RÉPONSE à une Lettre adressée à M.
DELAGARDE, sur l'introduction
des Choeurs dans nos Tragédies.
N'AYANT pas d'autre adresse que
celle de notre Journal pour répondre à
la lettre inféréedans le deuxième Volume
SEPTEMBRE. 1764. 209
de Juillet , l'Auteur eft prié de trouver
bonque l'on employe cette voie pour lui
communiquer les obfervations qu'il nous
afait l'honneur de demander.
L'Introduction des Chœurs dans nos
Tragédies , a toujours été fans ſuccès ,
comme l'obſerve très -bien l'Auteur de
la Lettre. Il s'agitde ſçavoir s'il n'y au-
roit pas quelques moyens d'en rendre
l'uſage plus avantageux fur notre Scè-
ne ? Nous n'avons aucune connoiſſance
bien certaine ſur la pratique des An-
ciens à cet égard. Ces Chœurs , qui font
une partie affez conſidérable de leurs
Drames , étoient- ils récités tumultueuſe
ment par pluſieurs voix , fans modula-
tion déterminée , ſans meſure & fans
regle ? Dans ce cas , comment diftin-
guoit-on les paroles ? Etoient-ils affu-
jettis à un certain Rithme relatifà notre
Muſique ? Alors on doit ſuppoſer que
le Dialogue devoit l'être auſſi , & que
les Chœurs étoientà-peu près au récit
des Tragédies , ce qu'ils fontàcelui de
nos Opera ; ſans quoi ily auroit eu la
même diſproportion qui ſe trouve entre
les Chœurs de muſique & ladéclamation
ou la récitation ſimple de nos Tragé- .
dies ; d'où il auroit réſulté un effet auffi ,
déſagréable pour les Anciens que pour A
210 MERCURE DE FRANCE.
nous ; par conféquent , on auroit pris
bientôt le même parti : c'eſt-a-dire , de
les bannir entiérementde la Scène. Une
troifiéme conjecture fur cela ( & peut-
être la plus probable ) eſt la complai-
ſance avec laquelle les Anciens ſe prê-
toient quelquefois comme nous à bien
des chofes abfurdes & contraires à tou-
tes vraiſemblances dans leurs repréfen-
tations théâtrales. Si, par exemple ,
il
reſte quelque veſtige de notre pratique
actuel du Théâtre , comment la poſté-
rité concevra-t-elle que de nosjours on
ait joué l'Andrienne avec des habille-
mens du temps actuel , & que dans
l'Homme à bonne fortune , le valet qui
vent paffer pour ſon Maître , & qui eft
réputé prendre ſes habits pour cela
و
paroiſſe ſous un vêtementde 150 ans ,
& oublié de toute la Nation , tandis que
ce Maître repréſente dans l'habit le plus
moderne & le plus oppoſé à celui de
ce traveſtiſſement? Quelle torture ne ſe
donneront pas les Commentateurs Bi-
bliomanes,curieuxd'exhumer les ouvra-
ges enfevelis dans le plusprofond oubli ,
lorſqu'ils rencontreront quelques Dra-
mes d'Opéra Bouffon ? Combien de
faufſes conjectures , combien d'inter-
prétations , qu'on ne peutprévoir, pour
SEPTEMBRE. 1764.
211
concilier avec l'idée d'un fiécle éclairé ,
le bizarre aſſemblage de couplets de
proſe parlée , &de certains mots ran-
gés en ligne comme des Vers , dont
les moins intéreſſans paroîtront avoir
été faits pour être cent & cent fois ré-
pétés par la Muſique ! Enfin , ſur com-
bien d'autres inconféquences emba-
raffera ce Peuple François , cette Na-
tion ſi inſtruite & fi délicate , fi féconde
en Poëtiques , fi attachée à la ſévérité
des Loix primitives du raiſonnement !
&fur-tout au temps marquépour l'épo-
que de ſon initiation dans la Philoſo-
phie !
Quel qu'ait pû être l'uſage desAnciens
àl'égard des chœurs , on croit qu'il ne
pourroity avoir encore aujourd'hui que
les deux manières dont ils les auront
employés ; c'est-à-dire , 1º. le chant
harmonique ou l'uniffon , comme le
chœur fi connu de Scanderberg. 2. L'i-
mitation du bruit tumultueux de plu-
fieurs voix , qu'un même ſentiment fait
éleverjen même temps. On a fait des
Eſſais dela première manière. L'expé-
rience aconſtament prouvéquele grand
bruit muſical étouffoit , pour ainſi dire ,
la récitation du Drame , & répandoit
unejeſpéce de pauvreté fur tout le reſte,
212 MERCURE DE FRANCE.
ce qui produiſoit infailliblement la lan
gueur & l'ennui ; c'eſt l'effet ordinaire
de tout ce qui eſt outré & fort au-delà
de la Nature. Il en ternit les vrais beau-
tés & dégoûte de ſa riche ſimplicité.
Ce que l'on avance à cet égard , eft
fondé furles tentativesréitéréesquel'on
a faites des Piéces à intermèdes. Elles
ont prèſque toutes trompé dans l'effet
l'eſpoirdont l'imagination s'étoit flattée.
On a toujours éprouvé qu'en voulant
donner plus d'éclat à un Spectacle parla
réunion de plufieurs genres diſpropor-
tionnés, ilsſedétruifoient mutuellement
&que ce qui enréſultoit ne fervoit qu'à
confirmer dans le grand principede l'u-
nité & dans le penchant naturel de
l'eſprit à l'analogie.
L'autre moyen, ſeroitdefaire imiterà
voix fimple&fans ordre ,les cris ou les
diſcoursd'unemultitude,excitéeparcer-
tain évenement ou animée d'une même
paffion. Ceci paroît encorebien moins
fufceptible de ſuccès malgré les ſoins
qu'onſedonneroitpour endiriger l'éxé-
cution.Quelque étendues quefoient les
facultés d'un Art d'imitation , il y a des
points où il doit s'arrêter ; autrement
il décéle ſon impuiſſance , ſans faire
unpasvers fonprogrès.Ce qu'on aquel.
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quefois témérairement éffayé ſur un
objet , ne ſert qu'a détruire l'illuſion
qu'on auroit opérée fur les autres. Tel
feroit le cas de l'Art Théâtral dans ce
qu'on propoſe. Il eſt certain que cet
Art ne peut trop chercher à ſe rap-
procher de toutes les vérités poffibles.
Il n'est pas moins vrai qu'il a pour
cela des moyens en plus grand nom-
bre & plus faciles que tous les autres ;
mais doit-on croire pour cela qu'il n'ait
pas ſes bornes ? Le genre d'imitation
en queſtion en eſt une. Quelqu'étude ,
quelque travail que l'on faſſe pour par-
venir de fang froid aux mêmes inflé-
xions , au mêmes accens que dicte à une
multitude une paſſion ſubite , un mou-
*ment involontaire , on n'y parviendra
jamais ; & ces points délicats dans la
Nature , dès qu'ils font manqués , de
viennent des ridicules infoutenables.
ajoutons que quand on y parviendroit ,
l'Auditeur lui- même ſeroit - il dans
la même ſituation exactement que
lorſque
quelqu'objet
ou quelqu'é-
vénement réel lui a fait entendre de
pareilles clameurs ? Quelque forte que
puiſſe être d'ailleurs
l'illuſion de la
Scène , elle ne peut aller juſques-là. Il
paroît donc plus dangereux qu'utile de
:
214 MERCURE DE FRANCE.
tenter cetautre moyen. Ainfi tout con-
court à conclure
comme l'Amateur
éclairé , dont on vient de rapporter la
Lettre , que les Chœurs produiroient
plus d'embarras que de richeſſe ſur
notre Scène Françoiſe , & une diſtrac-
tion du fond de ſon Sujet qui en rom-
proit l'unité.