LOGOGRYPHE.
Huit membres compofent mon corps ,
Et renferment en lui les plus rares tréſors .
On yvoit réunis l'agréable & l'utile ;
Le premier vient d'abord , l'autre fuit à la file.
De tous les fons du plus beau chant ,
J'ai peut-être le plus touchant.
Vient on à le doubler ? C'eft pour me rendre uni
que :
J'excelle dans la danfe , auffi bien qu'en mufique.
Mais , à ces Arts fi gracieux ,
Aux talens d'enchanter les yeux & les oreilles ,
J'ajoute d'autres dons , beaucoup plus précieux
Sur les lévres les plus merveilles
L'Amour feroit chercher en vain
Des douceurs , qui fuffent pareilles
A celles qu'on trouve en mon fein ;
Par deux côtés divers , émule des abeilles ,
Et fur tout pat celui de leur dard affaffin ,
Le nouveau monde a ſeul d'auffi douces merveil
છે.
les.
J'ai le fecret heureux , angélique , divin ,
Des plus rares fecrets le plus digne d'envie
De porter au coeur un levain
Dont le charme fécond , le ranimant foudain ;
I. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
Rend aux corps languiffans une nouvelle vie?
Les Cieux heureufement m'ont fait l'efprit bénin;
Car j'ai de quoi briſer , ſans peine ,
Les liens les plus forts , la plus durable chaîne ;
Et nul effort ne peut brifer
Celles que je fçais impofer.
Je n'en fuis pourtant pas plus vaine.
Quoique la terre n'ait en foi
Rien de plus élevé que moi ,
Cette élevation ne me rend pas hautaine.
On diroit que dans le deffein
De foumettre au calcul mes charmes innombra
bles ,
Où tout au moins le tendre effain
Des fidéles amans qu'ils rendent miſérables ,
Mes deux extrêmités aux regards délicats
Offrent du nombre dix la troifieme puiſſance ;
Mais le cube de dix n'eft
La racine de mes appas ,
pas
F
Ni des coeurs , qui pour moi foupirent en filence.
Tout le monde chez moi voit l'objet de ſes voeux
Le vrai féjour des bienheureux ,
Après qui nuit & jour le plus fage ſoupire ,
Et que fon coeur préfere au plus puiffant empire.
Qu'on ôte , fi l'on veut, trois membres de ma fin ,
Je fuis encor l'amour de tout le genre humain.
Les plusindifferens fans moi ne fçaurcient vivre
Un aimable befoin les contraint à m'aimer ,
DECEMBRE. 1748 125
Et dès qu'à moi leur goût vient à s'accoûtumer ,
La mort , la ſeule mort de mon joug les délivred
Je pollede l'objet des voeux les plus ardens ,
De ceux même que l'âge a privés de leurs dents.
Pour ceux qui n'en ont plus , ou n'en ont pas encore
,
J'ai des appas peu differens :
Si le vieillard en moi trouve ce qu'il adore ,
Avec ce qui lui plaît j'amufe les enfans .
Jugez de mon pouvoir fur les adolefcens.
C'eft par moi que l'amour fçait embrafer leur ame
Son célefte flambeau tire de moi fa Aamme .
De mes membres , moins trois , ôtez -lui le fecours ,
Ce flambeau fi brillant s'éteind a pour toujours.
Ainfi l'Amour me doit fon éclat & fa gloire.
Cependant , ( le pourra- t'on croire ? )
Les trois quarts de mon corps , par mille affauts
divers ,
Ont enchaîné Satan dans le fond des enfers ,
Mais hélas ! trop fouvent , quand je fuis toute en
tiere ,
Je le rappelle à la lumiere :
Et , malgré moi , je romps fes fers ;
Pour en donner à l'Univers.