Tandis que nousfommes fur le Jubilé, trouvez
bon, Madame, que je vous
propofe un Cas de confcience qui me paroift fort
extraordinaire. On ma
aflùré que la chofe s’eftoit
paffée depuis peu, & il s agitdefçavoirquel fcrupule
on fe doit faire d’avoir employé la fraude à s’affurer
une Succeffion qu’on au-
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roit peut-eftre inutilement
attendue. Voicy le Fait.
Deux Freres Pont demeurez
lesfeuls Heritiers d’un Pere
fort riche. La Couflume
des Lieux où les Biens font
ûtuez elloit fort defavantageufeau Cadet. Il avoic
plus d elprit que fon Frere,
il yoyoit avec chagrin Ces
méchantes qualitez réparées par le Droit d’aînefle-,
& le connoiflant fufeeptiblede touteforted impref.
fions, apres avoir affeélé
quelque temps les dehors
dune vie toute régulière, il
GALANT. 7
feint tout à'un coup une fi
forte Vocation daller s enfermer dans un Cloiftre,
qu’il femble qu’il n’y ait
plus ailleurs de bonheur
pour luy. Son Aîné furpris
de fa refolution, luy en demande la caufe. 11 fc contente d’abord de luy parler
en general de la vanité des
chofesdu monde, 2c du degouft que toutes les Perfonnes raifonnables en devroient avoir. Ceft tous
les jours un Sermon nouveau far cette matière, ju
e LE MERCURE
venir des Principes qu'il
écablifloic avec plus d’efprit
que de Dévotion, il deC
gnn en quittant le monde,
c eft celuy de 1 y laiffer em»
baraffe. Ses grimaces vont
fi loin,que le pauvre Aîné
en devient la Dupe, & ce
quil luy dit continuellement du péril où font ex>
pofez ceux qui ont autanc
fi vivement l’imagination,
qu’il fe met en tefte de fe
reux c^u.e Con Frere, en c^viic—
tant tout pour le Cuivre dans
CaRetraite. Les voila tous
deux dans le Couvent.
Une Comme conCiderable
trouver Ca Vocation merveilleuCe, toutle monde luy
applaudit; & tandis quon
relâche un peu en Ca faveur
les rigueurs du Novitiat, le
Cadet s’y aflùjettit avec
une Coumifljbn fi auftere,
qu’iln y a point de volonté
chancelante , que Cou
exemple ne raffermift.
IO LE MERCURE
I out celafepaffe au grand
contentement des Collatéraux, qui fe tenans déjà
maiftres des grands Biens
qui leur doivent échoir par
la Profeffion des deux Frères, font des Mariages en
idée, & jettent les yeux fur
les Charges les plus confiderables. Enfin le grand
jour arrive où doivent eftre
prononcez ces terribles
mots qui ne fe difent qu’
une fois, & qui engagent
pour tourela vie. Ondonnele pas àl’Aîné qui faiefes
Vœux d’une voix un peu
GALANT. h
tremblante, & cependant
le Cadet pouffe de longs
foûpirs, Se fait voir de certains élancemens de zele
qui édifient admirablement l’Aflemblée ; Mais il
n’eft pas plutoft affuré que
Ton Frere ne fçauroit plus
s’en dédire, qu’un Evanoüiffement de commande
le met hors d’eftat de faire
la mefme chofequeluy. Il
n’en revient qu’avec peine,
il ouvre de grands yeux fans
recouvrer l'ufage de la parole^ malgré qu’on en ait,
it LE MERCURE
de,remettre la Ceremonie
à une autre fois. 11 feint
pendant quelques jours un
fort grand de'plaifir de l’accident qui avoir retardefon
bonheur -, & ayant trouve'
moyen de sechaper du
Couvent, il y. renvoyé fon
Habit de Moine, avec un
Billet portant alTurance du
foin qu il auroit de le payer
largement. Il traite prefentement d’une Charge,
on luy offre une Fille *de
naiffance avec beaucoup de
Bien, & tout cela, pour avoir eu 1 adrefle de faire
galant. b
prendre un froc à fon Frere.
Prononcez, Madame. On
ne luy peut difpurer laSucceffion, mais elle ne feroir
pasàluy s’il n’avoit pas joiié
le perfonnage d’Hypocrite.