce que fignifie propre.
ment le mot de Macoroni prononcé
avec tant d'appétit , par l'Harlequin
da Theatre Italien. Ceci bien entendu.
Il eft têms préfentement de ré-.
prendre l'Iliade Traveftie.
70 LE NOUVEAU
1
L'Auteur débute par une Epître
à Monfeigneur le Duc de Noailles :
Elle eft fur le ton qui convient à un
Auteur auffi enjoüé ; en voilà la
la preuve,
GRAND Due , à vos pareils ,
quand on offre un ouvrage ,
» La coutume eft de les louer ;
Celui que j'ofe vous vouer
" M'obligeroit à ce langage ,
» Et cependant , Grand Duc , je ne
vons lonerai
ן כ
pas.
" Mettre les vertus en un tas
»Vous jetter le tas à la jête,
» Vous celebrer comme une Fête
Rien ne me feroit plus dife ;
» Mais tout bien vù , tout bien
pefé ,
plus je vois qu'il eft ordinaire
» De louer en pareille affaire ;
plus l'ufage en afait une necefité ,
• Moins icy vous ferés Fêté.
On trouve plufieurs traits de cette
efpéce dans le reste de l'Epitre Dé.
dicatoire. Aprés quoi fuit une Préface
dans laquelle l'Auteur prétend
MER CURE. 71
démontrer que fon Iliade Travestie
n'eft point mafquée dans le gout du
Virgile travefti de M. Scaron ; il
convient bien qu'il a travaillé dans
le même genre ; mais avec cette différence
, qu'il a choifi une autre efpéce
de comique , pour le prouver
-il donne une comparaifon digne d'un
Auteur Burleſque en s'exprimant
ainfi .
Fe uous dirois fans façon qu'un Epagneul
& qu'un Bichon font tous deux
du genre des chiens , & cependant
d'une differene espece ; mais fans lo
Jecours de ces deux chiens ; vous écom -
prenes fans doute ce que je veux dire .
Non content de cet exemple fenfible
, il montre enfuite par la raifon
, en quoy fon comique eft different
de celui de fon Predeceffeur ; felon
lui le Burleſque ou le Pfaifant de
M. Scaron eft plus dépendant de la
boufonerie des termes , que de la
pentée ; c'eſt la façon dont il exprime
fa penfée , qui divertit plus que
fa penfée même ; les termes font
vraiment burlesques ; mais fes recits
depouillez de cette expreffion
72 LE NOUVEAU
[
poliffone qu'il polledoit au fouverain
degré , lui donnent lieu de douter
qu'ils paruffent divertiflants par
>>eux -mêmes .
Voyons à préfent la methode dif.
ferente que notre Auteur a fuivie ;
j'ai tâché , dit- il , de divertir par
unecombinaifon depensées ,quifut
comique & facetienfe , & qui fans
le fecours des termes , eût unfond
plaifant, &fit une image réjouif
fante .
Cette forte de comique , quand on
Fattrape , eft bien plus fenfible à
J'efprit , qu'un mot boufon , l'efprit
eftant ples occupé par ce burlefque,,
que par celui qui eft dans les termes.
C'est au Lecteurà decider, s'il l'a
emporté à cet égard fur M. Scaron .
Quoi qu'il en foit , on ne peut lui
refufer la louange d'avoir mis fes perfonages
en action , il eft vrai qu'il
- la doit , cette action , en partie à
Homere , chez qui les Heros parlent
prefque toûjours & non le Poëte ;
-au lieu que dans Virgile , c'eft le
Poëte ordinairement , & non les
perfonages
MERCURE. 73
perfonages ; c'eft ce qui a engagé M.
Scaron , en fuivant de trop prés fon
original , de tomber neceflairement
dans le recit.
On croit découvrir de plus , dans
M. de Marivaux , certains traits de
morale , tirez heureuſement de la
plaifanterie , c'eft ce que M. Scaron
n'a pas çû employer .
Il feroit à fouhaiter qu'ils fusfent
plus frequens dans notre Auteur , fon
ouvrage en feroit encore plus efti .
mé.
J'en rapporterai ici quelques fragmens
, fur lefquels le Lecteur pourra
porter jugement . Junon allarmée dans
le deuxième livre , de la refolution
où elle voit l'armée Grecque , de ſe
rembarquer.
A Pallas elle couras viste ,
Et cette pucelle hypocrite ,
A qui tout mâle deplait tant,
Alors fe decraffoit pourtant ;
Et admirant fa toilette ,
Baiffoit , hauffoit fa gorgerette
D'une maniere que l'on pût ,
Février 171 > G
LE NOUVEAU
74
Sans penfer quelle le voulut ,
De fa gorge entrevoir les char
mes
›
Etpuis que l'on rendit les armes ,
C'est ainsi que la vanité .
Fait olftacle à la chafteté ;
Et que lafille la plus lage
Cherche pourtant un tendre
hommage ,
Et dit aprés quand on luy rend
Mais voyez
donc l'impertinent
!
Peut - on rien de plus plaifant &
en même tems une réflexion mieux
pife de fon fujet que le commencement
du quatriéme Livre.
Dans la Salle du Firmament
Les Dieux eftoient en ce moment,
Et là le ventre à table ronde
Parloient des affaires du monde.
Hbé , la bouteille à la main ,
Difoit ; qui vem, un doigt de vin?
Le vin , quand on boit chopine ,
Ragaillardit l'humeur divine
MERCURE
-75
On vint a parler d'Ilion ;
L'un en s'effuyant le menton ,
Dit , avant de vuider fon verre,
Que je plains cette pauvre Terre !
Moyje voudrois que la cité ,
Difoit l'autre , fut vigne ou Pré.
De ces difcours la difference
Fait voir, que malgré leur puiſſance,
Ils ont pour tout droit plus que nous,
D'eftre deplus durables fons .
Dans le premier livre, Achille s'emportant
violemment contre Agamemnon
, en vient aux expreffions les
plus dures.
Et là deffus quelques murmures
,
Firent maistre encore des inju
res .
>
Sansfaçon , alors les Heros
Se lachoient de fort vilains
mots .
Nos grands Seigneurs ont un
langage
Gij
76 LE NOUVEAU
Nettoyé de tout brusque outrage
,
Mais fi leur langage eft plus .
pur,
Leur coeur eft plus fourbe , &
moins fûr,
Et tout bien comptéje prefere
Les Ruftiques Heros d'Homere.
L'endroit de la ceinture de Venus
eft trop remarquable, pour eftre mis
dans cet Extrait.
Lecteur, vous demandezpeutêtre
1
Ce que ce tiffupouvoit être
Mais la Motte , Auteur delicat,
Nous enfait unfort joliplat ,
Il le definit un fymbole :
Moi, je l'euffe appelle la cole ,
Quifaitque le coeurd'un amant,
MERCURE. 77.
A l'amour s'attache aisément
C'est pour ce tissu fifripon
Que l'on faitpleurer fans oi
gnon,
C'est par lui qu'une femme adroite
,
Difant, oftez - vous, vous arrefte,
De lui , nous viennent ces
mots-là .
Fy , donc , Monfieur , laiſſez
cela •
fort
Je finirai cet extrait par l'évocation
de l'ombre d' Homere qui m'a paru
comique.
Il feint qu'elle fe prefente à lui.
Afon apparition, notre Auteur lui
parle ainfi ,
Illuſtre Trepaff .
Fe defirefavoir de vous;
Si mon ftile boufon vous a mis en cour
TOUX
Gj
78 LE NOUVEAU
Certaine troupe icy ... Bonbon ! reprit
Homere ,
C'est une gente vifionnaire
Quim'a pris en affection,
Ne fçais-tu pas qu'un chacun a fafo.
lie ?
Celle de ces. Meffieurs, eft l'admiration ;
Ecrire un pot pourri d'imagination ,
Fut autrefois mafrenefie ;
La tienne eft de nous railler tous ;
Va ton train , les rieurs font les moins.
fous.
L'Homere travefti fe vend chez
Pierre Prault , à l'entrée du Quay
de Gefvres , au Paradis.
audace , vient de nous donner
envers,l'Homere trauesti.Qui auroitcrû
qu'aprés M. Scaron, il dut s'élever
de nos jours un autre Poëtë alfez
boufon , pour tenter de faire de ·
nouvelles découvertes dans ce Pays
comique ? Ce jeune Auteur fe declare
cependant aujourd'hui fon rival dans
ce genre d'écrire ; & fans trop s'embaraffer
du prejugé favorable, où l'on
eſt pour le Chantre du Typhon ; il a
crû qu'il ne luy eeffttooiitt pas défendu
d'eflayer de faire rire encore une fois,
on peut aflurer qu'il y a parfaitement
réuffi .
d'en ex-
Il a choisi dans ce deffein la fameuſe
Iliade , pour l'oppoſer à l'Æneide de
M. Scaron ; mais avant que
traire quelques morceaux , ne feroitil
pas convenable que je file ici un
petit avant-propos fur ce que l'on
doit entendre par les termes de Burlefque
& de Macaronique , que l'on
confond fouvent l'un avec l'autre.
Burlesque est un mot allez moderne
, puifque Sarafin le vante d'en
avoir.ufe le premier ; il prefente l'i .
MERCURE.
67.1
dée de plaifant , gaillard , tirant fur
le ridicule ; il nous eft venu a'Italie ,
Pays aflez abondant en Farccurs &
en Poëtes burlesques . Bernica a efté
- le premier qui a écrit dans ce ftile
enfuite Lalli , Caporali &c . Vers lemilieu
de l'autre Siecle cette Poëfie
batarde eftoit fi fort à la mode qu'en
1649 , il parut un livre avec ce titre,
la Paffion de Noftre Seigneur en vers
burlesques ; mais la trop grande licence
des Poëtes ayant indifpofé les
efprits , on la bannit bien - toft de la
Cour & de la Ville ; elle fut obligé
de fe refugier dans les Provinces ; &
bien - toft aprés de fe taire entierement
; elle trouva enfin fon tombeau ,
dans le Virgile travesti , qui fera
peut - eftre le feul monument qui
nous reftera dans ce genre ; à moins
que noftre nouvel Auteur ne merite
les mêmes honneurs en la refufcitant .
M. Defpreaux a lancé de terribles
traits contre cette forte de Pocke
témoins ces vers fi bien frapez.
En dépit du bon fens le burlesque effronté
,
Trompa les yeux d'abord: Plutpar fa
Fiiij
68 LE NOUTEAU
nouveauté ;
Mais dece ftile enfin la Cour defabu-.
fee,
Dedaigna de ces vers l'extravagance..
aifée ;
Distingua le naïf, dn plat & du ..
boufon;
Et laifa la Province admirer le Typhon,
Que ce style jamais ne fouille võtre
ouvrage
Imitons de Marot l'elegant badinage-
Et laißons le burlesque aux Plaifants
du pont- Neuf.
Il y aencore une autre efpece de
Poëfie burlefque Macaronique , faite
de mots forgez du Latin & de la langue
maternelle. Par exemple ces vers
fi connus , citez par Rabelais dans le
Chapitre 13 du L. 4.
Hic eft de patria natusde gente beliftza,
Quifolet antiquo bribas portare bifacso
Ou bien ces deux autres tirez d'un
Poëme Macaronique de bello Hugonotice
, où parlant des cruautez que
MERCURE தே
les Huguenots exerçoient fur les
Moines , on ajoûte :
De que illisfaciunt auciffos atque
bodinos ,
Nunquam vifafuit canailla bri.
gandior ifta..
Ce fut Theophile Folengi , Moine
Benedictin de Mantonë , qui mit les
vers Macaroniques en crédit parfon
Hiftoire de Merlin. Cocaye au
commencement du feiziéme fécle ›
il mourut en 15 44. On fçait
que Macarone , chez les Italiens
fignifioit un homme groffier & ruf
tique ce qui vient des Macarons
d'Italie , qui font de petits Gateaux
faits de farine non blutée , d'oeufs
& de fromage , mets exquis pour
les Paifans ; ce que fignifie propre.
ment le mot de Macoroni prononcé
avec tant d'appétit , par l'Harlequin
da Theatre Italien. Ceci bien entendu.
Il eft têms préfentement de ré-.
prendre l'Iliade Traveftie.
70 LE NOUVEAU
1
L'Auteur débute par une Epître
à Monfeigneur le Duc de Noailles :
Elle eft fur le ton qui convient à un
Auteur auffi enjoüé ; en voilà la
la preuve,
GRAND Due , à vos pareils ,
quand on offre un ouvrage ,
» La coutume eft de les louer ;
Celui que j'ofe vous vouer
" M'obligeroit à ce langage ,
» Et cependant , Grand Duc , je ne
vons lonerai
ן כ
pas.
" Mettre les vertus en un tas
»Vous jetter le tas à la jête,
» Vous celebrer comme une Fête
Rien ne me feroit plus dife ;
» Mais tout bien vù , tout bien
pefé ,
plus je vois qu'il eft ordinaire
» De louer en pareille affaire ;
plus l'ufage en afait une necefité ,
• Moins icy vous ferés Fêté.
On trouve plufieurs traits de cette
efpéce dans le reste de l'Epitre Dé.
dicatoire. Aprés quoi fuit une Préface
dans laquelle l'Auteur prétend
MER CURE. 71
démontrer que fon Iliade Travestie
n'eft point mafquée dans le gout du
Virgile travefti de M. Scaron ; il
convient bien qu'il a travaillé dans
le même genre ; mais avec cette différence
, qu'il a choifi une autre efpéce
de comique , pour le prouver
-il donne une comparaifon digne d'un
Auteur Burleſque en s'exprimant
ainfi .
Fe uous dirois fans façon qu'un Epagneul
& qu'un Bichon font tous deux
du genre des chiens , & cependant
d'une differene espece ; mais fans lo
Jecours de ces deux chiens ; vous écom -
prenes fans doute ce que je veux dire .
Non content de cet exemple fenfible
, il montre enfuite par la raifon
, en quoy fon comique eft different
de celui de fon Predeceffeur ; felon
lui le Burleſque ou le Pfaifant de
M. Scaron eft plus dépendant de la
boufonerie des termes , que de la
pentée ; c'eſt la façon dont il exprime
fa penfée , qui divertit plus que
fa penfée même ; les termes font
vraiment burlesques ; mais fes recits
depouillez de cette expreffion
72 LE NOUVEAU
[
poliffone qu'il polledoit au fouverain
degré , lui donnent lieu de douter
qu'ils paruffent divertiflants par
>>eux -mêmes .
Voyons à préfent la methode dif.
ferente que notre Auteur a fuivie ;
j'ai tâché , dit- il , de divertir par
unecombinaifon depensées ,quifut
comique & facetienfe , & qui fans
le fecours des termes , eût unfond
plaifant, &fit une image réjouif
fante .
Cette forte de comique , quand on
Fattrape , eft bien plus fenfible à
J'efprit , qu'un mot boufon , l'efprit
eftant ples occupé par ce burlefque,,
que par celui qui eft dans les termes.
C'est au Lecteurà decider, s'il l'a
emporté à cet égard fur M. Scaron .
Quoi qu'il en foit , on ne peut lui
refufer la louange d'avoir mis fes perfonages
en action , il eft vrai qu'il
- la doit , cette action , en partie à
Homere , chez qui les Heros parlent
prefque toûjours & non le Poëte ;
-au lieu que dans Virgile , c'eft le
Poëte ordinairement , & non les
perfonages
MERCURE. 73
perfonages ; c'eft ce qui a engagé M.
Scaron , en fuivant de trop prés fon
original , de tomber neceflairement
dans le recit.
On croit découvrir de plus , dans
M. de Marivaux , certains traits de
morale , tirez heureuſement de la
plaifanterie , c'eft ce que M. Scaron
n'a pas çû employer .
Il feroit à fouhaiter qu'ils fusfent
plus frequens dans notre Auteur , fon
ouvrage en feroit encore plus efti .
mé.
J'en rapporterai ici quelques fragmens
, fur lefquels le Lecteur pourra
porter jugement . Junon allarmée dans
le deuxième livre , de la refolution
où elle voit l'armée Grecque , de ſe
rembarquer.
A Pallas elle couras viste ,
Et cette pucelle hypocrite ,
A qui tout mâle deplait tant,
Alors fe decraffoit pourtant ;
Et admirant fa toilette ,
Baiffoit , hauffoit fa gorgerette
D'une maniere que l'on pût ,
Février 171 > G
LE NOUVEAU
74
Sans penfer quelle le voulut ,
De fa gorge entrevoir les char
mes
›
Etpuis que l'on rendit les armes ,
C'est ainsi que la vanité .
Fait olftacle à la chafteté ;
Et que lafille la plus lage
Cherche pourtant un tendre
hommage ,
Et dit aprés quand on luy rend
Mais voyez
donc l'impertinent
!
Peut - on rien de plus plaifant &
en même tems une réflexion mieux
pife de fon fujet que le commencement
du quatriéme Livre.
Dans la Salle du Firmament
Les Dieux eftoient en ce moment,
Et là le ventre à table ronde
Parloient des affaires du monde.
Hbé , la bouteille à la main ,
Difoit ; qui vem, un doigt de vin?
Le vin , quand on boit chopine ,
Ragaillardit l'humeur divine
MERCURE
-75
On vint a parler d'Ilion ;
L'un en s'effuyant le menton ,
Dit , avant de vuider fon verre,
Que je plains cette pauvre Terre !
Moyje voudrois que la cité ,
Difoit l'autre , fut vigne ou Pré.
De ces difcours la difference
Fait voir, que malgré leur puiſſance,
Ils ont pour tout droit plus que nous,
D'eftre deplus durables fons .
Dans le premier livre, Achille s'emportant
violemment contre Agamemnon
, en vient aux expreffions les
plus dures.
Et là deffus quelques murmures
,
Firent maistre encore des inju
res .
>
Sansfaçon , alors les Heros
Se lachoient de fort vilains
mots .
Nos grands Seigneurs ont un
langage
Gij
76 LE NOUVEAU
Nettoyé de tout brusque outrage
,
Mais fi leur langage eft plus .
pur,
Leur coeur eft plus fourbe , &
moins fûr,
Et tout bien comptéje prefere
Les Ruftiques Heros d'Homere.
L'endroit de la ceinture de Venus
eft trop remarquable, pour eftre mis
dans cet Extrait.
Lecteur, vous demandezpeutêtre
1
Ce que ce tiffupouvoit être
Mais la Motte , Auteur delicat,
Nous enfait unfort joliplat ,
Il le definit un fymbole :
Moi, je l'euffe appelle la cole ,
Quifaitque le coeurd'un amant,
MERCURE. 77.
A l'amour s'attache aisément
C'est pour ce tissu fifripon
Que l'on faitpleurer fans oi
gnon,
C'est par lui qu'une femme adroite
,
Difant, oftez - vous, vous arrefte,
De lui , nous viennent ces
mots-là .
Fy , donc , Monfieur , laiſſez
cela •
fort
Je finirai cet extrait par l'évocation
de l'ombre d' Homere qui m'a paru
comique.
Il feint qu'elle fe prefente à lui.
Afon apparition, notre Auteur lui
parle ainfi ,
Illuſtre Trepaff .
Fe defirefavoir de vous;
Si mon ftile boufon vous a mis en cour
TOUX
Gj
78 LE NOUVEAU
Certaine troupe icy ... Bonbon ! reprit
Homere ,
C'est une gente vifionnaire
Quim'a pris en affection,
Ne fçais-tu pas qu'un chacun a fafo.
lie ?
Celle de ces. Meffieurs, eft l'admiration ;
Ecrire un pot pourri d'imagination ,
Fut autrefois mafrenefie ;
La tienne eft de nous railler tous ;
Va ton train , les rieurs font les moins.
fous.
L'Homere travefti fe vend chez
Pierre Prault , à l'entrée du Quay
de Gefvres , au Paradis.
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