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p. 145-163
Discussion Sommaire de la construction d'une premiere partie de la Carte d'Asie, par M. D'ANVILLE.
Début :
Ayant mis au jour des Cartes très amples de l'Amérique Septentrionale, [...]
Mots clefs :
Carte, Asie, Lieu, Géographie, Détail, Cartes, Mer, Sujet, Étendue, Feuilles, Position, Distance, Projection, Constantinople, Carte d'Asie, Discussion, Espace, Anciens
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texteReconnaissance textuelle : Discussion Sommaire de la construction d'une premiere partie de la Carte d'Asie, par M. D'ANVILLE.
Discussion Sommaire de la construction d'une
premiere partie de la Carte d'Asie, par
M. D'ANVILLE.
Ayant mis au jour des Cartes très amples
de l'Amérique Septentrionale,
de la Méridionale, & de l'Afrique, qui
se sont succédées les unes aux autres, je
me suis déterminé à composer celle de l'A-
sie; nonobstant que la difficulté de traiter
convenablement ce morceau de Géogra-
phie, aussi intéressant qu'il est vaste, ine
fût connue. Il ne me convenoit pas de
macquitter de ce travail plus legérement
que des Cartes précédentes , d'autant
moins que celle de l'Asie pouvoit tirer de
beaucoup de choses nouvelles dans le dé-
tail, un avantage aussi évident que de la
disposition des parties en général. Ce sujet
ne devoit donc pas être ressérré dans des
bornes, qui ne pussent admettre ce qu'un
assemblable considérable de marériaux, &
une longue étude lui avoient acquis. En
donnant à la Carte de l'Asie, l'étendue &
la richesse qui étoient nécessaires, pour
la rendre plus utile & plus satisfaisante,
146 MERCURE DE FRANCE.
c'étoit procurer à la Géographie tout le
prosit qu'elle peut retirer des bienfaits,
par lesquels Monseigneur le Duc d'Orleans
veut bien faciliter les ouvrages, que ce
grand Prince a daigné me proposer de
faire.
Par ces considérations, en entrepre-
nant la Carte de l'Asie, il m'a paru qu'il
ne lui falloit pas moins de six feuilles;
en se tenant même un peu au-dessous de
l'étendue d'échelle, sur laquelle j'ai dressé
les Cartes de l'Amérique. J'ai commen-
cé de traiter mon sujet, comme ne de-
vant composer qu'un seul morceau, par
l'union des fix feuilles; l'assujettissant à
une projection en concave, qui par la
pression & l'enfoncement même qu'elle
fait de la surface convexe d'une partie
quelconque du Globe, en resserre le mi
lieu, & dilate les extrémités; & l'effet
doit en être fort sensible dans une Carte
de l'Asie, vû la grande étendue qu'elle
prend sur le Globe. Le mérite de cette
projection consiste, à faire que les méri-
diens coupent par tout les parallelles per-
pendiculairement, comme sut la surface
sphérique: mais elle a un inconvénient
considérable, par l'inégalité que produit
ce contraste de ressetrement & de dilata-
tion, qui est de ne point admettre une
Digisitues vo 300
MARS. 1792.
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mesure égale pour les distances: de ma-
niere que dans le cas, où l'on veuille se
servir d'une échelle, on soit obligé de
s'en faire une particuliere en chaque en-
droit de la Carte, rélativemend à la gra-
duation qui lui est propre, ou à ce qui se
rencontre d'intervalle entre les paralleles.
Outre cet inconvénient, je n'ai pum en
dissimuler un autre, qui est l'étendue de
six feuilles, pour former une seule Car-
te, ce qui peut paroître incommode dans
l'usige. On renfermera dans le porte-
feuille, ou dans un Atlas, une Carte de
deux feuilles, mais non pas une Carte
de six feuilles assemblées.
Quoique j'eusse employé près de six
mois à travailler sur le plan que je viens
d'exposer, le désir d'en écarter les incon-
véniens que j'y fais observer, m'a déter-
miné à abandonner ce travail, pour re-
commencer sur un plan disférent, &
mieux conçu à ce qui m'a paru. J'ai re-
marqué que mon sujet se pouvoit diviser
en trois parties assez distinctes, à chacune
desquelles je trouvois convenable de don-
ner deux feuilles. Cette division, rédui-
sant à une bien moindre portion de la
surface du globe chaque partie du sujet,
qui par conséquent souffre beaucoup
moins de l'applatissement inévitable sur
G ij
148 MERCURE DEFRANCE.
le papier, j'ai été en état d'user d'une
projection qui maintient l'égalité de me-
sure dans toute l'étendue de la Carte.
Cette projection est exécutée dans l'esprit
de celui des deux modes de projection
décrits par Ptolemée dans les prélimi-
naires de sa Géographie, lequel plus dif-
ficile à pratiquer, prend avantage sur l'au-
tre, par la justesse de proportion que l'in-
tervalle des Méridiens doit avoir avec la
distance des paralleles à différentes hau-
teurs. Il est vrai que l'intersection des
Méridiens & des paralleles, ne se fait
pas par tout aussi regulierement que dans
la projection en concave. Mais ce que
produit cet inconvénient en chacune des
trois parties ausquelles j'ai divisé l'Asie,
n est pas, à mon avis, comparable à celui
d'une diversité d'échelle répandue en dif-
férens endroits d'une même Carte.
Voici maintenant quelle est la division
que j'ai faite de l'Asie en trois Cartes:
dans la premiere je me suis étendu de-
puis l'Archipel jusqu'aux bouches du Gan-
ge; & j'y renferme par conséquent la
Turquie, l'Arabie, la Perse, l'Inde en
deçà du Gange, & m'étant élevé jusques
aux Palus-Maeotis inclusivement, cette
hauteur fait entrer dans la Carte la partie
de la Tartarie qui se joint à la Perse & à
MARS. 1752.
149
l'Inde: dans la seconde, en reprenant les
bouches du Gange, l'Inde au delà de ce
fleuve est jointe à la Chine, & à celle-ci
le Tibet, & la partie de la Tartarie qu'on
peut appeller Chinoise. Le Japon se ren-
contre à la hauteut du Nord de la Chi-
ne; & on juge bien que les Isses de l'Asie,
Sumatra, Java, Borneo, les Moluques,
& les Philippines, sont comprises dans le
même carré de Carte. Enfin la troisième
Carte representera tout le Nord de l'Asie,
depuis la frontiere de l'Europe, jusqu'à
la mer Orientale, entre la mer Caspienne
d'une part, & la mer Glaciale de l'autre.
A l'égard des deux premières parties, les
deux fcuilles dont chacune est composée,
sont nécessairement l'une au-dessus de
l'autre; la troisième partie ayant son éten-
due d'Occident en Orient, les feuilles s'y
rangent l'une à côté de l'autre. On doit
sentir que c'est la forme & la convenance
des Continens qui décide souverainement
de cette disposition des feuilles; & j'ose
dire, qu'on ne peut la vouloir autrement
sans absurdité.
Mais, dira-t-on peut-être, on voudroit
avoir l'Asie rassemblée en une Carte, pour
saisir aisément & d'un coup d'oil le rap-
port des différentes contrées qu'elle ren-
ferme. A cela je réponds, que me propo-
G uij
450 MERCURE DEFRANCE.
sant de dresser incessamment deux gtands
hémispheres, on y verra l'Asie aussi éten-
due que dans une feuille, ce qui tiendra
bien licu d'une Carte générale de cette
partie du Monde: & ce que je dis actuel-
sement de l'Asie, conviendra de même à
l'Amérique & à l'Afrique, vû la maniere
également ample & étendue, dont je les
ai représentées dans les Cartes qui ont
précédé celle de l'Asie. Mais au lieu de
chercher à reprendre sur la forme, que
l'on considere le grand fond de Géogra-
phie que renfermera la nouvelle Carte
d'Asie; & qui est tel, que si on excepte
quelques endroits particuliers, où en
certains cas on désireroit les Cartes les
plus circonstanciées, & même quelque
fois des plans plutôt que des Cartes, il.
fournit de quoi satisfaire amplement au
besoin, &, rend superflu un grand nom-
bre d'autres morceaux Géographiques
qui n'y suppléeroient même pas également
par tout, sans parler du plus ou moins
de justesse dans la manière de traiter les
mêmes choses.
Des trois parties de la Carte d'Asie,
la premiere est fortie des mains du Gra-
veur, & rendue publique: la seconde
s'exécute actuellement au burin, & je
suis occupé à dresser la troisième. S'il
MARS. 1752.
151
étoit question d'analyser fort en dérail
tous les moyens employés à la composi-
tion de ces divers morceaux, & sur tout
de la premiere partie, il en résulteroit un
gros volume. Ce n est donc pas mon ob-
jet actuel, quelque persuadé que je sois
de l'utilité d'une semblable discussion pour
le fond de la Géographie, & pour faire
connoître en même tems ce qu'il falloit
de recherches & d'étude pour mettre cet
Ouvrage dans l'état où on le produit.
Mais il semble que le coup d'œil de la
Carte, & quelque comparaison avec cel-
les qu'on avoit auparavant, préviendront
sur ce suiet; & je me contenterai ici d'une
exposition succinte des principales cir-
constances, & de ce qui domine plus gé-
néralement dans la Carte, & influe da-
vantage dans sa composition.
IIny a point de morceau de Géographie
que j'aye autant travaillé, & dont je sois
plus flaté, s'il m est permis de le dire, que
ce qui est compris dans la Carte d'Asie
depuis la Propontide ou Mer de Marmara
jusqu'à Ormus. Je n'exagererai point en
disant, que j ai employé plusieurs an nées
à étudier à plusieurs reprises, & à repeter
divers essais de composition sur les diffé-
rentes parties renfermées dans cet espace.
Rien en effet de plus interessant dans la
G iiij.
152 MERCURE DE FRANCE.
Géographie, par la liaison de l'ancienne
avec la moderne, par les évenemens his-
toriques qui ont rapport à ces contrées
par les routes des Voyageurs qui les ont
traversées. En m'expliquant sur ce sujet,
comme d'un Ouvrage dont je suis flaté,
ce n'est pas que je croye y avoir mis le
dégré de perfection qui seroit à désirer.
Il est bien constant que la Carte d'Euro-
pe aura plus de précision; que dans
l'Asie même, la partie de la Chine que
l'ont doit aux RR. PP. Jesuites, est plus
décidée dans les circonstances locales. Mais
il faut considérer l'état auquel j'ai trouvé
les choses, & le point duquel je suis par-
ti. Pour peu que l'on confronte à la nou-
velle Carte d'Asie, ce qui existoit an-
térieurement sur les Pays contenus dans
l'espace dont il est question, on ne dis-
conviendra pas que la Géographie de ces
Pays nait bien changé de face; ensorte
que l'expression du détail, indépendam-
ment de ce qui concerne la disposition gé-
nérale, ait tout le mérite de la nou-
veauté.
Les diverses parties qui composent ce
grand espace, ayant fait le sujet de plu-
sieurs morceaux que j'ai traités en parti-
culier, & plus en grand qu'ils ne pa-
toissent dans la Carte d'Asie; lorsqu'il
MARS. 1752. 153
a été question de les y faire entrer,
& de les réduire, j'ai voulu ne perdre
que le moins de circonstances qu'il étoit
possible, par un sentiment quin est point
à blâmer, & qui tourne au profit du Pu-
blic. De-là vient que cette partie de la
Carte est extrêmement chargée: & si on
m'en faisoit reptoche, bien loin d'en être
touché, je dirois volontiers que c'est bien
malgré moi, & par faute de connoissan-
ce, qu'en d'autres parties la Carte ne se
soutient pas sur le même ton. Il ne con-
venoit pas aussi de prendre le parti de
faire la Carte plus grande, par la consi-
dération d'un Canton en particulier,
lorsque l'étendue de cette Carto est suffi-
sante à ce qu'elle contient d'ailleurs, &
que dans la combinaison qui a servi à
déterminer la grandeur du point de la-
Carte d'Asie en sa totalité, il falloit avoir
plus d'égard à l'universalité du sujet, qu'à
quelques-unes de ses parties.
Cette richesse de détail, sur ce qu'il est
plus essentiel de connoître en Asie, est le
fruit d'une recherche qui auroit voulu tout
épuiser. Pour donner la forme & les cou-
leurs aux objets réprésentés, toute l'An-
riquité, y compris même les principaux
Auteurs Byzantins, & non-seulement ceux-
des Orientaux qui ont traité spécialement
G.V
154 MERCURE DE FRANCE.
de la Géographie, mars aussi plusieurs de
leurs Historiens, avec ce que les récits
plus on moins bien circonstanciés des
Voyageurs y peuvent ajoûter, ont été mis
en œeuvre. J'ai véritablement pris le plus
vif intérêt à cette partie du Continent de
l'Asie. Car dès l'an 1727 & 28, j'en avois
dressé une Carte, qui quoique avec quel-
que amélioration, me déplairoit aujour-
d'hui, si dès-lors je l'avois publiée. Entre
les Géographies Orientales, outre celles
de l'Edrisi & d'Abulfeda, une Géogra-
phie Turque, intitulée Gehan-numa, ou
le miroir du Monde, compilée par Kia-
tib-Shelebi, m'a instruit de beaucoup de
circonstances particulieres à l'égard de di-
verses contrées, mais sur tout en ce qui
regarde l'Asie-Mineure. L'Ambassadeur
Turc qui est venu en France en dernier
lieu, mavoit fait connoître cette Geo-
graphie par plusieurs morceaux, qu'il
avoit eu la complaisance de m'expliquer:
mais elle a été traduite par M. Armain,
à la sollicitation de M. Melot, Confrere
de M. l'Abbé Sallier, dans la place de
Garde de la Bibliotheque du Roi. Au res-
te, je souhaiterois que cette Géographie
fût connue; on sentiroit ce qu'il falloit
employer d'étude & de cririque, & com-
bien d'autres instructions devoient con-
MARS. 1752.
courir, pour donner un état de solidité
& de justesse à la réprésentation Géogra-
phique. Je suis obligé de m'expliquer sut
ce sujet pat rapport à ceux qui croyent
sans aucun examen, que l'espéce de cer-
tains matériaux suffit pour faire tout le
mérite d'un Ouvrage, & qui ne font au-
cune attention au sçavoir, & j'ose dire à
l'intelligence, nécessaires pour en faire
usage & s'en bien servir.
Je vais maintenant entrer dans quelque
détail de ce que contient la premiere par-
tie de la Carte d'Asie. En partant de la-
position de Constantinople, déterminée
en longitude comme en latitude, si l'on
commence par s'avancer le long des bords
de la Mer noire, on ne peut micux se
gouverner pour la distance des lieux, que
par les indications que les aneiens Périples
de cette Mer nous en donnent dans un
fort grand détail, tant en mesure de sta-
des qu'en milles; & la comparaison de
ces différentes mesures sert même à véri-
fier chaque distance particuliere. D'ail-
leurs, on ne se méprend point sur le rap-
port des noms anciens & des modernes
qui presque tous conservent entt'eux sur
le bord Méridional du Pont-Euxin une
analogie évidente. Comme je me propose
d'être fott abrégé dans cette analyse, je
G vj
156 MERCURE DEFRANCE.
ne ferai point d'énumération des lieux
qui se retrouvent de cette maniere. Lors-
que je publierai les Cartes du Monde Ro-
main, il sera aisé d'en faire la remarque,
en conférant la réprésentation de l'ancien-
ne Géographie avec la moderne. Ce qui
m'a soutenu en latituce dans cette course
d'Occident en Orient, le long du rivage
de la Mer Noire; c'est de sçavoir qu'à Si-
nub ou Sinope elle est à peu près la mê-
me que celle de Constantinople. Il me pa-
roît incontestable, qu'au de-là de Sino-
pe, la Mer Noire forme un Golfe pro-
fond, tanti recessus, dit Pline, que l'Asie
en devient peninsule: & ce qui me per-
suade que le fond de ce Golfe est à peu
près bien établi dans ma Carte, c'est
d'avoir recueilli des Anciens la mesure
d'espace qui convient entre ce Golphe &
le rivage de la Méditerranée aux environs.
de Tarse & d'Issus, dont la latitude ne
sçauroit être fort incertaine, vû le rap-
port immédiat de ces points & leur pro-
ximité avec celui d'Alexandrette, détermi-
né par observation. Instruits même par les
Anciens, que la longitude du Sinus Ami-
senus qui est celui dont je parle, répond
à celle du Golfe d'Issus, il est remarqua-
ble que la détermination quon a d'A-
lexandrette en longitude, soit propre à
157
MARS. 1752.
justifier celle où le Golfe en question se
range en effet dans la composition de la
Carte.
J'ai dit que les anciens Périples du
Pont-Euxin nous fixoient de lieu en lieu
par des distances le long de cette Mer: ils
en font même le circuit entier, pour ré-
pondre au titre de Périple: mais le dé-
tail qu'ils donnent se signale surtout jus-
qu'à Trébisonde, & jusqu'à l'extrémité
de la Colchide. Nous sommes fixés en la-
ticude à Trébisonde par les observations
du Pere Beze, Jésuite; & selon qu'At-
rien l'a remarqué, la côte de cette Mer
jusqu'à l'embouchure de l'Apsarus, qui
est sous le Château de Goné, court gé-
néralement parlant vers l'Est; & depuis la
bouche du Phase, elle commence à s'in-
cliner du Nord vers le Couchant, ce der-
nset point étant confirmé parl'orientement
d'une Carte particuliere de la Mingrelie,
publiée par Thevenot.
De l'extrémité de la Colchide à Dios-
curias ou Isgaur, on se replie vers le Bos-
phore Cimmérien. La position de ce Bos-
phore dépend d'ailleurs de son rapport au-
point d'Azof, en corrigeant quelques
Cartes récentes sur la longueur du Palus
Moeotis, où il est constamment trop rac-
courci, puisqu'il y a des mesures tant an-
158 MERCUREDE FRANCE.
cieunes que modernes qui le déterminent
plus allongé. La position d'Azof est con-
clue d'une correspondance établie avec
celle de Moskou, par le moyen du cours
du Don, levé dans le plus grand détail,
par le Vice-Amiral Cruys, sous le regne
de Pierre I. Car le rapport de position
entre Moskou & Woronez, où commen-
ce la grande Carte du Don, ne paroît pas
fusceptible de quelque erreur considéra-
ble, si on le tire de la Carte de l'Empire
de Russie, publiée par l'Académie de Pe-
tersbourg, dont ces positions font en
quelque manière le centre. Je ne dirai
rien ici du reste de la Mer Noire, patce
que cette partie interesse plus l'Europe que
l'Asie. Cen est pas qu'elle ne soit autant
travaillée qu'il m'a été possible, & qu'el-
le ne paroisse avec des circonstances qui
mériteroient d'être observées.
Reprenons le point de Constantinople.
La Mer de Marmara & le détroit des
Dardanelles sont l'extrait d'une grande
Carte particuliere que j'en ai dressée aveè
beaucoup d'étude, & qui est accompa-
gnée dans mes papiers d'une discussion
par écrit des positions, distances, &c.
de sorte que j'ai lieu de regarder cette
partie comme une des plus solides de la
Carte. J'en dirai presqu'autant de la côte
***
MARS. 1732.
159
qui succede sur la Mer Egée ou l'Archi-
pel, & des Isses voisines de cette côte
jusqu'à Rhodes inclusivement. On peut
s'appuyer sur une détermination de lon-
gitude à Smyrne, qui influe directement
fur la position de l'ancien Ephese, au-
jourd'hui Aio-zoluk. L'Isse de Rhodes qui
termine certe partie, est décidée dans sa
latitnde par observation.
De Rhodes, en rangeant la côte Mé-
ridionale de l'Asic-Mineure, j'ai cherche
à m'assurer de la distance & de la hauteur
du Cap Kelidom, point important. en ce
que la pointe Occidentale de Cypre s'y
lie par ia combinaison de diverses distan-
ces: & je me tiens presque assuré du jus-
te éloignement où se trouve le point
d'Antalia ou de Satalie, parce qu'indé-
pendamment de la position que donne la
fuite de la côte, j'ai eu lieu d'en vérifier
la distance par la travorse des terres, de-
puis Smyrne. L'Antiquité nous fournit
des mesures très-convenables de l'éten-
due de l'Isse de Cypre d'une pointe à
l'autre, & de l'intervale entre la poin-
re Orientale & l'embouchure du fleuve
Piramus ou Gihon, près de l'ancien Is-
sus. La latitude de certe Isse est assurée
par celle d'Arnako ou Lerneca, observée
par M. de Chazelles. Elle influe même
760 MERCURE DEFRANCE.
fur celle de la côte du Continent opposé,
parce que hous trouvons dans Strabon
une indication de la distance entre le Pro-
montoire Crommyon ou Cap Cormakiti
de Cypre, & la pointe d'Anemur. De
cette pointe située en position intermé-
diaire d'Antalia & de la bouche du Py-
rame, la côte s'élevant insensiblement
vers le Nord, forme un enfoncement de
Mer, au sommet duquel Tarse se rencon-
tre. C'est par cet enfoncement, repon-
dant à celui du Golfe d'Amisus dont j'ai
parlé, que l'Asie se trouve resserrée dans
un espace qui ne vaut sur la Carte que
trois dégrés de la graduation de latitu-
de; ce qu'il seroit aisé de justifier, en
fixant même la hauteur qui convient à
Césarée de (appadoce dans cet intervale,
si je pouvois me permettre toute cette
discussion dans un écrit aussi abregé que
celui ci: & il faut convenir que la con-
noissance de ces régions interessoit assez
les Anciens, & leur étoit assez familiere,
pour qu'ils méritent d'en être crus.
Diverses routes tirées ou des Itinérai-
res Romains, ou décrites par des voya-
geurs modernes, se sont jointes au détail
de la Géographie Turque, pour fixer un
grand nombre de points dans l'intérieur
de l'Asie mineure. Je compte que la posi-
MARS.
1752.
161
tion de Bursa, rapportée à Constantinople,
est établie avec quelque précision. J'ai ap-
porté une attention particuliere à recon-
noître celle d'Angora, celle de Konié; &
je les juge surtout convenables, par rap-
port à leur distance de divers points qui
sont en liaison immédiate avec la position
de Constantinople. Ces points d'Angora
& de Konié importent d'autant à cet égard,
que de l'un comme de l'autre, par d'autres
distances assez bien déterminées, on est
conduit jusqu'au fameux passage des Pylae
Ciliciæ, dans le voisinage de Tarse; d'où
il reste peu d'intervalle jusqu'à l'entrée de
la Syrie, & au terme que prend la Médi-
terranée près d'Alexandrette. Strabon nous
donne la traversée de l'Asie mineure en-
tiére, depuis Ephèse jusqu'à un lieu situé
sur l'Euphrate, vis à-vis de Melitene ou
Malatia. Et ce lieu qu'il nomme Tomisos,
je l'ai retrouvé subsistant encore sous le
nom actuel de Tzemish, qui ne differe de
l'ancien que par une altération du T. en
Tz. dont je pourrois apporter grand nom-
bre d'exemples.
Je passerois beaucoup trop les bornes
que je me suis prescrites ici, si je me li-
vrois à la discussion d'un plus grand détail,
où le goût & l'intérêt même de la chose
m'entraîneroient assez. Si outre les posi-
162 MERCURE DE FRANCE.
tions de lieu, on examine le cours des ri-
vieres, l'enchaînement & la disposition
des montagnes, & quelques autres cir-
constances, on ne pourra disconvenir que
cette partie de l'Asie n'ait aequis un détail
de connoissance, qu'on ignoroit, ou dont
on étoit mal instruit. La division des con-
trées qui partagent actuellement ce pays,
est dans le cas dont je viens de parler. On
lui donne communément le nom de Nato-
lie en général. Mais, on verra que le nom
d'Ana loli ne convient spécialement qu'à
une de ses parties. Karaman, ou la Cara-
manie, en fait une autre trés-distincte, &
séparée précisément par les limites que
montre la Carte. Ces deux parties ne se
confondent point avec une troisieme, qui
prend quelquefois le nom du licu domi-
nant, de Siwas; mais qui étant propre à
une ville en particulier, est moins conve-
nable pour une région que celui de Roum,
qui lui est donné. Et quand on se rappelle,
que le pays qui étoit resté aux Empereurs
Grecs de Constantinople du tems de l'Em-
pire Mahométan sous les Khalifes, étoit
appellé Roum en général, on n est point
surpris que ce qui faisoit la frontiere de
ce pays, ait conservé cette dénomination,
ce qui mérite bien qu'une carte en instrui-
se. Ces parties ont encore leur subdi vision
MARS. 1752.
163
en Jurisdictions de Sangiaks, qu'on ap-
pelle Liva. Mais, quant à ce détail, pour
lequel l'étendue de la Carte d'Añe ne suffit
pas, un point d'Echelle beaucoup plus
grand dans la Carte d'Europe, qui admet
l'Asie mineure dans son quarré, me pro-
curera la satisfaction de donner une repré-
sentation plus ample de ce même pays. Et
en général, tout ce que la Carte d'Europe
me donnera lieu de répéter de l'Asie plus
en détail, je ne le croirai pas hors de pro-
pos, ni que le Public m'en sçache mauvais
gré.
A l'Asie Mineure je fais succéder la Sy-
rie, &c.
La suite dans le Mercure prochain.
premiere partie de la Carte d'Asie, par
M. D'ANVILLE.
Ayant mis au jour des Cartes très amples
de l'Amérique Septentrionale,
de la Méridionale, & de l'Afrique, qui
se sont succédées les unes aux autres, je
me suis déterminé à composer celle de l'A-
sie; nonobstant que la difficulté de traiter
convenablement ce morceau de Géogra-
phie, aussi intéressant qu'il est vaste, ine
fût connue. Il ne me convenoit pas de
macquitter de ce travail plus legérement
que des Cartes précédentes , d'autant
moins que celle de l'Asie pouvoit tirer de
beaucoup de choses nouvelles dans le dé-
tail, un avantage aussi évident que de la
disposition des parties en général. Ce sujet
ne devoit donc pas être ressérré dans des
bornes, qui ne pussent admettre ce qu'un
assemblable considérable de marériaux, &
une longue étude lui avoient acquis. En
donnant à la Carte de l'Asie, l'étendue &
la richesse qui étoient nécessaires, pour
la rendre plus utile & plus satisfaisante,
146 MERCURE DE FRANCE.
c'étoit procurer à la Géographie tout le
prosit qu'elle peut retirer des bienfaits,
par lesquels Monseigneur le Duc d'Orleans
veut bien faciliter les ouvrages, que ce
grand Prince a daigné me proposer de
faire.
Par ces considérations, en entrepre-
nant la Carte de l'Asie, il m'a paru qu'il
ne lui falloit pas moins de six feuilles;
en se tenant même un peu au-dessous de
l'étendue d'échelle, sur laquelle j'ai dressé
les Cartes de l'Amérique. J'ai commen-
cé de traiter mon sujet, comme ne de-
vant composer qu'un seul morceau, par
l'union des fix feuilles; l'assujettissant à
une projection en concave, qui par la
pression & l'enfoncement même qu'elle
fait de la surface convexe d'une partie
quelconque du Globe, en resserre le mi
lieu, & dilate les extrémités; & l'effet
doit en être fort sensible dans une Carte
de l'Asie, vû la grande étendue qu'elle
prend sur le Globe. Le mérite de cette
projection consiste, à faire que les méri-
diens coupent par tout les parallelles per-
pendiculairement, comme sut la surface
sphérique: mais elle a un inconvénient
considérable, par l'inégalité que produit
ce contraste de ressetrement & de dilata-
tion, qui est de ne point admettre une
Digisitues vo 300
MARS. 1792.
741
mesure égale pour les distances: de ma-
niere que dans le cas, où l'on veuille se
servir d'une échelle, on soit obligé de
s'en faire une particuliere en chaque en-
droit de la Carte, rélativemend à la gra-
duation qui lui est propre, ou à ce qui se
rencontre d'intervalle entre les paralleles.
Outre cet inconvénient, je n'ai pum en
dissimuler un autre, qui est l'étendue de
six feuilles, pour former une seule Car-
te, ce qui peut paroître incommode dans
l'usige. On renfermera dans le porte-
feuille, ou dans un Atlas, une Carte de
deux feuilles, mais non pas une Carte
de six feuilles assemblées.
Quoique j'eusse employé près de six
mois à travailler sur le plan que je viens
d'exposer, le désir d'en écarter les incon-
véniens que j'y fais observer, m'a déter-
miné à abandonner ce travail, pour re-
commencer sur un plan disférent, &
mieux conçu à ce qui m'a paru. J'ai re-
marqué que mon sujet se pouvoit diviser
en trois parties assez distinctes, à chacune
desquelles je trouvois convenable de don-
ner deux feuilles. Cette division, rédui-
sant à une bien moindre portion de la
surface du globe chaque partie du sujet,
qui par conséquent souffre beaucoup
moins de l'applatissement inévitable sur
G ij
148 MERCURE DEFRANCE.
le papier, j'ai été en état d'user d'une
projection qui maintient l'égalité de me-
sure dans toute l'étendue de la Carte.
Cette projection est exécutée dans l'esprit
de celui des deux modes de projection
décrits par Ptolemée dans les prélimi-
naires de sa Géographie, lequel plus dif-
ficile à pratiquer, prend avantage sur l'au-
tre, par la justesse de proportion que l'in-
tervalle des Méridiens doit avoir avec la
distance des paralleles à différentes hau-
teurs. Il est vrai que l'intersection des
Méridiens & des paralleles, ne se fait
pas par tout aussi regulierement que dans
la projection en concave. Mais ce que
produit cet inconvénient en chacune des
trois parties ausquelles j'ai divisé l'Asie,
n est pas, à mon avis, comparable à celui
d'une diversité d'échelle répandue en dif-
férens endroits d'une même Carte.
Voici maintenant quelle est la division
que j'ai faite de l'Asie en trois Cartes:
dans la premiere je me suis étendu de-
puis l'Archipel jusqu'aux bouches du Gan-
ge; & j'y renferme par conséquent la
Turquie, l'Arabie, la Perse, l'Inde en
deçà du Gange, & m'étant élevé jusques
aux Palus-Maeotis inclusivement, cette
hauteur fait entrer dans la Carte la partie
de la Tartarie qui se joint à la Perse & à
MARS. 1752.
149
l'Inde: dans la seconde, en reprenant les
bouches du Gange, l'Inde au delà de ce
fleuve est jointe à la Chine, & à celle-ci
le Tibet, & la partie de la Tartarie qu'on
peut appeller Chinoise. Le Japon se ren-
contre à la hauteut du Nord de la Chi-
ne; & on juge bien que les Isses de l'Asie,
Sumatra, Java, Borneo, les Moluques,
& les Philippines, sont comprises dans le
même carré de Carte. Enfin la troisième
Carte representera tout le Nord de l'Asie,
depuis la frontiere de l'Europe, jusqu'à
la mer Orientale, entre la mer Caspienne
d'une part, & la mer Glaciale de l'autre.
A l'égard des deux premières parties, les
deux fcuilles dont chacune est composée,
sont nécessairement l'une au-dessus de
l'autre; la troisième partie ayant son éten-
due d'Occident en Orient, les feuilles s'y
rangent l'une à côté de l'autre. On doit
sentir que c'est la forme & la convenance
des Continens qui décide souverainement
de cette disposition des feuilles; & j'ose
dire, qu'on ne peut la vouloir autrement
sans absurdité.
Mais, dira-t-on peut-être, on voudroit
avoir l'Asie rassemblée en une Carte, pour
saisir aisément & d'un coup d'oil le rap-
port des différentes contrées qu'elle ren-
ferme. A cela je réponds, que me propo-
G uij
450 MERCURE DEFRANCE.
sant de dresser incessamment deux gtands
hémispheres, on y verra l'Asie aussi éten-
due que dans une feuille, ce qui tiendra
bien licu d'une Carte générale de cette
partie du Monde: & ce que je dis actuel-
sement de l'Asie, conviendra de même à
l'Amérique & à l'Afrique, vû la maniere
également ample & étendue, dont je les
ai représentées dans les Cartes qui ont
précédé celle de l'Asie. Mais au lieu de
chercher à reprendre sur la forme, que
l'on considere le grand fond de Géogra-
phie que renfermera la nouvelle Carte
d'Asie; & qui est tel, que si on excepte
quelques endroits particuliers, où en
certains cas on désireroit les Cartes les
plus circonstanciées, & même quelque
fois des plans plutôt que des Cartes, il.
fournit de quoi satisfaire amplement au
besoin, &, rend superflu un grand nom-
bre d'autres morceaux Géographiques
qui n'y suppléeroient même pas également
par tout, sans parler du plus ou moins
de justesse dans la manière de traiter les
mêmes choses.
Des trois parties de la Carte d'Asie,
la premiere est fortie des mains du Gra-
veur, & rendue publique: la seconde
s'exécute actuellement au burin, & je
suis occupé à dresser la troisième. S'il
MARS. 1752.
151
étoit question d'analyser fort en dérail
tous les moyens employés à la composi-
tion de ces divers morceaux, & sur tout
de la premiere partie, il en résulteroit un
gros volume. Ce n est donc pas mon ob-
jet actuel, quelque persuadé que je sois
de l'utilité d'une semblable discussion pour
le fond de la Géographie, & pour faire
connoître en même tems ce qu'il falloit
de recherches & d'étude pour mettre cet
Ouvrage dans l'état où on le produit.
Mais il semble que le coup d'œil de la
Carte, & quelque comparaison avec cel-
les qu'on avoit auparavant, préviendront
sur ce suiet; & je me contenterai ici d'une
exposition succinte des principales cir-
constances, & de ce qui domine plus gé-
néralement dans la Carte, & influe da-
vantage dans sa composition.
IIny a point de morceau de Géographie
que j'aye autant travaillé, & dont je sois
plus flaté, s'il m est permis de le dire, que
ce qui est compris dans la Carte d'Asie
depuis la Propontide ou Mer de Marmara
jusqu'à Ormus. Je n'exagererai point en
disant, que j ai employé plusieurs an nées
à étudier à plusieurs reprises, & à repeter
divers essais de composition sur les diffé-
rentes parties renfermées dans cet espace.
Rien en effet de plus interessant dans la
G iiij.
152 MERCURE DE FRANCE.
Géographie, par la liaison de l'ancienne
avec la moderne, par les évenemens his-
toriques qui ont rapport à ces contrées
par les routes des Voyageurs qui les ont
traversées. En m'expliquant sur ce sujet,
comme d'un Ouvrage dont je suis flaté,
ce n'est pas que je croye y avoir mis le
dégré de perfection qui seroit à désirer.
Il est bien constant que la Carte d'Euro-
pe aura plus de précision; que dans
l'Asie même, la partie de la Chine que
l'ont doit aux RR. PP. Jesuites, est plus
décidée dans les circonstances locales. Mais
il faut considérer l'état auquel j'ai trouvé
les choses, & le point duquel je suis par-
ti. Pour peu que l'on confronte à la nou-
velle Carte d'Asie, ce qui existoit an-
térieurement sur les Pays contenus dans
l'espace dont il est question, on ne dis-
conviendra pas que la Géographie de ces
Pays nait bien changé de face; ensorte
que l'expression du détail, indépendam-
ment de ce qui concerne la disposition gé-
nérale, ait tout le mérite de la nou-
veauté.
Les diverses parties qui composent ce
grand espace, ayant fait le sujet de plu-
sieurs morceaux que j'ai traités en parti-
culier, & plus en grand qu'ils ne pa-
toissent dans la Carte d'Asie; lorsqu'il
MARS. 1752. 153
a été question de les y faire entrer,
& de les réduire, j'ai voulu ne perdre
que le moins de circonstances qu'il étoit
possible, par un sentiment quin est point
à blâmer, & qui tourne au profit du Pu-
blic. De-là vient que cette partie de la
Carte est extrêmement chargée: & si on
m'en faisoit reptoche, bien loin d'en être
touché, je dirois volontiers que c'est bien
malgré moi, & par faute de connoissan-
ce, qu'en d'autres parties la Carte ne se
soutient pas sur le même ton. Il ne con-
venoit pas aussi de prendre le parti de
faire la Carte plus grande, par la consi-
dération d'un Canton en particulier,
lorsque l'étendue de cette Carto est suffi-
sante à ce qu'elle contient d'ailleurs, &
que dans la combinaison qui a servi à
déterminer la grandeur du point de la-
Carte d'Asie en sa totalité, il falloit avoir
plus d'égard à l'universalité du sujet, qu'à
quelques-unes de ses parties.
Cette richesse de détail, sur ce qu'il est
plus essentiel de connoître en Asie, est le
fruit d'une recherche qui auroit voulu tout
épuiser. Pour donner la forme & les cou-
leurs aux objets réprésentés, toute l'An-
riquité, y compris même les principaux
Auteurs Byzantins, & non-seulement ceux-
des Orientaux qui ont traité spécialement
G.V
154 MERCURE DE FRANCE.
de la Géographie, mars aussi plusieurs de
leurs Historiens, avec ce que les récits
plus on moins bien circonstanciés des
Voyageurs y peuvent ajoûter, ont été mis
en œeuvre. J'ai véritablement pris le plus
vif intérêt à cette partie du Continent de
l'Asie. Car dès l'an 1727 & 28, j'en avois
dressé une Carte, qui quoique avec quel-
que amélioration, me déplairoit aujour-
d'hui, si dès-lors je l'avois publiée. Entre
les Géographies Orientales, outre celles
de l'Edrisi & d'Abulfeda, une Géogra-
phie Turque, intitulée Gehan-numa, ou
le miroir du Monde, compilée par Kia-
tib-Shelebi, m'a instruit de beaucoup de
circonstances particulieres à l'égard de di-
verses contrées, mais sur tout en ce qui
regarde l'Asie-Mineure. L'Ambassadeur
Turc qui est venu en France en dernier
lieu, mavoit fait connoître cette Geo-
graphie par plusieurs morceaux, qu'il
avoit eu la complaisance de m'expliquer:
mais elle a été traduite par M. Armain,
à la sollicitation de M. Melot, Confrere
de M. l'Abbé Sallier, dans la place de
Garde de la Bibliotheque du Roi. Au res-
te, je souhaiterois que cette Géographie
fût connue; on sentiroit ce qu'il falloit
employer d'étude & de cririque, & com-
bien d'autres instructions devoient con-
MARS. 1752.
courir, pour donner un état de solidité
& de justesse à la réprésentation Géogra-
phique. Je suis obligé de m'expliquer sut
ce sujet pat rapport à ceux qui croyent
sans aucun examen, que l'espéce de cer-
tains matériaux suffit pour faire tout le
mérite d'un Ouvrage, & qui ne font au-
cune attention au sçavoir, & j'ose dire à
l'intelligence, nécessaires pour en faire
usage & s'en bien servir.
Je vais maintenant entrer dans quelque
détail de ce que contient la premiere par-
tie de la Carte d'Asie. En partant de la-
position de Constantinople, déterminée
en longitude comme en latitude, si l'on
commence par s'avancer le long des bords
de la Mer noire, on ne peut micux se
gouverner pour la distance des lieux, que
par les indications que les aneiens Périples
de cette Mer nous en donnent dans un
fort grand détail, tant en mesure de sta-
des qu'en milles; & la comparaison de
ces différentes mesures sert même à véri-
fier chaque distance particuliere. D'ail-
leurs, on ne se méprend point sur le rap-
port des noms anciens & des modernes
qui presque tous conservent entt'eux sur
le bord Méridional du Pont-Euxin une
analogie évidente. Comme je me propose
d'être fott abrégé dans cette analyse, je
G vj
156 MERCURE DEFRANCE.
ne ferai point d'énumération des lieux
qui se retrouvent de cette maniere. Lors-
que je publierai les Cartes du Monde Ro-
main, il sera aisé d'en faire la remarque,
en conférant la réprésentation de l'ancien-
ne Géographie avec la moderne. Ce qui
m'a soutenu en latituce dans cette course
d'Occident en Orient, le long du rivage
de la Mer Noire; c'est de sçavoir qu'à Si-
nub ou Sinope elle est à peu près la mê-
me que celle de Constantinople. Il me pa-
roît incontestable, qu'au de-là de Sino-
pe, la Mer Noire forme un Golfe pro-
fond, tanti recessus, dit Pline, que l'Asie
en devient peninsule: & ce qui me per-
suade que le fond de ce Golfe est à peu
près bien établi dans ma Carte, c'est
d'avoir recueilli des Anciens la mesure
d'espace qui convient entre ce Golphe &
le rivage de la Méditerranée aux environs.
de Tarse & d'Issus, dont la latitude ne
sçauroit être fort incertaine, vû le rap-
port immédiat de ces points & leur pro-
ximité avec celui d'Alexandrette, détermi-
né par observation. Instruits même par les
Anciens, que la longitude du Sinus Ami-
senus qui est celui dont je parle, répond
à celle du Golfe d'Issus, il est remarqua-
ble que la détermination quon a d'A-
lexandrette en longitude, soit propre à
157
MARS. 1752.
justifier celle où le Golfe en question se
range en effet dans la composition de la
Carte.
J'ai dit que les anciens Périples du
Pont-Euxin nous fixoient de lieu en lieu
par des distances le long de cette Mer: ils
en font même le circuit entier, pour ré-
pondre au titre de Périple: mais le dé-
tail qu'ils donnent se signale surtout jus-
qu'à Trébisonde, & jusqu'à l'extrémité
de la Colchide. Nous sommes fixés en la-
ticude à Trébisonde par les observations
du Pere Beze, Jésuite; & selon qu'At-
rien l'a remarqué, la côte de cette Mer
jusqu'à l'embouchure de l'Apsarus, qui
est sous le Château de Goné, court gé-
néralement parlant vers l'Est; & depuis la
bouche du Phase, elle commence à s'in-
cliner du Nord vers le Couchant, ce der-
nset point étant confirmé parl'orientement
d'une Carte particuliere de la Mingrelie,
publiée par Thevenot.
De l'extrémité de la Colchide à Dios-
curias ou Isgaur, on se replie vers le Bos-
phore Cimmérien. La position de ce Bos-
phore dépend d'ailleurs de son rapport au-
point d'Azof, en corrigeant quelques
Cartes récentes sur la longueur du Palus
Moeotis, où il est constamment trop rac-
courci, puisqu'il y a des mesures tant an-
158 MERCUREDE FRANCE.
cieunes que modernes qui le déterminent
plus allongé. La position d'Azof est con-
clue d'une correspondance établie avec
celle de Moskou, par le moyen du cours
du Don, levé dans le plus grand détail,
par le Vice-Amiral Cruys, sous le regne
de Pierre I. Car le rapport de position
entre Moskou & Woronez, où commen-
ce la grande Carte du Don, ne paroît pas
fusceptible de quelque erreur considéra-
ble, si on le tire de la Carte de l'Empire
de Russie, publiée par l'Académie de Pe-
tersbourg, dont ces positions font en
quelque manière le centre. Je ne dirai
rien ici du reste de la Mer Noire, patce
que cette partie interesse plus l'Europe que
l'Asie. Cen est pas qu'elle ne soit autant
travaillée qu'il m'a été possible, & qu'el-
le ne paroisse avec des circonstances qui
mériteroient d'être observées.
Reprenons le point de Constantinople.
La Mer de Marmara & le détroit des
Dardanelles sont l'extrait d'une grande
Carte particuliere que j'en ai dressée aveè
beaucoup d'étude, & qui est accompa-
gnée dans mes papiers d'une discussion
par écrit des positions, distances, &c.
de sorte que j'ai lieu de regarder cette
partie comme une des plus solides de la
Carte. J'en dirai presqu'autant de la côte
***
MARS. 1732.
159
qui succede sur la Mer Egée ou l'Archi-
pel, & des Isses voisines de cette côte
jusqu'à Rhodes inclusivement. On peut
s'appuyer sur une détermination de lon-
gitude à Smyrne, qui influe directement
fur la position de l'ancien Ephese, au-
jourd'hui Aio-zoluk. L'Isse de Rhodes qui
termine certe partie, est décidée dans sa
latitnde par observation.
De Rhodes, en rangeant la côte Mé-
ridionale de l'Asic-Mineure, j'ai cherche
à m'assurer de la distance & de la hauteur
du Cap Kelidom, point important. en ce
que la pointe Occidentale de Cypre s'y
lie par ia combinaison de diverses distan-
ces: & je me tiens presque assuré du jus-
te éloignement où se trouve le point
d'Antalia ou de Satalie, parce qu'indé-
pendamment de la position que donne la
fuite de la côte, j'ai eu lieu d'en vérifier
la distance par la travorse des terres, de-
puis Smyrne. L'Antiquité nous fournit
des mesures très-convenables de l'éten-
due de l'Isse de Cypre d'une pointe à
l'autre, & de l'intervale entre la poin-
re Orientale & l'embouchure du fleuve
Piramus ou Gihon, près de l'ancien Is-
sus. La latitude de certe Isse est assurée
par celle d'Arnako ou Lerneca, observée
par M. de Chazelles. Elle influe même
760 MERCURE DEFRANCE.
fur celle de la côte du Continent opposé,
parce que hous trouvons dans Strabon
une indication de la distance entre le Pro-
montoire Crommyon ou Cap Cormakiti
de Cypre, & la pointe d'Anemur. De
cette pointe située en position intermé-
diaire d'Antalia & de la bouche du Py-
rame, la côte s'élevant insensiblement
vers le Nord, forme un enfoncement de
Mer, au sommet duquel Tarse se rencon-
tre. C'est par cet enfoncement, repon-
dant à celui du Golfe d'Amisus dont j'ai
parlé, que l'Asie se trouve resserrée dans
un espace qui ne vaut sur la Carte que
trois dégrés de la graduation de latitu-
de; ce qu'il seroit aisé de justifier, en
fixant même la hauteur qui convient à
Césarée de (appadoce dans cet intervale,
si je pouvois me permettre toute cette
discussion dans un écrit aussi abregé que
celui ci: & il faut convenir que la con-
noissance de ces régions interessoit assez
les Anciens, & leur étoit assez familiere,
pour qu'ils méritent d'en être crus.
Diverses routes tirées ou des Itinérai-
res Romains, ou décrites par des voya-
geurs modernes, se sont jointes au détail
de la Géographie Turque, pour fixer un
grand nombre de points dans l'intérieur
de l'Asie mineure. Je compte que la posi-
MARS.
1752.
161
tion de Bursa, rapportée à Constantinople,
est établie avec quelque précision. J'ai ap-
porté une attention particuliere à recon-
noître celle d'Angora, celle de Konié; &
je les juge surtout convenables, par rap-
port à leur distance de divers points qui
sont en liaison immédiate avec la position
de Constantinople. Ces points d'Angora
& de Konié importent d'autant à cet égard,
que de l'un comme de l'autre, par d'autres
distances assez bien déterminées, on est
conduit jusqu'au fameux passage des Pylae
Ciliciæ, dans le voisinage de Tarse; d'où
il reste peu d'intervalle jusqu'à l'entrée de
la Syrie, & au terme que prend la Médi-
terranée près d'Alexandrette. Strabon nous
donne la traversée de l'Asie mineure en-
tiére, depuis Ephèse jusqu'à un lieu situé
sur l'Euphrate, vis à-vis de Melitene ou
Malatia. Et ce lieu qu'il nomme Tomisos,
je l'ai retrouvé subsistant encore sous le
nom actuel de Tzemish, qui ne differe de
l'ancien que par une altération du T. en
Tz. dont je pourrois apporter grand nom-
bre d'exemples.
Je passerois beaucoup trop les bornes
que je me suis prescrites ici, si je me li-
vrois à la discussion d'un plus grand détail,
où le goût & l'intérêt même de la chose
m'entraîneroient assez. Si outre les posi-
162 MERCURE DE FRANCE.
tions de lieu, on examine le cours des ri-
vieres, l'enchaînement & la disposition
des montagnes, & quelques autres cir-
constances, on ne pourra disconvenir que
cette partie de l'Asie n'ait aequis un détail
de connoissance, qu'on ignoroit, ou dont
on étoit mal instruit. La division des con-
trées qui partagent actuellement ce pays,
est dans le cas dont je viens de parler. On
lui donne communément le nom de Nato-
lie en général. Mais, on verra que le nom
d'Ana loli ne convient spécialement qu'à
une de ses parties. Karaman, ou la Cara-
manie, en fait une autre trés-distincte, &
séparée précisément par les limites que
montre la Carte. Ces deux parties ne se
confondent point avec une troisieme, qui
prend quelquefois le nom du licu domi-
nant, de Siwas; mais qui étant propre à
une ville en particulier, est moins conve-
nable pour une région que celui de Roum,
qui lui est donné. Et quand on se rappelle,
que le pays qui étoit resté aux Empereurs
Grecs de Constantinople du tems de l'Em-
pire Mahométan sous les Khalifes, étoit
appellé Roum en général, on n est point
surpris que ce qui faisoit la frontiere de
ce pays, ait conservé cette dénomination,
ce qui mérite bien qu'une carte en instrui-
se. Ces parties ont encore leur subdi vision
MARS. 1752.
163
en Jurisdictions de Sangiaks, qu'on ap-
pelle Liva. Mais, quant à ce détail, pour
lequel l'étendue de la Carte d'Añe ne suffit
pas, un point d'Echelle beaucoup plus
grand dans la Carte d'Europe, qui admet
l'Asie mineure dans son quarré, me pro-
curera la satisfaction de donner une repré-
sentation plus ample de ce même pays. Et
en général, tout ce que la Carte d'Europe
me donnera lieu de répéter de l'Asie plus
en détail, je ne le croirai pas hors de pro-
pos, ni que le Public m'en sçache mauvais
gré.
A l'Asie Mineure je fais succéder la Sy-
rie, &c.
La suite dans le Mercure prochain.
Fermer
2
p. 164-167
RÉPONSE Du Sieur Lepaute, Horloger du Roi au Luxembourg, à une Lettre du Sieur le Roi, fils aîné, inserée dans le premier Mercure de Janvier. 1752.
Début :
Plus je réflechis, Monsieur, sur le motif qui a pu vous porter à faire inserer dans le premier [...]
Mots clefs :
Pendule, Lettre, Projet, Invention , Public
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : RÉPONSE Du Sieur Lepaute, Horloger du Roi au Luxembourg, à une Lettre du Sieur le Roi, fils aîné, inserée dans le premier Mercure de Janvier. 1752.
RÉPONSE
Du Sieur Lepaute, Horloger du Roi au
Luxembourg, à une Lettre du Sieur le Roi,
fils aînè, inserée dans le premier Mercure
de Janvier. 1752.
Plus je réflechis, Monsieur, sur le motif qui a
pu vous porter à faire inserer dans le premier
Mercure de Janvier, la Lettre que j'y ai lie au
sujet de notre Pendule, moins je découvre quel
est en cela votre intérêt.
Comme vous avez eu soin de la qualifier la
vôtre dans certe Lettre, vous ne de vez donc pas
trouver mauvais que je l'appelle la nôtre à l'ave-
nir, ainsi que j'ai crû avoir droit de le faire jus-
qu'ici.
Je connois à la vérité votre répugnance à ce
que le public sçache, comme vous, la part que
j'y ai; mais entre vous & moi seulement, Mon-
sieur, & sans que ce public, à qui vous paroissez,
ce me semble, résolu de déguiser le vrai, soit in-
formé de quelques aveus que je me propose de
tirer de vous; refuserez-vous de m'accorder que
vous m'ayez l'obligation de l'état actuel de cette
Pendule ? Avec une aussi bonne mémoire que
vous l'avez, vous n'aurez pû oublier, que lors-
que vous vintes m'en communiquer le projet, il
y a un an, ce ne fut point avec le secours d'au-
cune description, ni d'aucun dessein, & que ce
que vous avez fait mettre daus le Mercure, a été
copié, comme je l'ai dit ailleurs, d'après les chan-
gemens que j'avois faits, ayant passé deus
ed by
OC
MARS.
1752.
165
mois entiers à tirer vos idées du cahos, & à chan-
ger toute la disposition de votre projet, qui,
vous en conviendrez, étoit avant cela imprati-
quable.
Si vous vous en fussiez tenu à l'exposition de ce
projet originaire, vous vous seriez épargné le dé-
plaisir que, malgré moi, je vous renouvelle ici;
& certainement vous ne m'auriez point pour
rival: mais comme ce sont mes opérations, & le
fruit de mes veilles & de mes dépenses, que vous
vous appropriez avec si peu d'égards, permettez-
moi, Monsieur, de les réclamer; vous m'y for-
cez.
Je conviens, que quand j'eus poussé l'entre-
prise au point de voir, à peu près à quoi nous en
tenir, je voulus bien, par l'Acte que nous fimes,
consentir à vous laisser la gloire de l'invention.
Mais vous ne pouvez pas non plus me nier, que
la premiere ébauche qui parut nous flatter, &
qu'accompagné de vous, j'eus l'honneur de pré-
senter à Sa Majesté, à Bellevue, n'ayant pas
réussi, je fus obligé de faire, sans aucun secours
de votre part, de nouvelles épreuves qui me coû-
terent beaucoup de recherches & de frais, pour
amener les choses au point de perfection où elles
sont aujourd'hui. Ce fut alors que je commençai
à sentit quelque peine de vous abandonner toute
l'invention: car enfin, Monsieur, que restoit- il
de votre projet? très-pen de chose, vous ne l'i-
gnorez pas, l'idée générale seulement, & c'est
tout.
J'ai dit que je produisis la Pendule à Bellevde.
Qui pourra s'imaginer que ce fut moi qui pré-
sentai cette piéce à Sa Majesté, aptès ce qui se
trouve dans le Mercure, & peut-être ailleurs en-
core? Mais entre nous, Monsicur, oseriez-vous
AuaduO
166 MERCUREDEFRANCE.
soutenit ce que vous avancez en public à ce sujet
Je ne le pense pas.
Pour ce qui regarde l'invention de la Pendule,
je vous ai déja fait observer qu'il fut un tems
où je souffrois avec répugnance de vous voir vous
décorer seul d'un honneur qui nous étoit tout au
moins commun. J'ajouterai ici, à votre louan-
ge, que vous vous en apperçûtes, & que vous
tûtes assez judieux pour m'accorder un nouvel ar-
rangement.
Suivant notre Acte, il vous étoit permis de
faire graver votre nom, avec le titre d'lnventeur
en tête de la Pendule: & moi, je pouvois simple-
ment m'annoncer l'Exécuteur de vos découvertes;
mais non pas sous vos yeux, comme vous affectez
de le publier, ainsi que je l'ai déja démontré évi-
demment dans la Lettre que j'ai fait imprimer le
17 de ce mois.
Si ce premier état étoit bien flatteur pour vous
il étoit par contre-coup bien humiliant pour moi;
aussi le théatre de votre gloire s'étant malheureu-
sement écroulé, je m'empressai d'autant plus
volontiers à chercher les moyens de le rétablir
que je compris que je pouvois par-là me réhabi-
liter dans mes droits. Le succès favorisa mes tra-
vaux. Alors nos avantages devinrent égaux, &
notre condition la même: vous souscrivites à la
loi qui me plaçoit à l'avenir sur une même ligne
avec vous, sans aucune attribution à l'un ni à
l'autre de l'invention. Telle est la Pendule que
nous avons livrée pour Constantinople.
Dans la suite vous trouvâtes plus convenable
de ne faire graver aucun nom d'une maniere ap-
parente, mais seulement en abregé sur la console
& toujours dans la même ligne; j'y consentis à
mon tout. Telles sont les Pendules du Roi, de
MARS. 1752.
167
Madame la Marquise de Pompadour, celle que
vous avez envoyée à Turin, & plusieurs autres.
Voilà où nous en étions, lorsque vous avez
jugé à propos de tenter de, me chagriner, & de
me ravit même un ouvrage qui m'a couté plus de
mille écus, pour lequel vous n'avez pas déboursé
un sol, & dont au contraire vous avez tiré quel-
que fruit. Je suis, &c.
Lepaute.
Paris, 19 Janvier 1752.
Du Sieur Lepaute, Horloger du Roi au
Luxembourg, à une Lettre du Sieur le Roi,
fils aînè, inserée dans le premier Mercure
de Janvier. 1752.
Plus je réflechis, Monsieur, sur le motif qui a
pu vous porter à faire inserer dans le premier
Mercure de Janvier, la Lettre que j'y ai lie au
sujet de notre Pendule, moins je découvre quel
est en cela votre intérêt.
Comme vous avez eu soin de la qualifier la
vôtre dans certe Lettre, vous ne de vez donc pas
trouver mauvais que je l'appelle la nôtre à l'ave-
nir, ainsi que j'ai crû avoir droit de le faire jus-
qu'ici.
Je connois à la vérité votre répugnance à ce
que le public sçache, comme vous, la part que
j'y ai; mais entre vous & moi seulement, Mon-
sieur, & sans que ce public, à qui vous paroissez,
ce me semble, résolu de déguiser le vrai, soit in-
formé de quelques aveus que je me propose de
tirer de vous; refuserez-vous de m'accorder que
vous m'ayez l'obligation de l'état actuel de cette
Pendule ? Avec une aussi bonne mémoire que
vous l'avez, vous n'aurez pû oublier, que lors-
que vous vintes m'en communiquer le projet, il
y a un an, ce ne fut point avec le secours d'au-
cune description, ni d'aucun dessein, & que ce
que vous avez fait mettre daus le Mercure, a été
copié, comme je l'ai dit ailleurs, d'après les chan-
gemens que j'avois faits, ayant passé deus
ed by
OC
MARS.
1752.
165
mois entiers à tirer vos idées du cahos, & à chan-
ger toute la disposition de votre projet, qui,
vous en conviendrez, étoit avant cela imprati-
quable.
Si vous vous en fussiez tenu à l'exposition de ce
projet originaire, vous vous seriez épargné le dé-
plaisir que, malgré moi, je vous renouvelle ici;
& certainement vous ne m'auriez point pour
rival: mais comme ce sont mes opérations, & le
fruit de mes veilles & de mes dépenses, que vous
vous appropriez avec si peu d'égards, permettez-
moi, Monsieur, de les réclamer; vous m'y for-
cez.
Je conviens, que quand j'eus poussé l'entre-
prise au point de voir, à peu près à quoi nous en
tenir, je voulus bien, par l'Acte que nous fimes,
consentir à vous laisser la gloire de l'invention.
Mais vous ne pouvez pas non plus me nier, que
la premiere ébauche qui parut nous flatter, &
qu'accompagné de vous, j'eus l'honneur de pré-
senter à Sa Majesté, à Bellevue, n'ayant pas
réussi, je fus obligé de faire, sans aucun secours
de votre part, de nouvelles épreuves qui me coû-
terent beaucoup de recherches & de frais, pour
amener les choses au point de perfection où elles
sont aujourd'hui. Ce fut alors que je commençai
à sentit quelque peine de vous abandonner toute
l'invention: car enfin, Monsieur, que restoit- il
de votre projet? très-pen de chose, vous ne l'i-
gnorez pas, l'idée générale seulement, & c'est
tout.
J'ai dit que je produisis la Pendule à Bellevde.
Qui pourra s'imaginer que ce fut moi qui pré-
sentai cette piéce à Sa Majesté, aptès ce qui se
trouve dans le Mercure, & peut-être ailleurs en-
core? Mais entre nous, Monsicur, oseriez-vous
AuaduO
166 MERCUREDEFRANCE.
soutenit ce que vous avancez en public à ce sujet
Je ne le pense pas.
Pour ce qui regarde l'invention de la Pendule,
je vous ai déja fait observer qu'il fut un tems
où je souffrois avec répugnance de vous voir vous
décorer seul d'un honneur qui nous étoit tout au
moins commun. J'ajouterai ici, à votre louan-
ge, que vous vous en apperçûtes, & que vous
tûtes assez judieux pour m'accorder un nouvel ar-
rangement.
Suivant notre Acte, il vous étoit permis de
faire graver votre nom, avec le titre d'lnventeur
en tête de la Pendule: & moi, je pouvois simple-
ment m'annoncer l'Exécuteur de vos découvertes;
mais non pas sous vos yeux, comme vous affectez
de le publier, ainsi que je l'ai déja démontré évi-
demment dans la Lettre que j'ai fait imprimer le
17 de ce mois.
Si ce premier état étoit bien flatteur pour vous
il étoit par contre-coup bien humiliant pour moi;
aussi le théatre de votre gloire s'étant malheureu-
sement écroulé, je m'empressai d'autant plus
volontiers à chercher les moyens de le rétablir
que je compris que je pouvois par-là me réhabi-
liter dans mes droits. Le succès favorisa mes tra-
vaux. Alors nos avantages devinrent égaux, &
notre condition la même: vous souscrivites à la
loi qui me plaçoit à l'avenir sur une même ligne
avec vous, sans aucune attribution à l'un ni à
l'autre de l'invention. Telle est la Pendule que
nous avons livrée pour Constantinople.
Dans la suite vous trouvâtes plus convenable
de ne faire graver aucun nom d'une maniere ap-
parente, mais seulement en abregé sur la console
& toujours dans la même ligne; j'y consentis à
mon tout. Telles sont les Pendules du Roi, de
MARS. 1752.
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Madame la Marquise de Pompadour, celle que
vous avez envoyée à Turin, & plusieurs autres.
Voilà où nous en étions, lorsque vous avez
jugé à propos de tenter de, me chagriner, & de
me ravit même un ouvrage qui m'a couté plus de
mille écus, pour lequel vous n'avez pas déboursé
un sol, & dont au contraire vous avez tiré quel-
que fruit. Je suis, &c.
Lepaute.
Paris, 19 Janvier 1752.
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