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p. 83-88
EPITRE DE M. DE V***. En arrivant dans sa Terre près du Lac de Geneve, en Mars 1755.
Début :
O Maison d'Aristippe ! ô jardins d'Epicure ! [...]
Mots clefs :
Lac de Genève, Liberté, Genève, Peuple, Champs, Monts
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texteReconnaissance textuelle : EPITRE DE M. DE V***. En arrivant dans sa Terre près du Lac de Geneve, en Mars 1755.
EPITRE
DE M. DE V ***.
En arrivant dans fa Terre près du Lac de
Geneve , en Mars 1755 .
O
Maifon d'Ariftippe ! ô jardins d'Epicure !
Vous qui me préſentez dans vos enclos divers ,
Ce qui fouvent manque à mes vers ,
Le mérite de l'art foumis à la nature.
Empire de Pomone & de Flore fâ foeur ,
Recevez votre poffeffeur ?
Qu'il foit ainfi que vous folitaire & tranquille.
Je ne me vante point d'avoir en cet azile
*
Rencontré le parfait bonheur ;
Il n'eſt point retiré dans le fonds d'un bocage ;
Il eft encor moins chez les Rois ;
Il n'eft pas même chez le fage :
De cette courte vie il n'eft point le partage ;
Il faut y renoncer : mais on peut quelquefois
Embraffer au moins fon image.
Que tout plaît en ces lieux à mes fens étonnés !
D'un tranquile Océan ( a) l'eau pure & transparente
Baigne les bords fleuris de ces champs fortunés ;
D'innombrables côtaux ces champs font couronnés
;
(a) Le lac de Geneve.
D vi
84 MERCURE DE FRANCE.
Bacchus les embellit : leur infenfible pente
Vous conduit par dégrez à ces monts fourcilleux (6)
Qui preffent les Enfers , & qui fendent les Cieux.
Le voilà ce Théâtre & de neige & de gloire ,
Eternel boulevard qui n'a point garenti
Des Lombards le beau territoire .
Voilà ces monts affreux célébrés dans l'hiſtoire ,
Ces monts qu'ont traversé par un vol fi hardi
Les Charles , les Ottons , Catinat & Conti
Sur les aîles de la victoire.
Au bord de cette mer où s'égarent mes yeux ,
Kipaille je te vois ; O ! bizarre Amedée ! (c )
De quel caprice ambitieux
Ton ame eft elle poffédée ?
Duc ,hermite , & voluptueux ,.
Ah ! pourquoi t'échapper de la douce carriere
Comment as- tu quitté ces bords délicieux ,
Ta cellule & ton vin , ta maîtreffe & tes jeux
Four aller difputer la barque de Saint Pierre ?
Dieux facrés du repos je n'en ferois pas tant ,
Et malgré les deux clefs dont la vertu nous frappe,
Si j'étois ainfi pénitent
Je ne voudrois point être Pape.
Que le chantre flatteur du Tiran des Romains
L'auteur harmonieux des douces géorgiques ,
(b) Les Alpes.
3
(c ) Le premier Duc de Savoye , Amédée , Pape
on Anti-Papeſous le nom de Felix
A O UST . 85 1755
Ne vante plus ces Lacs & leurs bords magnifiques ,
Ces Lacs que la Nature a creufés de fes mains
Dans les Campagnes italiques.
Mon Lac eft le premier. C'eft fur fes bords heu
reux
Qu'habite des humains la Déeffe éternelle ,
L'ame des grands travaux , l'objet des nobles voeux ,
Que tout mortel embraffe , ou defire , ou rappelle ,
Qui vit dans tous les coeurs , & dont le nom facré
Dans les cours des Tirans eft tout bas adoré ,
La Liberté. J'ai vu cette Déeffe altiere ,
Avec égalité répandant tous les biens ,
Defcendre de Morat en habit de guerriere ,
Les mains teintes du fang des fiers Autrichiens ,
Et de Charles le téméraire.
Devant elle on portoit ces piques & ces dards ,
On traînoit ces canons ces échelles fatales
Qu'elle - même brifa , quand fes mains triomphales.
De Genêve en danger deffendoient les remparts.
Un Peuple entier la fuit . Sa naïve allégreffe
Fait à tout l'Apennin répéter fes clameurs ;
Leurs fronts font couronnés de ces fleurs que la
Grece:
Aux champs de Marathon prodiguoit aux vainqueurs,
C'eſt-là leur Diadême ; ils en font plus de compte.
Que d'un cercle à fleurons de Marquis & de Comte,
Et de larges Mortiers à grands bords abattus ,
$ 6 MERCURE DE FRANCE.
Et de ces Mitres d'or aux deux fommets pointus.
On ne voit point ici la grandeur infultante
Portant de l'épaule au côté
Un ruban que la vanité
A tiffu de fa main brillante :
Ni la fortune infolente
Repouffant avec fierté
La priere humble & tremblante
De la trifte pauvreté.
On ne mépriſe point les travaux néceffaires :
Les états font égaux , & les hommes font freres
Liberté liberté ! ton trône eft dans ces lieux.
Rome depuis Brutus ne t'a jamais revûe .
Chez vingt peuples polis à peine es- tu connue.
Le Sarmate à cheval t'embraffe avec fureur ;
Mais le bourgeois à pied rampant dans l'eſclavage,
Te regarde , foupire & meurt dans la douleur.
L'Anglois pour te garder fignala fon courage ;
Mais on prétend qu'à Londre on te vend quelquefois.
Non , je ne le crois point ; ce peuple fier & fage
Te paya de fon fang , & foutiendra tes droits.
Aux marais du Batave on dit que tu chanceles ;
Tu peux te raffurer : la race des Naffaux ,
Qui dreffa fept autels ( d) à tes loix immortelles ,
Maintiendra de fes mains fideles ,
Et tes honneurs & tes faifceaux.
(d) L'union des fept Provinces.
AOUST. 1755. 87
Venife te conferve , & Genes t'a repriſe.
Tout à côté du trône à Stockholm on t’a miſe ;
Un fibeau voisinage eft fouvent dangereux.
Préfide à tout état où la Loi t'autorife ,
Et reftes-y fi tu le peux.
Ne va plus fous le nom & de Ligue & de Fronde ,
Protectrice funefte , en nouveautés féconde ,
Troubler les jours brillans d'un Peuple de vainqueurs
Gouverné par les loix , plus encore par les moeurs :
Il chérit la grandeur fuprême .
Qu'a-t-il befoin de tes faveurs
Quand fon joug eft fi doux qu'on le prend pour
toi-même ?
Dans le vafte Orient ton fort n'eft pas fi beau.
Aux murs de Conftantin tremblante conſternée ,
Sous les pieds d'un Vifir tu languis enchaînée
Entre le fabre & le cordeau.
Chez tous les Lévantins tu perdis ton chapeau .
Que celui du grand Tell ( e) orne en ces lieux ta
tête.
Defcends dans mes foyers en tes beaux jours de fête;
Viens m'y faire un deftin nouveau.
Embellis ma retraite où l'amitié t'appelle :
Sur de fimples gazons viens t'affeoir avec elle :
Elle fuit comme toi les vanités des Cours ,
Les cabales du monde & fon regne frivole.
O mes Divinités vous êtes mon recours ,
(e) L'Auteur de la liberté Helvétique .
88 MERCURE DE FRANCE.
L'une éleve mon ame & l'autre la confole ,
Préfidez à mes derniers jours
DE M. DE V ***.
En arrivant dans fa Terre près du Lac de
Geneve , en Mars 1755 .
O
Maifon d'Ariftippe ! ô jardins d'Epicure !
Vous qui me préſentez dans vos enclos divers ,
Ce qui fouvent manque à mes vers ,
Le mérite de l'art foumis à la nature.
Empire de Pomone & de Flore fâ foeur ,
Recevez votre poffeffeur ?
Qu'il foit ainfi que vous folitaire & tranquille.
Je ne me vante point d'avoir en cet azile
*
Rencontré le parfait bonheur ;
Il n'eſt point retiré dans le fonds d'un bocage ;
Il eft encor moins chez les Rois ;
Il n'eft pas même chez le fage :
De cette courte vie il n'eft point le partage ;
Il faut y renoncer : mais on peut quelquefois
Embraffer au moins fon image.
Que tout plaît en ces lieux à mes fens étonnés !
D'un tranquile Océan ( a) l'eau pure & transparente
Baigne les bords fleuris de ces champs fortunés ;
D'innombrables côtaux ces champs font couronnés
;
(a) Le lac de Geneve.
D vi
84 MERCURE DE FRANCE.
Bacchus les embellit : leur infenfible pente
Vous conduit par dégrez à ces monts fourcilleux (6)
Qui preffent les Enfers , & qui fendent les Cieux.
Le voilà ce Théâtre & de neige & de gloire ,
Eternel boulevard qui n'a point garenti
Des Lombards le beau territoire .
Voilà ces monts affreux célébrés dans l'hiſtoire ,
Ces monts qu'ont traversé par un vol fi hardi
Les Charles , les Ottons , Catinat & Conti
Sur les aîles de la victoire.
Au bord de cette mer où s'égarent mes yeux ,
Kipaille je te vois ; O ! bizarre Amedée ! (c )
De quel caprice ambitieux
Ton ame eft elle poffédée ?
Duc ,hermite , & voluptueux ,.
Ah ! pourquoi t'échapper de la douce carriere
Comment as- tu quitté ces bords délicieux ,
Ta cellule & ton vin , ta maîtreffe & tes jeux
Four aller difputer la barque de Saint Pierre ?
Dieux facrés du repos je n'en ferois pas tant ,
Et malgré les deux clefs dont la vertu nous frappe,
Si j'étois ainfi pénitent
Je ne voudrois point être Pape.
Que le chantre flatteur du Tiran des Romains
L'auteur harmonieux des douces géorgiques ,
(b) Les Alpes.
3
(c ) Le premier Duc de Savoye , Amédée , Pape
on Anti-Papeſous le nom de Felix
A O UST . 85 1755
Ne vante plus ces Lacs & leurs bords magnifiques ,
Ces Lacs que la Nature a creufés de fes mains
Dans les Campagnes italiques.
Mon Lac eft le premier. C'eft fur fes bords heu
reux
Qu'habite des humains la Déeffe éternelle ,
L'ame des grands travaux , l'objet des nobles voeux ,
Que tout mortel embraffe , ou defire , ou rappelle ,
Qui vit dans tous les coeurs , & dont le nom facré
Dans les cours des Tirans eft tout bas adoré ,
La Liberté. J'ai vu cette Déeffe altiere ,
Avec égalité répandant tous les biens ,
Defcendre de Morat en habit de guerriere ,
Les mains teintes du fang des fiers Autrichiens ,
Et de Charles le téméraire.
Devant elle on portoit ces piques & ces dards ,
On traînoit ces canons ces échelles fatales
Qu'elle - même brifa , quand fes mains triomphales.
De Genêve en danger deffendoient les remparts.
Un Peuple entier la fuit . Sa naïve allégreffe
Fait à tout l'Apennin répéter fes clameurs ;
Leurs fronts font couronnés de ces fleurs que la
Grece:
Aux champs de Marathon prodiguoit aux vainqueurs,
C'eſt-là leur Diadême ; ils en font plus de compte.
Que d'un cercle à fleurons de Marquis & de Comte,
Et de larges Mortiers à grands bords abattus ,
$ 6 MERCURE DE FRANCE.
Et de ces Mitres d'or aux deux fommets pointus.
On ne voit point ici la grandeur infultante
Portant de l'épaule au côté
Un ruban que la vanité
A tiffu de fa main brillante :
Ni la fortune infolente
Repouffant avec fierté
La priere humble & tremblante
De la trifte pauvreté.
On ne mépriſe point les travaux néceffaires :
Les états font égaux , & les hommes font freres
Liberté liberté ! ton trône eft dans ces lieux.
Rome depuis Brutus ne t'a jamais revûe .
Chez vingt peuples polis à peine es- tu connue.
Le Sarmate à cheval t'embraffe avec fureur ;
Mais le bourgeois à pied rampant dans l'eſclavage,
Te regarde , foupire & meurt dans la douleur.
L'Anglois pour te garder fignala fon courage ;
Mais on prétend qu'à Londre on te vend quelquefois.
Non , je ne le crois point ; ce peuple fier & fage
Te paya de fon fang , & foutiendra tes droits.
Aux marais du Batave on dit que tu chanceles ;
Tu peux te raffurer : la race des Naffaux ,
Qui dreffa fept autels ( d) à tes loix immortelles ,
Maintiendra de fes mains fideles ,
Et tes honneurs & tes faifceaux.
(d) L'union des fept Provinces.
AOUST. 1755. 87
Venife te conferve , & Genes t'a repriſe.
Tout à côté du trône à Stockholm on t’a miſe ;
Un fibeau voisinage eft fouvent dangereux.
Préfide à tout état où la Loi t'autorife ,
Et reftes-y fi tu le peux.
Ne va plus fous le nom & de Ligue & de Fronde ,
Protectrice funefte , en nouveautés féconde ,
Troubler les jours brillans d'un Peuple de vainqueurs
Gouverné par les loix , plus encore par les moeurs :
Il chérit la grandeur fuprême .
Qu'a-t-il befoin de tes faveurs
Quand fon joug eft fi doux qu'on le prend pour
toi-même ?
Dans le vafte Orient ton fort n'eft pas fi beau.
Aux murs de Conftantin tremblante conſternée ,
Sous les pieds d'un Vifir tu languis enchaînée
Entre le fabre & le cordeau.
Chez tous les Lévantins tu perdis ton chapeau .
Que celui du grand Tell ( e) orne en ces lieux ta
tête.
Defcends dans mes foyers en tes beaux jours de fête;
Viens m'y faire un deftin nouveau.
Embellis ma retraite où l'amitié t'appelle :
Sur de fimples gazons viens t'affeoir avec elle :
Elle fuit comme toi les vanités des Cours ,
Les cabales du monde & fon regne frivole.
O mes Divinités vous êtes mon recours ,
(e) L'Auteur de la liberté Helvétique .
88 MERCURE DE FRANCE.
L'une éleve mon ame & l'autre la confole ,
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Résumé : EPITRE DE M. DE V***. En arrivant dans sa Terre près du Lac de Geneve, en Mars 1755.
L'épître de M. de V*** relate son arrivée près du lac de Genève en mars 1755. L'auteur exprime son admiration pour les jardins et la nature environnante, qu'il compare à un refuge tranquille. Bien qu'il n'y ait pas trouvé le bonheur parfait, il apprécie la beauté des lieux. Le lac de Genève est décrit comme un océan tranquille, entouré de coteaux et de montagnes majestueuses, telles que les Alpes, traversées par des figures historiques comme Charles, Otton, Catinat et Conti. L'auteur mentionne également le premier duc de Savoie, Amédée, qui devint pape sous le nom de Félix V. Il critique la soif de pouvoir d'Amédée, préférant la tranquillité et la liberté. Il affirme que la beauté du lac de Genève surpasse celle des lacs italiens. Il célèbre la Liberté, personnifiée comme une déesse, qui a défendu Genève et d'autres peuples contre l'oppression. La Liberté est décrite comme étant adorée en secret dans les cours des tyrans, mais méprisée par ceux qui sont esclaves de la pauvreté. L'auteur admire les peuples qui défendent la Liberté, tels que les Anglais, les Néerlandais et les Suisses. Il exprime son espoir que la Liberté soit préservée et respectée, même dans les lieux où elle est menacée. Il conclut en invoquant la Liberté et l'Amitié comme ses divinités protectrices, souhaitant qu'elles embellissent sa retraite et le consolent dans ses derniers jours.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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