Résultats : 2 texte(s)
Accéder à la liste des activités.
Détail
Liste
1
p. 246-261
LETTRE d'un Professeur de l'Université de Paris à un Principal de College de Province, sur l'ABC DE CANDIAC, OU LA BIBLIOTHEQUE DES ENFANS, OU LES PREMIERS ELEMENS DES LETTRES, &c.
Début :
Vous voulez donc, Monsieur, que je vous dise mon sentiment sur cette nouvelle Méthode [...]
Mots clefs :
Bibliothèque des enfants, Université de Paris, Bureau typographique, Charlatans, Système abécédaire, Alphabet, Algèbre, Syntaxe
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE d'un Professeur de l'Université de Paris à un Principal de College de Province, sur l'ABC DE CANDIAC, OU LA BIBLIOTHEQUE DES ENFANS, OU LES PREMIERS ELEMENS DES LETTRES, &c.
LETTRE d'un Professeur de l'Univer
sité de Paris à un Principal de College
de Province , sur l'ABC DE CANDIAC,
OU LA BIBLIOTHEQUE DES ENFANS , ou
LES PREMIERS ELEMENS DES LETTRES, & C
Vous voulez donc , Monsieur, que jevous dise mon sentiment sur cette nouvelle Méthode
dont vous avez appris qu'on fait beaucoup
de bruit à Paris depuis environ six mois , que
quelques Principaux ont laissé introduire dans
deux ou trois celebres Colleges de l'Université
et sur laq le Mercure de France a fait imprimer
cinq Lettres dont la premiere est
du mois de Mai , et la cinquiéme du mois d'Octobre
de la presente année 1730.
J'avois cependant résolu de garder un silence
constant à l'égard de l'Anonime , Auteur de ce
nouveau sistême Abécedique , comme je l'ai gardé
à l'égard de tant d'autres Charlatans de la
menuë litterature , qui ont jugé plus à propos
de faire connoître leur nom au Public , en le
faisant imprimer au Frontispice de leurs Livres.
Mais les prieres réïterées que vous me faites , le
désir que j'ai d'empêcher , autant qu'il sera en
moi , plusieurs Enfans de famille , particulierement
ceux qui sont confiés à vos soins , d'être la
dupe de ce nouvel avanturier , l'occasion favorable
FEVRIER . 1731. 247
Table de venger l'insulte qu'il fait à tous les habiles
et honnêtes gens qui suivent une autre maniere
d'enseigner que la sienne , en les accusant
d'ignorance , d'injustice et de vanité ; tout cela
m'engage à parler malgré l'inclination que j'avois
à me taire.
Je vais donc faire trois choses. 1° J'expliquerai
la structure de son Bureau Tipographique , suivant
une Carte imprimée qui m'est tombée entre
les mains , sans quoi vous ne pouvez rien comprendre
non plus que bien d'autres à ce qui en
est dit dans le Mercure que vous avez lû. 2° Je
ferai voir qu'il est impossible d'enseigner et d'apprendre
bien aucune Langue et aucune Science
par le moyen de ce Bureau . 3 ° Qu'un bon Alphabet
est une Méthode au moins aussi facile
aussi courte , aussi avantageuse et bien plus
›
commode pour bien montrer à lire à un Enfant.
.
Figurez -vous donc d'abord , Monsieur , un
ouvrage de menuiserie en forme de Colombier
qu'on attache à un mur à la hauteur d'un Enfant
de 4. à 5. ans. Ce Colombier de bois est
coupé ou partagé en 210. petits ous , sept en
hauteur , et trente en longueur. in nteur de
cette belle piece de menuiserie les appelle tantôt
cassetins et cassetes , tantôt cellules et logetes . Un
de mes amis qui a lû les cinq Lettres sans en
comprendre ni la beauté ni l'utilité , soutient
qu'on devroit plutôt les appeller Boulins , puisque
toute la boisure se nomme Colombier.
Mais quelque nom qu'on veuille donner à ces
trous , il faut sçavoir qu'ils sont à peu près quarrés
selon les trois dimensions , et de telle grandeur
qu'un Enfant y peut faire entrer aisément
sa main. On met dans ces trous des cartes , sur
lesquelles sont écrites differentes choses, La premiere
rangée de 30. trous est posée sur la table
du
248 MERCURE DE FRANCE.
du Bureau , qui est au-dessous , et de la même
longueur ; elle est appellée par l'Auteur Premier
Bureau Abécedique , c'est - à -dire Alphabetique.
Les 26. premiers trous contiennent sur des
cartes les 24. lettres de l'Alphabet , tant petites
que majuscules , et l'j et l'v consonnes ; les 4 .
derniers sont pour l'E æ , l'E ∞ , &t , ff , ft
ch , ph , rh , th : on ne voit pas la raison pourquoi
on appelle premier ce Bureau Abécedique ,
puisqu'il n'y en a point de second qui porte ce
nom.
Quoiqu'il en soit , les deux rangées de trente
logettes ou boulins chacune , qui sont immédiatement
au dessus de la premiere , portent le nom
de Bureau Latin , qu'on auroit pû aussi bien ,
et même encore mieux , nommer Bureau Franfois
, puisque les 2. premieres logettes ne renferment
que les lettres de l'Alphabet , grandes et
petites , Romaines et Italiques , qui sont communes
au François aussi bien qu'au Latin , et que
les 4. suivantes sont pour les e ouverts et fermés
, qui sont propres seulement à la Langue
Françoise. Les 4. dernieres cellules sont destinées
à l'Histoire Sainte et Prophane , à la Géographie
et à la Fable. Vous connoissez donc déja
bien en détail le contenu des 90. premiers cassetins
compris dans les trois premieres rangées.
Montons présentement aux 120. qui nous restent
, et qui sont et dominent les uns sur les au
tres.
La quatrième et cinquiéme rangée porte le beau
titre de Bureau François - Latin , cependant on
ne trouve dans les 60. cellules qui le composent
rien qui soit particulier au Latin , si ce n'est la
Io et la 11. intitulées Tèmes à faire , Tèmes
faits. Voici les étiquetes des 58. autres : 1. à , à ,
2 bb , bb , la 3 , 4 , 7 , 12 , 16 contiennent c ,
>
FEVRIER. 1731. 249
mm ,
d , g , 1 , p doublés comme le b'en Romain et en
Italique. La 5 , 6 , 9 , 17 , 18 , 20 , 21 , 23 , 24
contiennent aussi en Romain et en Italique he ,
ph , hi , qu , rh , th , hu , xc , hy ; la 8. est intitulée
Magasin ; je ne sçais pas pourquoi. La 13
m ; la 14 ñ , nn ; la 15 eau , au ; la 19 ç ;
fç , ff , la 2 2 W , w
, W, vv ; la 25 Livrèt , au
dessus duquel mot il y a écrit 10 10 , et au dessous
15 15 ; cette cassete est aparemment un
reservoir de chifres . ) La 26 &c , & c ; la 27 ai ,
aient , oient ; la 28 æ
et ; la 29 S *
; la 30 contient trois signes
de l'Algebre , qui signifient le moins , le plus ,
l'égalité ; ils ont été mis là , sans doute , afin de
pouvoir faire accroire au Public que par le moyen
de ce Bureau on apprend les principes de l'Algebre
, comme tout le reste . Voilà la rangée inférieure
du prétendu Bureau François-Latin ;
voici la superieure.
J;
> oe , et ,
>
,
,
On trouve dans les I 2
? 3 4 , 6 , 8 et g
cellules les marques ou signes de ponctuation , ;
: .? ! ' apostrophe : les 5 , 7 , 10 , 12 , 13 , 14
et 15 renferment eu , gn , ch , ill , ui , oi , où en
Romain et en Italique. La 11 a les parentheses
( et les crochets [ ] . La 16 20 ã‚ẽ‚í‚õ ,
en Romain et en Italique ; la 21 30 les dix premiers
chiffres , soit Romains , soit Arabiques.
Les deux rangées superieures du Bureau Tipographique
qui sont chacune de 30. cellules comme
les autres portent,pour titreRudiment pratique de
la Langue Latine. C'est là ce qu'on regarde particulierement
comme un Chef- d'oeuvre d'invention
, qui est bien au- dessus de toutes les Méthodes
dont on s'est servi jusqu'à présent pour
enseigner le Latin. Voici néanmoins tout ce que
c'est dans les six premieres logettes de ces deux
dernieres rangées : on voit les cinq Déclinaisons
C latines
250 MERCURE DE FRANCE ,
>
>
as,
Latines a æ &c . les Pronoms latins et françois
ego , je , tu , tu , vous ; ille , il , elle , l'article
hic , ce , cette , ( on auroit du dire le Pronom
demonstratif; ) le Pronom relatif qui , qui , lequel
; les terminaisons , Pronoms , piam , re , les
termin . Noms orum , ibus . Les cinq logettes suivantes
, soit d'enhaut , soit d'enbas contiennent
le Présent , l'Imparfait , le Parfait , le Plusqueparfait
et le Futur , tant de l'Indicatif que du
Subjonctif des Verbes sum , amo , et aparemment
des trois autres Conjugaisons . Voilà déja 22 .
logettes bien marquées. Les deux suivantes sont
pour l'Impératif et l'Infinitif, esto , ama , esse .
amare. Les 25 et 26. pour les Gérondifs et Supins,
amando , amatu , et les Participes ans , ens,
Les 27 et 28 pour les terminaisons actives, o >
α amus , et les passives, or , aris , atur , amur.
Les 29 38. sont pour les Verbes Actifs , Passifs ,
Neutres , Irreguliers , Déponens , Communs
Substantifs , Vocatifs , Reciproques , Irreguliers
( qui sont ici marqués pour la seconde fois )
Defectueux , Impersonels. Les 39 et 40. sont
pour les terminaisons françoises des Verbes , er
des Noms et Pronoms. Les 41 et 42 pour les
Verbes Auxiliaires François. Les 43 et 44. pour
les Noms Substantifs et Articles françois. Les
45 et 46. pour les Adjectifs , Positifs , Comparatifs
et Superlatifs . Les 47 et 48. pour les Pronoms
demonstratifs et Possessifs . Les 49 et 50. pour
les Verbes François et Particules Françoises. Les
51 et 52. pour les Indéclinables in , úbi , vel ,
et autres aparemment. Les 53 et 54. pour les
genres hic homo. Les 55 et 56. pour les Déclinaisons
homo inis. Les 57 et 58. pour les
Conjugaisons amo , avi Atum are. Enfin les
59 et 60. po la Syntaxe , ego amo Deum.
Je ne dou point que cette énumeration des
>
>
logettes
FEVRIER. 17310
251
logettes et de ce qui y est contenu , ne vous ait
fort ennuyé ; je vous en demande pardon ; mais
j'en avois besoin pour prouver la deuxième proposition
que j'avois avancée. Je dis donc en second
lieu que par cette machine de bois en Colombier
, et par tous les Boulins et toutes les lo
gettes dont elle est composée , aucune Langue
ni aucune Science ne peut être bien enseignée
et bien apprise , quoiqu'en disent ses inventeurs
ou ses approbateurs.
Faut-il se mettre en frais pour le prouver , et
n'est-il pas évident à quiconque a du bon sens
que ni la Philosophie , ni la Rhétorique , ni la
Poëtique , ni les Auteurs Grecs et Latins , même
les plus faciles , qu'on fait expliquer dans les
plus basses Classes des Colleges , n'entreront ja
mais dans la tête d'un enfant à l'aide de cette
pure méchanique. Que dis- je ? il est même impossible
d'apprendre à écrire par ce moyen ; aussi
nos bonnes gens paroissent - ils avoir entierement
renoncé d'eux -mêmes à toutes ces connoissances
, puisqu'ils n'y ont pas même consacré une
seule petite logette.
>
Mais du moins diront- ils on apprendra
P'Histoire Sainte et Prophane , la Géographie er
la Fable ; car elles ont chacune leur cellule , qui
sont les quatre dernieres du Bureau Latin.
A cela je réponds qu'on les apprendra à peu
près comme l'Arithmétique et l'Algebre , ausquelles
sont destinées les 25 et 30. logettes de
la deuxième rangée du Bureau François- Latin ;
c'est-à-dire , que quelques Noms propres d'Empereurs
et de Rois , de grands Royaumes et de
grandes Villes , tirés des cellules où on les met-
, pourront entrer et rester dans la mémoire
de l'enfant , s'il en a , et si on a coin de lui rebatre
plusieurs fois la même che Or c'est un
tra
C avanta
252 MERCURE DE FRANCE
avantage qu'on trouvera pour le moins aussi grand
dans quelque Méthode que ce soit , si tout est égal,
soit de la part de l'enfant , soit de celle du Maître
, à moins qu'on ne veuille croire , comme le
croyent, sans doute, ces Messieurs , que les principes
des Arts et des Sciences ont une vertu particuliere
pour s'insinuer dans l'idée et dans la
mémoire d'un enfant , parcequ'ils sont écrits sur
des cartes , et qu'ils ont eu l'attouchement de sa
petite main , et du bois des cellules étroites qui
les tiennent comme en prison.
Mais qui peut douter , diront encore nos gens
enthousiasmés de leur Rudiment Pratique de la
Langue Latine , composé de 60. logettes et d'autant
de cartes pour le moins , qui peut douter
qu'avec un tel secours on n'enseigne et on n'apprenne
bien mieux les déclinaisons des Noms et
des Pronoms , les Conjugaisons de toutes sortes
de Verbes , les Genres , les Préterits , les Supins
et la Syntaxe Latine, qu'on ne les enseigneroit et
ne les apprendroit avec le secours du Rudiment
et des Maîtres ordinaires .
Qui en peut douter ? moi certainement , tant
je suis incrédule. Pour faire voir combien mon
doute est raisonnable , je ne veux que comparer
un endroit de la cinquiéme Lettre de l'Auteur
avec un autre du celebre M. le Fevre , sur la
maniere de faire des interrogations aux enfans.
כ כ
ラン
Lorsqu'on voudra interroger l'écolier sur les
Déclinaisons et sur les Conjugaisons ( dit ´notre
Abécediste dans le Mercure d'Octobre page
» 2123. ) il ne faut pas suivre la Méthode peu
judicicuse de ces Maîtres qui demandent troptôt
, par exemple : Comment fait Musa à
l'accusatif plurier ? Quel est le genitif plurier
de Dominus ? Quelle est la troisiéme personne
» du Futur Indicatif du Verbe amo ? Cominent
dit -on en Latin ils auroient aimé ? &c.
50
FEVRIER. 1731. 253
Voilà les propres paroles du Docteur Tipografique
dont nous avons pris la liberté de changer
l'ortographe , quoique sa troisième partie
du Volume du Maître contienne dit-il , en
trente et tant de pages une Réponse aux raisonnemens
ou aux préjugés de M. l'Abbé Regnier ,
dans son Traité de l'ortografe , et quelques reflexions
sur l'ortographe des Dictionaires de
Richelet , de Furetiere , de Trévoux , de l'Académie
Françoise et de l'Académie d'Espagne.
Ecoutons presentement M. le Fevre. » Comme
de toutes les parties mobiles de l'Oraison ,
n'y en a point de plus difficile que les Verbes
, ( dit-il dans sa Méthode pour commencer
les Humanités , à Paris 1701. page 12. ) il
5
il
faut s'y arrêter aussi beaucoup plus que
» sur les noms , jusqu'à ce que l'enfant puisse
répondre sur le champ , et sans varier , à ces
» petites Questions , par exemple : où est audiet?
et que veut-il dire en françois ? où est audivisset
? Audire ne se trouve - t'il point en plus
d'un ou de deux endroits où est amatum iri?
» &c. Quand une fois l'enfant est bien assuré
là- dessus , il est en beau chemin , si le Maître
» a les qualités qu'il doit avoir.
Ne voit-on pas une manifeste contradiction
entre ces deux manieres d'enseigner les premiers
principes ? Ainsi nous voici dans un défilé d'où
nous ne pouvons sortir qu'en disant que l'une
de ces deux Méthodes est bien plus judicieuse que
l'autre.
Le Buraliste ne manquera pas de soutenir har→
diment que c'est la sienne , et il citera en sa faveur
l'exemple de M. de la Valette , petit-fils de
M. Chirac , qu'il appelle un enfant celebre du
Bureau tipographique , ( page 19. de la seconde
des quatre premieres Lettres qu'il a fait impri-
Cij mer
54 MERCURE DE FRANCE
mer séparément ) ; il citera encore le petit Gos
sard , fils d'un Marchand Tapissier , le fils de
M. Durand , le petit Espagnol Hernandez del
Valle , le petit Guillot , un Savoyard de zo . ans
qui a appris à lire le latin à cet âge , par le moyen
de cette Méthode , ibid. page 20. et 21. Quel
miracle ! Il n'oubliera pas M. Chompré , Maître
de Pension dans la rue des Carmes , qui se sert
du Bureau tipographique pour les enfans ( page
22 ) , ni M. & Mad . Hervé , qui étant , dit-il ,
témoins du progrés surprenant de l'exercice du
Bureau typographique , en ont fait faire un de
quatre rangées de logettes pour Mlle leur fille
page 28 , ni enfin le Cardinal Lugo , qui dés
l'âge de trois ans sçavoit lire les imprimez et les
manuscrits ; ni le Tasse , qui à l'âge de trois ans
commença à étudier la Grammaire , qui fut envoyé
au College des Jesuites dès l'âge de quatre
ans , et fit sous ces habiles Maîtres de si grands.
progrès , qu'à sept ans il sçavoit parfaitement le
Latin et très-passablement le Grec ; ni le petit
Jean- Philippe Baratier de Schwalbach , qui commença
d'apprendre les Lettres avant l'âge de deux
ans , page II . 12. et 20.
Mais sans vouloir examiner tout ce qu'on dit de
tous ces enfans celebres , ni rien rabattre de leur
science prématurée , ne puis-je pas dire avec verité
que tous ces exemples ne font rien en faveur
du Bureau typographique , puisque certainement
ni le petit Lugo , ni le Taffe , ni Baratier , qui
sont les trois plus rares exemples cités , ne sont
point du tout redevables de leurs miraculeux progrès
aux cellules de bois dont la rare invention
est posterieure a
Quant aux autres , outre qu'on ne nous dit
point que le petit Durand et le petit Hernandez
me soient servis du Bureau , et qu'on nous fait
entendre
FEVRIER.
1731. 255
Entendre au contraire qu'ils ont suivi une autre
Méthode ; n'est-il pas évident que leur érudition ,
quelle qu'elle soit , vient plutôt de leur heureux
naturel et de l'habileté de leurs Maîtres , que de la
nouvelle machine Alphabetique.
11 n'en eft pas de même de la Méthode de M. le
Févre , qui étant toute fondée sur la raison et
l'experience , a dû produire et a produit des miracles
, sur tout dans la personne de Mad. Dacier,
sa fille , et d'un fils , qui ayant commencé a apprendre
le Latin et le Grec â dix ans seulement
suivant la pratique de M. le Fevre , qui me paroît
bien fondée , et sçachant alors seulement bien lire
et bien écrire, » lorsqu'il mourut vers la fin de
sa 14 année , avoit lû et expliqué deux fois l'I-
» liade d'un bout à l'autre , et rendoit raison des
parties aussi prestement qu'auroit pû faire un
assez bon Maîrre , sans balancer et sans hesiter
jamais. Il sçavoit aussi l'Eneide de Virgile de
même , Terence , Phedre , les Métamorphoses
» d'Ovide, Saluste, la premiere Comedie de Plau-
» te , la premiere et la seconde d'Aristophane ,
avec les trois premiers Livres de Tite- Live ,
outre les autres petits Auteurs qu'il faut sça-
» voir pour entendre ceux -ci , Eutrope , Aurelius
Victor , Justin , les Fables d'Esope , et les cinq
» Livres Historiques du Nouveau Testament. Ù
avoit encore appris à fond de son pere , qui étoit
aussi son Précepteur , la Grammaire Latine et la
Grecque, et il avoit entamé même l'Hébraïque à
T'âge de 13. ans. Enfin il n'ignoroit ni la Géogra
phie , ni la Chronologie , ni l'Histoire.
Voilà des faits certains et exposez au grand
jour ; voilà des témoins illustres et non suspects
de la bonté de la Méthode de M. le Fevre , qui a
été presque entierement suivie et même perfectionnée
en quelques points dans les meilleurs Col-
Ciiij leges
256 MERCURE DE FRANCE
ges de l'Université. Nos Méchanistes avec leur
Bureau typographique , pousseront- ils un enfant
aussi loin et en si peu de temps, et l'instruiront -ils
d'une maniere aussi solide des premiers principes
de la Langue Grecque , de la Latine , et de la
Françoise ? S'ils sont assez présomptueux , pour
ne pas dire assez fous , pour le promettre, se trous
verat- il quelqu'un qui soit assez sot et assez duppe
pour le croire ? Peut-être que oui , puisque selon
le Poëte Satirique , mais véridique ,
Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire.
Quoiqu'il en soit , nous pouvons conclure présentement
que les Méthodes ordinaires , sur tout
si elles sont semblables à celles de M. le Févre 2
sont bien au-dessus du Rudiment pratique de la
Langue Latine , qui est le troisiéme ou quatrième
Bureau de 60. Logettes , qui fait partie du Bureau
zypographique et general . Je pourois apporter encore
plusieurs raisons invincibles de cette même
verité ; mais je les omets pour abreger et passer
ma troisiéme proposition , d'autant plus que si
je la prouve , comme je l'espere j'aurai prouvé
encore une fois celle -ci . En effet si le Bureau typographique
n'apprend pas mieux à lire qu'un
bon Alphabet , à combien plus forte raison apprendra-
t-il encore moins bien qu'une bonne Mé
thode , les principes des Langues et des Sciences ?
Je dis donc en troisiéme lieu , quand nos Bibliothecaires
typographistes devroient se fâcher ,
que tout cet attirail de cartes écrites sur le dos ,
et de cassettes d'Imprimerie , n'est pas aussi bon
pour apprendre à lire , qu'un Alphabet en bon
ordre et bien digeré. On a vu dans la description
détaillée que nous avons faite du Bureau , qu'on
a sacrifié près de 100. cellules aux Lettres grandes
et petites , Romaines et Italiques , aux consonmes
doubles bb , ce , & c . et à la ponctuation . Un
bon
FEVRIER. 1731 . 257
ba ,
,
bon Alphabet dans les trois ou quatre premieres
pages, contient non - seulement les lettres simples,
mais encore presque toutes les syllabes qu'on peut
former par l'assemblage d'une voyelle et d'une ou
plufieurs consones, comme ,
be bi, bo , bu,
&c. bla, ble, bli, blo, blu , &c . ab , eb, ib, ob , ub ,
&c. ar , er , ir , or , ur , &c. stra , stre , stri ,
stro , stru, &c. L'Enfant les voit d'un coup d'oeil,
et s'accoutume à les prononcer presque lui seul.
par routine , avec le moindre secours du plus petit
Maître d'Ecole.
Or tout cela demande bien du temps dans le
nouveau Systême. Il faut que l'Enfant aille prendre
dans les logettes differentes les lettres qui
composent ces syllabes ; il faut un Maître bien
assidu et bien patient , tel qu'on en trouve peu ,
pour être toujours là present , et empêcher que
Enfant ne se trompe , ou le corriger quand il
s'est trompé.
Un seul Maître d'un médiocre sçavoir et d'une
médiocre exactitude , peut montrer à lire tout
à la fois à une cinquantaine d'Enfans , les obliger
à avoir tous ensemble les fixez sur le
yeux
même endroit , et les faire reprendre les uns par
les autres , ce qui les pique d'honneur et d'émulation
; et quand la leçon est achevée , chacun peut
emporter fon Livre avec foi à la maison , à l'Eglise
, à la promenade , et repasser ce qu'on lui a
fait lire. Le Bureau , au contraire , est très -embarassant
, on ne peut le faire fervir à trois ou
quatre tout à la fois ; il n'est pas portatif , et
P'Enfant , quand il le voudroit , ne pourroit pas
le mettre dans sa poche , il est d'une toute autre
mesure.
Un Alphabet s'achette 4 ou 5. sols ; un Bureau
est d'un bien plus haut prix , sur tout si on le fait
faire d'Ebene, comme l'Auteur semble le conseil-
Cv ley
258 MERCURE DE FRANCE
9A
ler aux Curieux et aux riches , vers la fin de sa
seconde Lettre , page 29. Un Alphabet ordinaire
contient 30 ou 40. pages , il est très -court et
très -clair. L'A B C de Candiac , dont on a obtenu
le privilege , mais qui n'est pas encore imprimé
est divisé en deux volumes qui contiennent 250.
leçons pour trois A B C Latins et trois François,.
et plus de cinq ou six cens pages , suivant le calcul
détaillé fait par l'Auteur , premiere Lettre
page 2 , 3 , 4 et 5. et seconde Let. page 23.et 24 ) .
Ce qu'on a mis dans le Mercure , pour donner
une idée et un précis de cet Ouvrage , est assez
obscur et confus , et à peu près du même gout
que l'Art de transposer toute sorte de Musique
donné au Public par le même Auteur en 1711.
dont deux celebres Musiciens qui l'ont depuis peu
examiné , à ma priere , avec attention , ont jugé
qu'il n'est pas clair , et que la plus grande utilité
qu'on en puisse tirer ,est de l'ignorer Parfaitement.
9%
Enfin un Alphabet ou on trouve des pages.
toutes entieres de syllabes et d'exemples de lectures
qui y sont proposez , peut servir aux Enfans
à bien employer ces premieres années de la vie ,
qui sont si précieuses , et donner matiere d'exercice
à leur mémoire , qui est alors la plus saine et
la plus parfaite de leurs facultez et presque la seule
dont ils puissent faire usage. Par lå on observe ce
beau précepte de Quintilien , ( L. 1. C. 1. ) Non
perdamus primum statim tempus atque eò
minus quod initia litterarum solâ memoriâ
constant; qua non modo jam est in parvis , sed
tum etiam tenacissima est . » Ne souffrons .
point qu'un Enfant perde ses premieres années,
et souffrons-le d'autant moins , que pour ces
commencemens de lettres il ne faut que de la
» mémoire , et que non-seulement les Enfans
en ont , mais qu'ils l'ont même très bonne et
très- fidele.
FEVRIER. 1731. 259
L'Auteur,qui cite quelquefois Quintilien quand
il croit qu'il lui est favorable , ne paroît pas faire
grand cas de ce précepte , puisqu'il ne parle jamais
d'exercer la mémoire des Enfans , et qu'il
paroît même peu approuver cette pratique , Lettre
5. page 2133. Ce qui est de certain , c'est
que son Systême et son Bureau typographique
n'y est point du tout favorable .
En voilà assez pour faire voir que ma troisiéme
proposition n'est pas moins veritable que la seconde,
et que l'Imprimerie en Colombier ne vaut
pas un A B C. bien composé et bien imprimé.
Avant que de finir cette Lettre , je fais une re
marque sur ce que l'Auteur dit , ( L. 2. p. 22. )
» que l'exercice du Bureau tipographique , bien
loin d'exposer les Enfans à être malades et à
rester nains et noüez , faute d'action , les entre
tient au contraire dans une bonne santé, dissipe
» peu à peu l'humeur noueuse qui les empêche de
> croître et leur allonge le corps , les bras et les
»jambes , dans la necessité où ils sont de prendre
» et de remettre les cartes aux plus hauts casse-
» tins du Bureau Typographique.
92
95
ود
Si cet avantage est aussi réel qu'on voudroit
nous le faire croire , pourquoi les Enfans gouvernez
par les Inventeurs de ce Bureau sont -ils
morts entre leurs mains ? Pourquoi le petit Candiac
, qui est si souvent cité dans ces Lettres comme
un prodige , et qui aimoit tant l'exercice du
Bureau Abecedique , n'a-t - il pas vécu au delà de
sa 8 ou 10 année? Au reste cette mort, qui d'une
part a été très-desavantageuse à l'Auteur de l'A
BC de Candiac , en lui enlevant un cher Disci →
ple ; lui a été d'une autre part assez avantageuse,,
puisqu'il peut nous alleguer sans cesse en faveur
de sa Méthode , un témoin que nous ne pouvons
ressusciter. D'ailleurs si on fait tant valoir le Bur
Cvj
ream
26 MERCURE DE FRANCE
reau , parce qu'il donne de l'exercice et de la santé
aux enfans , combien ne doit- on pas estimer
par cet endroit la coutume de les faire aller à pié
matin et soir aux petites Ecoles et aux Colleges ?
Je finis cette Lettre , qui vous paroîtra peutêtre
trop longue , par une reflexion de l'Auteur ,
qui m'a frappé , et qui ne peut manquer d'être
très-utile à un Lecteur judicieux et qui sçait faire
son profit de tout ce qu'il lit. On doit , dit - il ,
» ( L. 2. P. 27. ) regarder comme suspectes les
Méthodes mysterieuses et hierogliphiques , qui
annoncent & promettent des miracles , ou des.
choses au-delà de l'esprit humain : une bonne
Méthode exige la franchise et la generosité
» qu'inspire l'amour du bien public... L'incrédu
→ lité du Public n'est pas sans fondement, on voit
» tant de Charlatans , de visionnaires et d'impos-
» teurs , de toute classe , qu'il y auroit de la foiblesse
, de l'imprudence et même de la folie à
» les croire sur leur parole.
30
à
Quintilien ( L. 1. C. 1. ) après avoir recommandé
aux peres et aux meres de choisir pour
leurs enfans les meilleures Nourrices pour les allaiter
, et les meilleurs enfans de leur âge pour
leur tenir compagnie , ajoûte sur le choix des
Maîtres un précepte qui a beaucoup de rapport
ce qu'on vient de lire . A l'égard des Précepteurs
» qu'on donne aux Eafans , ce que j'ai , dit- il , à
recommander le plus , c'est qu'ils soient veritablement
habiles , ou qu'ils sçachent du moins
qu'ils ne le sont pas car je ne vois rien de
pire au monde , que ces gens , qui parce qu'ils
ont quelque legere teinture de Lettres , s'imaginent
être fort sçavans , et se donnent pour
tels . C'est en vain que vous voudrez les redresser;
ils croyent en sçavoir plus que tous les
Maîtres , et fiers de leur autorité comme ils
sont
FEVRIER . 2.61
173 .
"
5)
» sont ordinairement, ils enseignent leurs sottises
jusqu'à se mettre en fureur contre qui ose les
» contredire , souvent même leur ignorance ne
» nuit pas moins aux moeurs. De padagogis hoc
amplius ( dictum sit, ) ut aut sint eruditi planè,
quam primam esse curam velim aut se non
esse eruditos , sciant. Nihil enim pejus est irs
qui paulum aliquid ultra primas litteras pregressi
, falsam sibi scientia persuasionem induerunt.
Nam et credere pracipiendi peritis
indignantur , er jure quodam potestatis , que
ferè hoc hominum genus intumescit , imperiosi
atque interim savientes , stultitiam suam perdocent.
On voit par là , comme dit un de nos plus excellens
Poëtes , que le monde n'a jamais , manqué
de Charlatans , et que cette Science de tout tems
fut en Professeurs très - fertiles . Je suis , Monsieur
, &c..
sité de Paris à un Principal de College
de Province , sur l'ABC DE CANDIAC,
OU LA BIBLIOTHEQUE DES ENFANS , ou
LES PREMIERS ELEMENS DES LETTRES, & C
Vous voulez donc , Monsieur, que jevous dise mon sentiment sur cette nouvelle Méthode
dont vous avez appris qu'on fait beaucoup
de bruit à Paris depuis environ six mois , que
quelques Principaux ont laissé introduire dans
deux ou trois celebres Colleges de l'Université
et sur laq le Mercure de France a fait imprimer
cinq Lettres dont la premiere est
du mois de Mai , et la cinquiéme du mois d'Octobre
de la presente année 1730.
J'avois cependant résolu de garder un silence
constant à l'égard de l'Anonime , Auteur de ce
nouveau sistême Abécedique , comme je l'ai gardé
à l'égard de tant d'autres Charlatans de la
menuë litterature , qui ont jugé plus à propos
de faire connoître leur nom au Public , en le
faisant imprimer au Frontispice de leurs Livres.
Mais les prieres réïterées que vous me faites , le
désir que j'ai d'empêcher , autant qu'il sera en
moi , plusieurs Enfans de famille , particulierement
ceux qui sont confiés à vos soins , d'être la
dupe de ce nouvel avanturier , l'occasion favorable
FEVRIER . 1731. 247
Table de venger l'insulte qu'il fait à tous les habiles
et honnêtes gens qui suivent une autre maniere
d'enseigner que la sienne , en les accusant
d'ignorance , d'injustice et de vanité ; tout cela
m'engage à parler malgré l'inclination que j'avois
à me taire.
Je vais donc faire trois choses. 1° J'expliquerai
la structure de son Bureau Tipographique , suivant
une Carte imprimée qui m'est tombée entre
les mains , sans quoi vous ne pouvez rien comprendre
non plus que bien d'autres à ce qui en
est dit dans le Mercure que vous avez lû. 2° Je
ferai voir qu'il est impossible d'enseigner et d'apprendre
bien aucune Langue et aucune Science
par le moyen de ce Bureau . 3 ° Qu'un bon Alphabet
est une Méthode au moins aussi facile
aussi courte , aussi avantageuse et bien plus
›
commode pour bien montrer à lire à un Enfant.
.
Figurez -vous donc d'abord , Monsieur , un
ouvrage de menuiserie en forme de Colombier
qu'on attache à un mur à la hauteur d'un Enfant
de 4. à 5. ans. Ce Colombier de bois est
coupé ou partagé en 210. petits ous , sept en
hauteur , et trente en longueur. in nteur de
cette belle piece de menuiserie les appelle tantôt
cassetins et cassetes , tantôt cellules et logetes . Un
de mes amis qui a lû les cinq Lettres sans en
comprendre ni la beauté ni l'utilité , soutient
qu'on devroit plutôt les appeller Boulins , puisque
toute la boisure se nomme Colombier.
Mais quelque nom qu'on veuille donner à ces
trous , il faut sçavoir qu'ils sont à peu près quarrés
selon les trois dimensions , et de telle grandeur
qu'un Enfant y peut faire entrer aisément
sa main. On met dans ces trous des cartes , sur
lesquelles sont écrites differentes choses, La premiere
rangée de 30. trous est posée sur la table
du
248 MERCURE DE FRANCE.
du Bureau , qui est au-dessous , et de la même
longueur ; elle est appellée par l'Auteur Premier
Bureau Abécedique , c'est - à -dire Alphabetique.
Les 26. premiers trous contiennent sur des
cartes les 24. lettres de l'Alphabet , tant petites
que majuscules , et l'j et l'v consonnes ; les 4 .
derniers sont pour l'E æ , l'E ∞ , &t , ff , ft
ch , ph , rh , th : on ne voit pas la raison pourquoi
on appelle premier ce Bureau Abécedique ,
puisqu'il n'y en a point de second qui porte ce
nom.
Quoiqu'il en soit , les deux rangées de trente
logettes ou boulins chacune , qui sont immédiatement
au dessus de la premiere , portent le nom
de Bureau Latin , qu'on auroit pû aussi bien ,
et même encore mieux , nommer Bureau Franfois
, puisque les 2. premieres logettes ne renferment
que les lettres de l'Alphabet , grandes et
petites , Romaines et Italiques , qui sont communes
au François aussi bien qu'au Latin , et que
les 4. suivantes sont pour les e ouverts et fermés
, qui sont propres seulement à la Langue
Françoise. Les 4. dernieres cellules sont destinées
à l'Histoire Sainte et Prophane , à la Géographie
et à la Fable. Vous connoissez donc déja
bien en détail le contenu des 90. premiers cassetins
compris dans les trois premieres rangées.
Montons présentement aux 120. qui nous restent
, et qui sont et dominent les uns sur les au
tres.
La quatrième et cinquiéme rangée porte le beau
titre de Bureau François - Latin , cependant on
ne trouve dans les 60. cellules qui le composent
rien qui soit particulier au Latin , si ce n'est la
Io et la 11. intitulées Tèmes à faire , Tèmes
faits. Voici les étiquetes des 58. autres : 1. à , à ,
2 bb , bb , la 3 , 4 , 7 , 12 , 16 contiennent c ,
>
FEVRIER. 1731. 249
mm ,
d , g , 1 , p doublés comme le b'en Romain et en
Italique. La 5 , 6 , 9 , 17 , 18 , 20 , 21 , 23 , 24
contiennent aussi en Romain et en Italique he ,
ph , hi , qu , rh , th , hu , xc , hy ; la 8. est intitulée
Magasin ; je ne sçais pas pourquoi. La 13
m ; la 14 ñ , nn ; la 15 eau , au ; la 19 ç ;
fç , ff , la 2 2 W , w
, W, vv ; la 25 Livrèt , au
dessus duquel mot il y a écrit 10 10 , et au dessous
15 15 ; cette cassete est aparemment un
reservoir de chifres . ) La 26 &c , & c ; la 27 ai ,
aient , oient ; la 28 æ
et ; la 29 S *
; la 30 contient trois signes
de l'Algebre , qui signifient le moins , le plus ,
l'égalité ; ils ont été mis là , sans doute , afin de
pouvoir faire accroire au Public que par le moyen
de ce Bureau on apprend les principes de l'Algebre
, comme tout le reste . Voilà la rangée inférieure
du prétendu Bureau François-Latin ;
voici la superieure.
J;
> oe , et ,
>
,
,
On trouve dans les I 2
? 3 4 , 6 , 8 et g
cellules les marques ou signes de ponctuation , ;
: .? ! ' apostrophe : les 5 , 7 , 10 , 12 , 13 , 14
et 15 renferment eu , gn , ch , ill , ui , oi , où en
Romain et en Italique. La 11 a les parentheses
( et les crochets [ ] . La 16 20 ã‚ẽ‚í‚õ ,
en Romain et en Italique ; la 21 30 les dix premiers
chiffres , soit Romains , soit Arabiques.
Les deux rangées superieures du Bureau Tipographique
qui sont chacune de 30. cellules comme
les autres portent,pour titreRudiment pratique de
la Langue Latine. C'est là ce qu'on regarde particulierement
comme un Chef- d'oeuvre d'invention
, qui est bien au- dessus de toutes les Méthodes
dont on s'est servi jusqu'à présent pour
enseigner le Latin. Voici néanmoins tout ce que
c'est dans les six premieres logettes de ces deux
dernieres rangées : on voit les cinq Déclinaisons
C latines
250 MERCURE DE FRANCE ,
>
>
as,
Latines a æ &c . les Pronoms latins et françois
ego , je , tu , tu , vous ; ille , il , elle , l'article
hic , ce , cette , ( on auroit du dire le Pronom
demonstratif; ) le Pronom relatif qui , qui , lequel
; les terminaisons , Pronoms , piam , re , les
termin . Noms orum , ibus . Les cinq logettes suivantes
, soit d'enhaut , soit d'enbas contiennent
le Présent , l'Imparfait , le Parfait , le Plusqueparfait
et le Futur , tant de l'Indicatif que du
Subjonctif des Verbes sum , amo , et aparemment
des trois autres Conjugaisons . Voilà déja 22 .
logettes bien marquées. Les deux suivantes sont
pour l'Impératif et l'Infinitif, esto , ama , esse .
amare. Les 25 et 26. pour les Gérondifs et Supins,
amando , amatu , et les Participes ans , ens,
Les 27 et 28 pour les terminaisons actives, o >
α amus , et les passives, or , aris , atur , amur.
Les 29 38. sont pour les Verbes Actifs , Passifs ,
Neutres , Irreguliers , Déponens , Communs
Substantifs , Vocatifs , Reciproques , Irreguliers
( qui sont ici marqués pour la seconde fois )
Defectueux , Impersonels. Les 39 et 40. sont
pour les terminaisons françoises des Verbes , er
des Noms et Pronoms. Les 41 et 42 pour les
Verbes Auxiliaires François. Les 43 et 44. pour
les Noms Substantifs et Articles françois. Les
45 et 46. pour les Adjectifs , Positifs , Comparatifs
et Superlatifs . Les 47 et 48. pour les Pronoms
demonstratifs et Possessifs . Les 49 et 50. pour
les Verbes François et Particules Françoises. Les
51 et 52. pour les Indéclinables in , úbi , vel ,
et autres aparemment. Les 53 et 54. pour les
genres hic homo. Les 55 et 56. pour les Déclinaisons
homo inis. Les 57 et 58. pour les
Conjugaisons amo , avi Atum are. Enfin les
59 et 60. po la Syntaxe , ego amo Deum.
Je ne dou point que cette énumeration des
>
>
logettes
FEVRIER. 17310
251
logettes et de ce qui y est contenu , ne vous ait
fort ennuyé ; je vous en demande pardon ; mais
j'en avois besoin pour prouver la deuxième proposition
que j'avois avancée. Je dis donc en second
lieu que par cette machine de bois en Colombier
, et par tous les Boulins et toutes les lo
gettes dont elle est composée , aucune Langue
ni aucune Science ne peut être bien enseignée
et bien apprise , quoiqu'en disent ses inventeurs
ou ses approbateurs.
Faut-il se mettre en frais pour le prouver , et
n'est-il pas évident à quiconque a du bon sens
que ni la Philosophie , ni la Rhétorique , ni la
Poëtique , ni les Auteurs Grecs et Latins , même
les plus faciles , qu'on fait expliquer dans les
plus basses Classes des Colleges , n'entreront ja
mais dans la tête d'un enfant à l'aide de cette
pure méchanique. Que dis- je ? il est même impossible
d'apprendre à écrire par ce moyen ; aussi
nos bonnes gens paroissent - ils avoir entierement
renoncé d'eux -mêmes à toutes ces connoissances
, puisqu'ils n'y ont pas même consacré une
seule petite logette.
>
Mais du moins diront- ils on apprendra
P'Histoire Sainte et Prophane , la Géographie er
la Fable ; car elles ont chacune leur cellule , qui
sont les quatre dernieres du Bureau Latin.
A cela je réponds qu'on les apprendra à peu
près comme l'Arithmétique et l'Algebre , ausquelles
sont destinées les 25 et 30. logettes de
la deuxième rangée du Bureau François- Latin ;
c'est-à-dire , que quelques Noms propres d'Empereurs
et de Rois , de grands Royaumes et de
grandes Villes , tirés des cellules où on les met-
, pourront entrer et rester dans la mémoire
de l'enfant , s'il en a , et si on a coin de lui rebatre
plusieurs fois la même che Or c'est un
tra
C avanta
252 MERCURE DE FRANCE
avantage qu'on trouvera pour le moins aussi grand
dans quelque Méthode que ce soit , si tout est égal,
soit de la part de l'enfant , soit de celle du Maître
, à moins qu'on ne veuille croire , comme le
croyent, sans doute, ces Messieurs , que les principes
des Arts et des Sciences ont une vertu particuliere
pour s'insinuer dans l'idée et dans la
mémoire d'un enfant , parcequ'ils sont écrits sur
des cartes , et qu'ils ont eu l'attouchement de sa
petite main , et du bois des cellules étroites qui
les tiennent comme en prison.
Mais qui peut douter , diront encore nos gens
enthousiasmés de leur Rudiment Pratique de la
Langue Latine , composé de 60. logettes et d'autant
de cartes pour le moins , qui peut douter
qu'avec un tel secours on n'enseigne et on n'apprenne
bien mieux les déclinaisons des Noms et
des Pronoms , les Conjugaisons de toutes sortes
de Verbes , les Genres , les Préterits , les Supins
et la Syntaxe Latine, qu'on ne les enseigneroit et
ne les apprendroit avec le secours du Rudiment
et des Maîtres ordinaires .
Qui en peut douter ? moi certainement , tant
je suis incrédule. Pour faire voir combien mon
doute est raisonnable , je ne veux que comparer
un endroit de la cinquiéme Lettre de l'Auteur
avec un autre du celebre M. le Fevre , sur la
maniere de faire des interrogations aux enfans.
כ כ
ラン
Lorsqu'on voudra interroger l'écolier sur les
Déclinaisons et sur les Conjugaisons ( dit ´notre
Abécediste dans le Mercure d'Octobre page
» 2123. ) il ne faut pas suivre la Méthode peu
judicicuse de ces Maîtres qui demandent troptôt
, par exemple : Comment fait Musa à
l'accusatif plurier ? Quel est le genitif plurier
de Dominus ? Quelle est la troisiéme personne
» du Futur Indicatif du Verbe amo ? Cominent
dit -on en Latin ils auroient aimé ? &c.
50
FEVRIER. 1731. 253
Voilà les propres paroles du Docteur Tipografique
dont nous avons pris la liberté de changer
l'ortographe , quoique sa troisième partie
du Volume du Maître contienne dit-il , en
trente et tant de pages une Réponse aux raisonnemens
ou aux préjugés de M. l'Abbé Regnier ,
dans son Traité de l'ortografe , et quelques reflexions
sur l'ortographe des Dictionaires de
Richelet , de Furetiere , de Trévoux , de l'Académie
Françoise et de l'Académie d'Espagne.
Ecoutons presentement M. le Fevre. » Comme
de toutes les parties mobiles de l'Oraison ,
n'y en a point de plus difficile que les Verbes
, ( dit-il dans sa Méthode pour commencer
les Humanités , à Paris 1701. page 12. ) il
5
il
faut s'y arrêter aussi beaucoup plus que
» sur les noms , jusqu'à ce que l'enfant puisse
répondre sur le champ , et sans varier , à ces
» petites Questions , par exemple : où est audiet?
et que veut-il dire en françois ? où est audivisset
? Audire ne se trouve - t'il point en plus
d'un ou de deux endroits où est amatum iri?
» &c. Quand une fois l'enfant est bien assuré
là- dessus , il est en beau chemin , si le Maître
» a les qualités qu'il doit avoir.
Ne voit-on pas une manifeste contradiction
entre ces deux manieres d'enseigner les premiers
principes ? Ainsi nous voici dans un défilé d'où
nous ne pouvons sortir qu'en disant que l'une
de ces deux Méthodes est bien plus judicieuse que
l'autre.
Le Buraliste ne manquera pas de soutenir har→
diment que c'est la sienne , et il citera en sa faveur
l'exemple de M. de la Valette , petit-fils de
M. Chirac , qu'il appelle un enfant celebre du
Bureau tipographique , ( page 19. de la seconde
des quatre premieres Lettres qu'il a fait impri-
Cij mer
54 MERCURE DE FRANCE
mer séparément ) ; il citera encore le petit Gos
sard , fils d'un Marchand Tapissier , le fils de
M. Durand , le petit Espagnol Hernandez del
Valle , le petit Guillot , un Savoyard de zo . ans
qui a appris à lire le latin à cet âge , par le moyen
de cette Méthode , ibid. page 20. et 21. Quel
miracle ! Il n'oubliera pas M. Chompré , Maître
de Pension dans la rue des Carmes , qui se sert
du Bureau tipographique pour les enfans ( page
22 ) , ni M. & Mad . Hervé , qui étant , dit-il ,
témoins du progrés surprenant de l'exercice du
Bureau typographique , en ont fait faire un de
quatre rangées de logettes pour Mlle leur fille
page 28 , ni enfin le Cardinal Lugo , qui dés
l'âge de trois ans sçavoit lire les imprimez et les
manuscrits ; ni le Tasse , qui à l'âge de trois ans
commença à étudier la Grammaire , qui fut envoyé
au College des Jesuites dès l'âge de quatre
ans , et fit sous ces habiles Maîtres de si grands.
progrès , qu'à sept ans il sçavoit parfaitement le
Latin et très-passablement le Grec ; ni le petit
Jean- Philippe Baratier de Schwalbach , qui commença
d'apprendre les Lettres avant l'âge de deux
ans , page II . 12. et 20.
Mais sans vouloir examiner tout ce qu'on dit de
tous ces enfans celebres , ni rien rabattre de leur
science prématurée , ne puis-je pas dire avec verité
que tous ces exemples ne font rien en faveur
du Bureau typographique , puisque certainement
ni le petit Lugo , ni le Taffe , ni Baratier , qui
sont les trois plus rares exemples cités , ne sont
point du tout redevables de leurs miraculeux progrès
aux cellules de bois dont la rare invention
est posterieure a
Quant aux autres , outre qu'on ne nous dit
point que le petit Durand et le petit Hernandez
me soient servis du Bureau , et qu'on nous fait
entendre
FEVRIER.
1731. 255
Entendre au contraire qu'ils ont suivi une autre
Méthode ; n'est-il pas évident que leur érudition ,
quelle qu'elle soit , vient plutôt de leur heureux
naturel et de l'habileté de leurs Maîtres , que de la
nouvelle machine Alphabetique.
11 n'en eft pas de même de la Méthode de M. le
Févre , qui étant toute fondée sur la raison et
l'experience , a dû produire et a produit des miracles
, sur tout dans la personne de Mad. Dacier,
sa fille , et d'un fils , qui ayant commencé a apprendre
le Latin et le Grec â dix ans seulement
suivant la pratique de M. le Fevre , qui me paroît
bien fondée , et sçachant alors seulement bien lire
et bien écrire, » lorsqu'il mourut vers la fin de
sa 14 année , avoit lû et expliqué deux fois l'I-
» liade d'un bout à l'autre , et rendoit raison des
parties aussi prestement qu'auroit pû faire un
assez bon Maîrre , sans balancer et sans hesiter
jamais. Il sçavoit aussi l'Eneide de Virgile de
même , Terence , Phedre , les Métamorphoses
» d'Ovide, Saluste, la premiere Comedie de Plau-
» te , la premiere et la seconde d'Aristophane ,
avec les trois premiers Livres de Tite- Live ,
outre les autres petits Auteurs qu'il faut sça-
» voir pour entendre ceux -ci , Eutrope , Aurelius
Victor , Justin , les Fables d'Esope , et les cinq
» Livres Historiques du Nouveau Testament. Ù
avoit encore appris à fond de son pere , qui étoit
aussi son Précepteur , la Grammaire Latine et la
Grecque, et il avoit entamé même l'Hébraïque à
T'âge de 13. ans. Enfin il n'ignoroit ni la Géogra
phie , ni la Chronologie , ni l'Histoire.
Voilà des faits certains et exposez au grand
jour ; voilà des témoins illustres et non suspects
de la bonté de la Méthode de M. le Fevre , qui a
été presque entierement suivie et même perfectionnée
en quelques points dans les meilleurs Col-
Ciiij leges
256 MERCURE DE FRANCE
ges de l'Université. Nos Méchanistes avec leur
Bureau typographique , pousseront- ils un enfant
aussi loin et en si peu de temps, et l'instruiront -ils
d'une maniere aussi solide des premiers principes
de la Langue Grecque , de la Latine , et de la
Françoise ? S'ils sont assez présomptueux , pour
ne pas dire assez fous , pour le promettre, se trous
verat- il quelqu'un qui soit assez sot et assez duppe
pour le croire ? Peut-être que oui , puisque selon
le Poëte Satirique , mais véridique ,
Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire.
Quoiqu'il en soit , nous pouvons conclure présentement
que les Méthodes ordinaires , sur tout
si elles sont semblables à celles de M. le Févre 2
sont bien au-dessus du Rudiment pratique de la
Langue Latine , qui est le troisiéme ou quatrième
Bureau de 60. Logettes , qui fait partie du Bureau
zypographique et general . Je pourois apporter encore
plusieurs raisons invincibles de cette même
verité ; mais je les omets pour abreger et passer
ma troisiéme proposition , d'autant plus que si
je la prouve , comme je l'espere j'aurai prouvé
encore une fois celle -ci . En effet si le Bureau typographique
n'apprend pas mieux à lire qu'un
bon Alphabet , à combien plus forte raison apprendra-
t-il encore moins bien qu'une bonne Mé
thode , les principes des Langues et des Sciences ?
Je dis donc en troisiéme lieu , quand nos Bibliothecaires
typographistes devroient se fâcher ,
que tout cet attirail de cartes écrites sur le dos ,
et de cassettes d'Imprimerie , n'est pas aussi bon
pour apprendre à lire , qu'un Alphabet en bon
ordre et bien digeré. On a vu dans la description
détaillée que nous avons faite du Bureau , qu'on
a sacrifié près de 100. cellules aux Lettres grandes
et petites , Romaines et Italiques , aux consonmes
doubles bb , ce , & c . et à la ponctuation . Un
bon
FEVRIER. 1731 . 257
ba ,
,
bon Alphabet dans les trois ou quatre premieres
pages, contient non - seulement les lettres simples,
mais encore presque toutes les syllabes qu'on peut
former par l'assemblage d'une voyelle et d'une ou
plufieurs consones, comme ,
be bi, bo , bu,
&c. bla, ble, bli, blo, blu , &c . ab , eb, ib, ob , ub ,
&c. ar , er , ir , or , ur , &c. stra , stre , stri ,
stro , stru, &c. L'Enfant les voit d'un coup d'oeil,
et s'accoutume à les prononcer presque lui seul.
par routine , avec le moindre secours du plus petit
Maître d'Ecole.
Or tout cela demande bien du temps dans le
nouveau Systême. Il faut que l'Enfant aille prendre
dans les logettes differentes les lettres qui
composent ces syllabes ; il faut un Maître bien
assidu et bien patient , tel qu'on en trouve peu ,
pour être toujours là present , et empêcher que
Enfant ne se trompe , ou le corriger quand il
s'est trompé.
Un seul Maître d'un médiocre sçavoir et d'une
médiocre exactitude , peut montrer à lire tout
à la fois à une cinquantaine d'Enfans , les obliger
à avoir tous ensemble les fixez sur le
yeux
même endroit , et les faire reprendre les uns par
les autres , ce qui les pique d'honneur et d'émulation
; et quand la leçon est achevée , chacun peut
emporter fon Livre avec foi à la maison , à l'Eglise
, à la promenade , et repasser ce qu'on lui a
fait lire. Le Bureau , au contraire , est très -embarassant
, on ne peut le faire fervir à trois ou
quatre tout à la fois ; il n'est pas portatif , et
P'Enfant , quand il le voudroit , ne pourroit pas
le mettre dans sa poche , il est d'une toute autre
mesure.
Un Alphabet s'achette 4 ou 5. sols ; un Bureau
est d'un bien plus haut prix , sur tout si on le fait
faire d'Ebene, comme l'Auteur semble le conseil-
Cv ley
258 MERCURE DE FRANCE
9A
ler aux Curieux et aux riches , vers la fin de sa
seconde Lettre , page 29. Un Alphabet ordinaire
contient 30 ou 40. pages , il est très -court et
très -clair. L'A B C de Candiac , dont on a obtenu
le privilege , mais qui n'est pas encore imprimé
est divisé en deux volumes qui contiennent 250.
leçons pour trois A B C Latins et trois François,.
et plus de cinq ou six cens pages , suivant le calcul
détaillé fait par l'Auteur , premiere Lettre
page 2 , 3 , 4 et 5. et seconde Let. page 23.et 24 ) .
Ce qu'on a mis dans le Mercure , pour donner
une idée et un précis de cet Ouvrage , est assez
obscur et confus , et à peu près du même gout
que l'Art de transposer toute sorte de Musique
donné au Public par le même Auteur en 1711.
dont deux celebres Musiciens qui l'ont depuis peu
examiné , à ma priere , avec attention , ont jugé
qu'il n'est pas clair , et que la plus grande utilité
qu'on en puisse tirer ,est de l'ignorer Parfaitement.
9%
Enfin un Alphabet ou on trouve des pages.
toutes entieres de syllabes et d'exemples de lectures
qui y sont proposez , peut servir aux Enfans
à bien employer ces premieres années de la vie ,
qui sont si précieuses , et donner matiere d'exercice
à leur mémoire , qui est alors la plus saine et
la plus parfaite de leurs facultez et presque la seule
dont ils puissent faire usage. Par lå on observe ce
beau précepte de Quintilien , ( L. 1. C. 1. ) Non
perdamus primum statim tempus atque eò
minus quod initia litterarum solâ memoriâ
constant; qua non modo jam est in parvis , sed
tum etiam tenacissima est . » Ne souffrons .
point qu'un Enfant perde ses premieres années,
et souffrons-le d'autant moins , que pour ces
commencemens de lettres il ne faut que de la
» mémoire , et que non-seulement les Enfans
en ont , mais qu'ils l'ont même très bonne et
très- fidele.
FEVRIER. 1731. 259
L'Auteur,qui cite quelquefois Quintilien quand
il croit qu'il lui est favorable , ne paroît pas faire
grand cas de ce précepte , puisqu'il ne parle jamais
d'exercer la mémoire des Enfans , et qu'il
paroît même peu approuver cette pratique , Lettre
5. page 2133. Ce qui est de certain , c'est
que son Systême et son Bureau typographique
n'y est point du tout favorable .
En voilà assez pour faire voir que ma troisiéme
proposition n'est pas moins veritable que la seconde,
et que l'Imprimerie en Colombier ne vaut
pas un A B C. bien composé et bien imprimé.
Avant que de finir cette Lettre , je fais une re
marque sur ce que l'Auteur dit , ( L. 2. p. 22. )
» que l'exercice du Bureau tipographique , bien
loin d'exposer les Enfans à être malades et à
rester nains et noüez , faute d'action , les entre
tient au contraire dans une bonne santé, dissipe
» peu à peu l'humeur noueuse qui les empêche de
> croître et leur allonge le corps , les bras et les
»jambes , dans la necessité où ils sont de prendre
» et de remettre les cartes aux plus hauts casse-
» tins du Bureau Typographique.
92
95
ود
Si cet avantage est aussi réel qu'on voudroit
nous le faire croire , pourquoi les Enfans gouvernez
par les Inventeurs de ce Bureau sont -ils
morts entre leurs mains ? Pourquoi le petit Candiac
, qui est si souvent cité dans ces Lettres comme
un prodige , et qui aimoit tant l'exercice du
Bureau Abecedique , n'a-t - il pas vécu au delà de
sa 8 ou 10 année? Au reste cette mort, qui d'une
part a été très-desavantageuse à l'Auteur de l'A
BC de Candiac , en lui enlevant un cher Disci →
ple ; lui a été d'une autre part assez avantageuse,,
puisqu'il peut nous alleguer sans cesse en faveur
de sa Méthode , un témoin que nous ne pouvons
ressusciter. D'ailleurs si on fait tant valoir le Bur
Cvj
ream
26 MERCURE DE FRANCE
reau , parce qu'il donne de l'exercice et de la santé
aux enfans , combien ne doit- on pas estimer
par cet endroit la coutume de les faire aller à pié
matin et soir aux petites Ecoles et aux Colleges ?
Je finis cette Lettre , qui vous paroîtra peutêtre
trop longue , par une reflexion de l'Auteur ,
qui m'a frappé , et qui ne peut manquer d'être
très-utile à un Lecteur judicieux et qui sçait faire
son profit de tout ce qu'il lit. On doit , dit - il ,
» ( L. 2. P. 27. ) regarder comme suspectes les
Méthodes mysterieuses et hierogliphiques , qui
annoncent & promettent des miracles , ou des.
choses au-delà de l'esprit humain : une bonne
Méthode exige la franchise et la generosité
» qu'inspire l'amour du bien public... L'incrédu
→ lité du Public n'est pas sans fondement, on voit
» tant de Charlatans , de visionnaires et d'impos-
» teurs , de toute classe , qu'il y auroit de la foiblesse
, de l'imprudence et même de la folie à
» les croire sur leur parole.
30
à
Quintilien ( L. 1. C. 1. ) après avoir recommandé
aux peres et aux meres de choisir pour
leurs enfans les meilleures Nourrices pour les allaiter
, et les meilleurs enfans de leur âge pour
leur tenir compagnie , ajoûte sur le choix des
Maîtres un précepte qui a beaucoup de rapport
ce qu'on vient de lire . A l'égard des Précepteurs
» qu'on donne aux Eafans , ce que j'ai , dit- il , à
recommander le plus , c'est qu'ils soient veritablement
habiles , ou qu'ils sçachent du moins
qu'ils ne le sont pas car je ne vois rien de
pire au monde , que ces gens , qui parce qu'ils
ont quelque legere teinture de Lettres , s'imaginent
être fort sçavans , et se donnent pour
tels . C'est en vain que vous voudrez les redresser;
ils croyent en sçavoir plus que tous les
Maîtres , et fiers de leur autorité comme ils
sont
FEVRIER . 2.61
173 .
"
5)
» sont ordinairement, ils enseignent leurs sottises
jusqu'à se mettre en fureur contre qui ose les
» contredire , souvent même leur ignorance ne
» nuit pas moins aux moeurs. De padagogis hoc
amplius ( dictum sit, ) ut aut sint eruditi planè,
quam primam esse curam velim aut se non
esse eruditos , sciant. Nihil enim pejus est irs
qui paulum aliquid ultra primas litteras pregressi
, falsam sibi scientia persuasionem induerunt.
Nam et credere pracipiendi peritis
indignantur , er jure quodam potestatis , que
ferè hoc hominum genus intumescit , imperiosi
atque interim savientes , stultitiam suam perdocent.
On voit par là , comme dit un de nos plus excellens
Poëtes , que le monde n'a jamais , manqué
de Charlatans , et que cette Science de tout tems
fut en Professeurs très - fertiles . Je suis , Monsieur
, &c..
Fermer
Résumé : LETTRE d'un Professeur de l'Université de Paris à un Principal de College de Province, sur l'ABC DE CANDIAC, OU LA BIBLIOTHEQUE DES ENFANS, OU LES PREMIERS ELEMENS DES LETTRES, &c.
Un professeur de l'Université de Paris adresse une lettre à un principal de collège de province pour discuter de la méthode d'enseignement appelée l'ABC de Candiac, qui a suscité des débats à Paris et a été adoptée dans certains collèges renommés. Cette méthode utilise un dispositif nommé Bureau Tipographique, composé de 210 compartiments contenant des cartes avec des lettres, des mots et des symboles. Le dispositif est organisé en plusieurs rangées dédiées à l'alphabet, au français, au latin, et à d'autres matières comme l'histoire et la géographie. Le professeur critique cette méthode, estimant qu'il est impossible d'enseigner correctement une langue ou une science par un moyen mécanique. Il remet en question l'idée que cette méthode faciliterait l'apprentissage des déclinaisons latines et des conjugaisons, comparant les recommandations de l'auteur de l'ABC de Candiac à celles de M. le Fevre, un éminent pédagogue. Le professeur conclut que les méthodes traditionnelles, avec un bon alphabet et des maîtres compétents, sont plus efficaces pour enseigner aux enfants. Le texte compare ensuite le Bureau typographique à la méthode de M. le Fevre. Le buraliste, promoteur du Bureau typographique, cite des exemples d'enfants célèbres ayant appris à lire grâce à cette méthode, mais le texte conteste la validité de ces exemples. Il souligne que des figures historiques comme le Cardinal Lugo et le Tasse n'ont pas utilisé le Bureau typographique. Le texte met en avant la méthode de M. le Fevre, basée sur la raison et l'expérience, et cite l'exemple de sa fille, Madame Dacier, et de son fils, qui ont fait des progrès remarquables en latin et en grec avec cette méthode. Le texte critique le Bureau typographique, le jugeant moins efficace qu'un bon alphabet bien structuré. Il souligne que le Bureau est encombrant, non portatif et coûteux, tandis qu'un alphabet est économique et pratique. Il conclut que les méthodes ordinaires, comme celle de M. le Fevre, sont supérieures au Bureau typographique pour enseigner la lecture et les principes des langues et des sciences. Enfin, le texte aborde les défauts des pédagogues et l'impact négatif de leur ignorance sur les mœurs. Il souligne que ces enseignants propagent souvent des sottises et se mettent en colère face à la contradiction. Leur manque de savoir peut nuire aux valeurs morales. Le texte insiste sur l'importance que les pédagogues soient soit très érudits, soit conscients de leur manque de connaissances. Il critique ceux qui, ayant acquis une fausse idée de leur savoir, se croient supérieurs et refusent d'apprendre des experts. Ces individus, gonflés d'un sentiment de pouvoir, se montrent arrogants et enseignent leur propre sottise. Le texte conclut en citant un poète qui affirme que le monde a toujours été rempli de charlatans et que cette 'science' a toujours trouvé des professeurs en abondance.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
2
p. 707-725
SECONDE LETTRE d'un Professeur de l'Université de Paris, à un Principal de Province, sur le Bureau Typographique.
Début :
Je viens présentement, Monsieur, à l'Abregé que nous donne [...]
Mots clefs :
Bureau typographique, Professeur de l'Université de Paris, Parnasse, Charlatans, Buriver, Réformateurs, Personnages, Badineries, Poème
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SECONDE LETTRE d'un Professeur de l'Université de Paris, à un Principal de Province, sur le Bureau Typographique.
SECONDE LETTRE dun Professeur
de l'Université de Paris , à un Principal
de Province , sur le Bureau Typographyque.
JauE viens présentement , Monsieur , à l'Abregé´
que nous donne le Buraliste de la petite Piece
du Professeur de Seconde , intitulée , Le Parnasse
réformé, ou Apollon à l'Ecole , qu'on pourroit
aussi nommer la Critique des Charlatans de la
menuë Litterature. Or afin que vous puissiez
mieux juger si cet abregé est exact et si la censure
de notre Docteur Abecediste est raisonnable , je
vais vous exposer d'abord le sujet de ce petit Dra
me, auquel il a jugé à propos de donner lui seul le
nom de Farce. La chose ne me sera pas difficile ,
puisque, malgré le secret synderetique recommandé aux Acteurs , je n'ai pas laissé d'avoir communication des Personnages , surtout de celui de Buriver....
Occasion et Sujet de la Piece.
Le jeudi 22. Août dernier , au College du Ples
sis-Sorbonne , à la fin de la Répresentation ordinaire de la Tragedie et avant la distribution des
Prix , onjoua cette petite Piece qui est d'environ
huit cent Vers. Elle est de la composition de Meta
708 MERCURE DE FRANCE
M. le Beau, Regent de Seconde, et a été applaus die par l'Assemblée qui étoit , comme de coûtume, très nombreuse et composée de toutes sortés de personnes d'élite. La nouveauté du sujet ,
jointe à la maniere dont il est traité, causa de fréquentes acclamations , et bien des personnes d'esprit et de distinction , avoüoient ingénument que
depuis long-temps elles n'avoient tant ri. Il est clair que l'Auteur a prétendu tourner en ridicule
les gens à systême , qui depuis environ vingt ans
ne sont occupez qu'à parler et à écrire contre les
Colleges , à en décrier la maniere d'enseigner , et à louer la leur sans mesure et sans retenue.
Ceux qui sont l'objet principal de la Critique
se réduisent à trois ou quatre. 1º . Celui , qui à
l'aide d'une Machine de bois appellée Bureau Ty
pographique ou Imprimerie en Colombier , et divisée en 180. Logettes ou Boulins , prétend enseigner à unenfant toutes sortes de Langues et tou--
res les Sciences , comme il s'en vante lui même,-
sur tout à la page 62. de sa 4º. Lettre . Ce Personnage est nommé Buriver. 2 ° . Celui qui par sa
Regle Monosyllabique ad et son unique leçon d'une demie heure , ne promet rien moins que de
mettre un Septiéme en état de faire la leçon
aux autres et de leur expliquer toutes sortes d'Auteurs Latins. C'est lui qui est appellés
Mr de la Minute. 3 °. Celui qui veut que les
Nourrices mêmes enseignent le Latin, et qui pour
faire gouter et apprendre plus facilement et plus
agréablement les lettres de l'Alphabeth aux enfans , conseille de leur faire avaler des Lettres de
Pain d'Epice , est nommé M. de l'Enthimeme.
4. Le Restaurateur et Réformateur des Gloses
interlineaires , qui ne fait pas un personnage à
part , mais à qui se rapportent ces six Vers de la seconde Scene De-
AVRIL. 1732. 709
De peur que vieux Auteurs, Hebreux , Grecs , on Latins,
› N'osent se soulever et faire les mutins ,
On les menace tous , s'ils ne veulent se taire ,
D'un supplice nommé Glöse Interlineaire ;
Oùgênez, empallez , difloquez , pourfendus ,
De leurs meilleurs amis ils seront méconnus.
Ces trois Réformateurs , Buriver , M. de la
Minute et de l'Enthimeme , avec Thibaud , Menuisier , et les trois Dieux , Jupiter , Apollon ets
Momus , sont en tout sept Personnages ou Acteurs qui parlent dans ce petit Drame, divisé en,
huit Scenes , dont voici le contenu.
Dans la première paroît Jupiter , qui étant tout étourdi du tintamare et du frácas des marteaux et
des Rabots dont onse sert pour fabriquer des Bu- reaux Typographiques , descend du Ciel sur le Parnasse pour voir ce que c'est , et dit avoir dépêché Mercure vers sonfils Apollon , pour avoir
là- dessus quelque nouvelle certaine.
Dans la seconde Scene Momus échappé des
Charlatans de la menuë Litterature , entre sur le
Théatre en courant , sans appercevoir Jupiter ,
qui l'oblige à s'arrêter et à lui dire de point en
point la raison du tapage qu'il entend sur le Pars
nasse. Momus la lui explique ainsi.
Jefumois dans un coin ma pipe d'ambroisie , ·
De mille mots confus la barbare énergie ,
Mefrappe tout-à-coup , Candiac , Cassetin ,
Blictric , bonnet picqué , Colombier , Magazin.”
Te cours de ce côté : si j'ai bonne memoire , ›
Je
710 MERCURE DE FRANCE
Je vais vous retracer ici toute l'histoire.
Unhomme pale , sec , monté sur deux treteaux ,.
Faisoit le diable à quatre , et chargé d'écriteaux ,
Crioit desonfaucet ; Orvietan specifique
Logico-Physico , Graco- Typographique
Antidote. d'erreur et de prévention ,
Par le moyen duquel sans application ,
Un enfant de deux ans , voire de deux semaines ,
Peut apprendre en joüant trois ou quatre douzaines
D'Arts liberaux Hebreu , Syriaque , Chinois ,
Arabe, Provençal, Grec , Picard, Ilinois,
ĽA, Bé, Cé réformé, pilotage , Chimie,
Lejeu de l'Oye, Algebre , Histoire , Astronomiez
Point de Livre sur tout , l'enfant enfera; mais
Il ne lira jamais que ceux qu'il aurafaits.
Devant notre homme étoit une Table magique,
Qu'il nomme par honneur , Table Encyclopedique.
Sur la Table regnoit un joli Colombier ,
Etiqueté par tout de morceaux de papier.
Chaque Boulin caré, large et long d'une carte ,
Niche aulieu de Pigeon , mainte belle Pancarte. ~
La les Suppins galans et les Conjugaisons ,
Dans ces compartimens de petites maisons ,
Sur leur Carte couchez d'une encre non pareille ,
Gisent en attendant que l'enfant les éveille.
Enfin , l'enfant parut avec un tablier ;
Notez cepoint, Seigneur , ear depuis le soulier ;
Jusqu'au boutdu bonnet tout tient dans ce systême ,
•
, .
L'Auteur
AVRIL. 1732.
751
L'Auteur du Tablier fit le patron lui-même ;
Et cet hommeplaisant et d'agréable humeur,
L'appelle joliment Barette de Docteur.
Momuscontinuant de raconter ce qu'il a vû, les
trois Charlatans sont amenez sur la Scene à point
nommé et d'une maniere très-vrai - semblable.
Car Jupiter ayant dit : oh la belle couvée !
Eh! commentpeuvent- ils sçavoir mon arrivée ?
Momus répond :
Ils ont des Espions , vous dis-je , en tout endroit ,
Et puis à vous cacher 1 vous n'êtes pas adroit.
1
Dans la troisiéme Scene paroissent donc les
trois nouveaux Méthodistes qui demandent à Jupiter la Ferme des Sciences et des Beaux- Arts.
Buriver , dont le personnage nous a été commu
niqué en entier , parle ainsi :
Le Seigneur Jupiter est un très-galant homme ,
Je l'estimai toujours ; maisje ne sçais pas comme,
Unpere peut si mal élever ses enfans
Ils sont pour la plupart ineptes , ignorans ,
En bécare , en bémol. En un mot pour tout dire ...
Je gage qu'Apollon même ne sçait pas lire:
Ne sçaitpas lire? Non. Je veux pour votre honneur,
MoiBuriver , en faire un prodige , unDocteur;
Si deux ans seulement , sans nulle redevances,
Vous me voulez donner la Ferme des Sciences ;
Oui , je réformerai le Parnasse , et cela,
Sans Livre aucun , sinon ce jeu de Cartes-là.
Il tire des Cartes de sa poche,
712 MERCURE DE FRANCE
Momus , en s'avançant vers lui ,
Honneur à l'As de Pique.
Buriver.
Ehpoint de mommerie;
Parlez raison , Momus , une fois en la vie.
Ces Cartes sur leur dos portent mon Alphabet.
Tenez, lisez d'un ton intelligible et net.
Momus prend les Cartes et lit:
A. bé. cé. dé. e. fé.....fé?
Buriver.
Cela vous étonne?
Momus.
C'est ef apparemment.
Buriver.
Voyez comme il raisonne
Mais monpetit ami , dites- vous pas bé, dé?
Sans doute.
Momus.
Buriver se fachant..
Ehpourquoi donc ne direz-vous pasfé
Vous prétendez dans bé transposer la voyelle,
Pourquoi , pourquoi dans efse préposera-t'elle ?
Quelabus ? quelle erreur ? quelle stupidité ?
Moije veux redresser cette inégalité.
Je veux comme Amadis , courir toute la Terre ,
Au vulgaire alphabet ,faire une illustre guerre :
Da Lance aupoing, à pied, on s'il veut à cheval,
Lui
AVRIL. 1732 713
Lui faire confesser qu'il n'est qu'un animal;
Et dans tout le Païs de la Litterature ,
L'envoyerfaire aveu de sa déconfiture
Il jette Momus à terre.
Momus couché par terre et embrassant
le pied de Buriver.
Dom Alphabeticos , genereux Chevalier ,
Réparateur des torts ; je suis vaincu , quartier.
Modereles transports de ton ardente bile ,
Je blâme comme toi la voyelle incivile.
Buriver ôte son pied.
Je suis ton prisonnier.
Momus saute sur son dos.
Ce maudit turlupix
Buriver.
Laissez-moi , finissez,
Jupiter fait finir à Momus ses badineries , ets
P'envoye chercher Apollon , à la décision duquel
il remet toute cette affaire. Jupiter dans la quatriéme Scene adresse la parole aux trois contendans , et leur dit :
Messieurs , votreprojet me semble merveilleux ;
Mais ce projet pour vous est un peu périlleux.
Je connois Apollon , pour vous parler sans feinte,
Il est un peu mutin et sujet à la quintė.
Le pauvre Marsias le traita d'ignorant,
Il l'écorcha tout vif; s'il enfaisoit autant ,
Malgré vos grands secrets , votre litterature ,
Vous
714 MERCURE DE FRANCE
Pous seriez, ce me semble, en mauvaise posture.
Chacun des trois répond à son tour et de la'
maniere qui convient à son caractere. Buriver dit :
Pour moije ne crains rien , et ma Philosophie,.
Me met seul à l'abri des craintes de la vie.
Après tout , Apollon n'est pas un querelleur ,
Et c'estun ignorant d'une fort douce humeur.
Je l'ai dit quelque part , et la pensée est belle.- 1
Si contre mon Projet l'Univers se rebelle ,
Je m'en étonne , aussi c'est un projet tout d'or ;·´
Et s'il le reçoit bien . je m'en étonne encor ;
Maisla Race future à son tour étonnée ,
Exaltant mes efforts , dira dans telle année ,
ParutJean Buriver , un dédale nouveau ,
Incomparable Auteur du merveilleux Bureau,
Qui rabattit l'orgueil des Sciences antiques ,
Et des Arts liberaux fit des Arts mécaniques.
Par lui le Savetier gai sur son tabouret ,
Peut en Hebreu siffler ainsi qu'un Massoret ;
Par lui les Perroquets , les Linottes , les Merles ;
Sçavent parler latin comme enfiler des perles.
Ah! s'il eût plus vécu , l'on eût par ses secrets ,
Viparler les Boiteux et marcher les Muets.
Voilà ce qu'on dira ; me nommant Trismegiste ,
Ou l'Hercule gaulois ; et le Chronologiste , ·
Frappé de mon grand nom oubliera son dîné ,
Pour sçavoir à quelle heure , en queljour je suis néEt
AVRIL. 173.2. 715
Et les petits garçons instruits à ma maniere ,
Feront sur mon tombeau l'école buissonniere.
Pour depareils honneures, oui , je m'exposerai.
Au milieu du Parnasse , ici je dresserai ,
Ma Table, mes Boulins , mes Cartes , mon Systême
En dépit d'Apollon et de la raison même;
Si les Muses en corps osent me chicanner,
Je les empêcherai bien-tôt de raisonner.
Je vous prendrois Talie , Euterpe , Calliope,
Et les amenuisant à grands coups de varlope.
Chacune en son Boulinje vous les taperois ,
Et la montrantle col , écarquillant les doigts ,
CommePigeons patus , ces Déesses si fieres ,
Apprendront à parler le jargon des Volieres.
Cependant dans la cinquiéme Scene arrive
Apollon , que Momus , par ordre de Jupiter ,
avoit mis au fait , en lui expliquant les trois Systêmes , et lui contant en chemin toute l'affaire
sur quoi il devoit prononcer. Il se contente donc
de leur faire expliquer tour-à-tour les utilitez de
leurs Systêmes.lls disent tous des choses plus ridicules les unes que les autres.
Buriver.
Pour les utilitez que contient mon Ouvrage,
J'en vois trois cens dix-huit, quelque peu davantage.
Primo. J'ai remarqué que les jeunes enfans ,
Entre les mains de qui l'on met des Rudimens ,
Marmotant leurs leçons et dodinant la tête,
Mangent leur Livre ains que pâtez de Requêtes.
J'ai
716 MERCURE DE FRANCE
î
J'ai vu même un enfant qui n'étant qu'à bonus,
Avoit déja mangé musa , vir , Dominus.
Je vous laisse àpenser si c'est viande indigeste ;
Et quatre mois après il eut mangé le reste.
Momus.
Comment! il avala les cinq déclinaisons ?
Buriver.
Baste ! et Noms et Pronoms , quatre Conjugaisons,
Syntaxe, tout étoit passépar l'Esophage.
Vous voyez comme moi , quel étrange ravage,
Fit dans son estomac ce mets empoisonneur ,
Plus coriace encor qu'un sac de Procureur.
Moi , toujours attentifau bien de la Patrie ,
Pour rompre les effets de cette fantaisie,
Je m'évertue et dis trouvons des Rudimens,
Durs, solides , massifs , à l'épreuve des dents.
DesRudimens de bois ; et sur cette pensée ,
Bientôt de mon Bureauje meformai l'idée.
Secundo. Dans le cours de mes Refléxions ,
Carje suis très-fécond en Observations ,
Je voyois que l'enfant par coûtume abusive,
Pour tourner les feuillets consumoit sa salive ,
Et dessechoit par là tous les sucs nourriciers ,
Qui de sonpetit corps arrosent les sentiers.
La chose meparut d'un préjudice extrême ;
Je rêvai là-dessus , et me dis à moi-même,
Invente, Buriver, quelque Livre nouveau,
DuqueL
AVRIL. -17320 717
Duquel tous les feuillets se rangent de niveau ;
L'enfant de sa leçon verra tout l'étalage,
Sans se mouiller le pouce et sans tourner la page.
Fe restaifort long- temps à rêver sur ce point.
Tout ce queje trouvois ne me contentoit point ;
Enfin , par un effort de l'imaginative ,
Quej'ai, sans vanité , très- brillante et très-vive ,
Je m'avisai qu'un Jeu de Cartes dePiquet
Venoit comme de cire à remplir mon Projet.
Les Cartes à present sont le livre à la mode ;
C'est des honnêtes gens le Digeste et le Code.
Leursprécieux feuillets volans et détachez,
-Tout le longd'un Bureau l'un de l'autre approchez ,
N'auront pour se tourner aucun besoin du pouce.
L'enfant conservera cette subtile mousse,
Qu'il dépensoit jadis en dépit des poulmons,
Et d'un coup d'oeil , à sec , apprendra ses leçons ,
Augrand contentement des glandes salivaires.
Ces deux utilitez , je crois , sont assez claires.
Assurément.
Apollon.
Buriver.
Et si vous n'étiez pas contens ,
Je vous dirois encor ....
Apollon.
Nous n'avons pas le temps.
Buriver.
Que mon Systême apprend à faire des capelles Qu'il
718 MERCURE DE FRANCE
Qu'il affermit les reins , soulage les aisselles « …«
Il suffit:
Apollon.
Buriver.
Quel'enfant , ferme sur ses talons ,
Sçaurapirouetter , marcher à reculons....
C'en est trop
Apollon.
Buriver.
Que le monde admirant mamaniere,
Mefera des Beaux Arts le grandPorte Banniere ,
Et queje passerai pour un Confucius.
Sur ces entrefaites Thibaud , Menuisier de Buriver , revient du Parnasse et raconte en patois
et d'une maniere fort plaisante , comment les
Muses ont renversé et brisé les Bureaux qu'il
faisoit sur le Parnasse pour M. Buriver. Apollon
donne de l'argent à Thibaut pour r'avoir des Outils , approuve ce que les Muses ont fait, comme
étant fait par son ordre , et conseille aux trois
Réformateurs de s'en retourner dans leur famille,
à l'exemple de Thibaut , ou bien d'aller habiter
l'Ile des Perroquets , et là ,
Au Peuple bigarré débiter leurs caquets.
Ils se recrient sur ce Jugement , sur tout Bu
river , qui en appelle à Jupiter , M. de l'Enthi meme ayant dit :
Prononça-t'onjamais Jugement plus inique !
Buriver de son côté répond :
Non, votre procedé n'est point abécédique.
Et
AVRIL. 17320 719
Et je dirai toûjours qu'injustement honni,
Victrix causa Diis , sed victa Catoni.
Après le départ des Charlatans , la Piece finit par ces deux Scenes.
Jupiter.
Bon,les voilà partis ; desormais du Parnasse,
Ayez soin , Apollon , d'éloigner cette race,
Sesont autant de rats , qui la bourse rongeans ,
Tournent à leur profit la sottise des gens.
Momus.
Pour les attraper tous , mettez sur les lisieres ,
Tout autour duVallon beaucoup de sourissieres.
Suspendez en dedans des bourses pour appas ;
Mesgens yviendront mordre, ils n'y manquerontpas,
Et la trape sur eux incontinent baissée ,
La machine dûment sassée et ressassée ;
Envoyez-les någer dans le fond du bourbier.
Je m'en vais de ce pas enfaire expedier ,
Detoutes les grandeurs.
Jupiter.
J'approuve ton idée.
Momus.
Si nous allions la haut boire quelque gorgée ,
De doux etfrais Nectar , car l'air est si salé!
Et puis leurs sots discours m'ont sifort alteré .. •
Jupiter.
Momus dit d'or, allons.
E
Apollon
720 MERCURE DE FRANCE
Apollon seul.
Je vous suis tout à l'heure ;
Maisje ne voudrois pas quitter cette demeure
Sans récompenser ceux dont le sage travail ,
De tous ces Triacleurs ignore l'attirail ,
Et dont l'esprit guidépar des gens pleins de zele
N'a point d'autresecret qu'une étude réelle.
Venez, Enfans chéris , recevoir ces Présens ,
Dontj'aime à couronner vos succès tous les ans.
Vous voyez à present bien clairement , Monsieur , que ce petit Poëme n'est pas si méprisable qu'une Partie interessée le vouloit faire croire
et que le stile en est un peu plus agréable que celui des lettres sur le Bureau Typographique,
C'est ce qui a donné lieu à une refléxion très judicieuse , d'une personne en place, et qui se con- noît à ces sortes de Pieces ; sçavoir , que pour ré
futer parfaitement cette Lettre- cy et toutes les
autres , il ne faudroit que faire imprimer la petite
Piece de M. le Beau. Ecoutons présentement le
Buraliste, et voyons s'il parlera mieux que le Poëte
ne le fait parler.
2
Pour revenir à cette petite Piece dont le sujet devoit , disoit-on , s'annoncer de lui-même, die
notre Docteur , après la longue et inutile digression sur la chute d'un petit Echaffaut ; Momus ouvre la Scène en se tenant les côtez de rire du
projet ridicule de certains Avanturiers de la menue
Litterature , qui s'érigeant en Réformateurs du Par- nasse , voudroient renvoyer les Muses àl'école et remettre Apollon lui-même à l'abécé. Jupiter , person—
nage entierementinutile , et qui ne sert au plus qu
multiplic
AVRIL 17320 721
multiplier les Rôles de la Piece pour le compte du
Régent qui en est l'Auteur , vient demander à Momus quel est le bruit des scies et des marteaux qu'on entend sur le Parnasse ? Momus lui répond, que c'est
une Manufacture de Bureaux Typographiques qu'on
•veut y établir et dont un visionnaire nomméM.Bu.
river , vient demander à Apollon le privilege ;Apol
lon survient, et entendant parler de Buriver, demande à Momus , quelle espece d'homme est ce Buriver!
Momus lui dit que c'est un fol sérieux , qui croit
avoir une mission pour changer le nom des lettres de
l'Alphabet, et qui a tellement à cœur de mettre à
profit les premieres années de l'enfance qu'il veut absolument , au dire de l'Auteur , qu'on apprenne à
lire aux enfans dès le maillot , pour réparer le temps
qu'ils ontperdu dans le ventre de leur mere.
Ce n'est point Momus qui ouvre la Scene, c'est
comme on l'a vû , Jupiter , qui pour les raisons
marquées , descend du Ciel. C'est lui aussi qui , à
proprement parler , ferme la Scene en confirmant
le Jugement rendu par Apollon ; c'est lui qui reste sur la Scene du commencement à la fin , qui
envoye chercher son fils Apollon , et qui le premier donne audiance aux Charlatans , et qui les
entend encore parler après l'arrivée d'Apollon.
Bien loin donc que Jupiter soit un personnage
entierement inutile. C'est , à le bien prendre , le
plus utile et le plus nécessaire de toute la Piece ,
puisque selon qu'il convient à sa nature et àsa
souveraineté , il agit en tout et par tout comme
cause premiere.
Il faut que le Buraliste soit bien ignorant ou
bien soubçonneux , et qu'il juge des autres par
hui- même , quand il avance avec assurance que la
multiplication des Rôles est pour le compte du
Régent. S'il eut voulu prendre la peine de s'in- Eij former
22 MERCURE DE FRANCE
former de la coûtume de ce College par rapport
aux Tragédies , comme il le pouvoit facilement ,
et comme il le devoit ; voulant en parler , il au- roit appris que ce sont les Acteurs qui font la dépense , et que , soit qu'il y ait une petite Piece,
soit qu'il n'y en ait point , soit qu'elle soit longue , soit qu'elle soit courte ; soit qu'il y ait deux
ou trois Rêles , soit qu'il y en ait six ou sept , i
ne leur en coute ni plus ni moins , et que par
consequent le Régent n'y trouve ni plus ni moin
son compte. Tout ce qui lui en reste c'est le tra
vail de la composition et la gloire du succès.
Enfin il paroît par toute cette exposition du
sujet que le Docteur Abécédiste ne sçait pas
mieux les regles de la Comédie que celles de l'ortographe , et qu'il ignore parfaitement que M. Racine dans la Préface sur la Comédie des
Plaideurs , soutient que les Poëtes Comiques ont
raison d'outrer le ridicule et de le pousser au-delà
de la vrai - semblance. Je le renvoye donc à cer
ilustre Auteur et aux autres que j'ai citez dans
les regles de poëtique en traitant de la Comédie
page 326 342.
Apollon , continue le Buraliste , ayant donné or
dre de l'introduire , on voit entrer M. Buriver ,
suivi de deux autres Réformateurs ausquels on ne
somprend rien , et qui n'étant là que pourfaire nombre, ne servent, comme on a dit de Jupiter , qu'a
multiplier les personnages de la Piece. L'Auteurfaiz
ensuite exposer à M. Buriver le projet et lapratique
de sa Reforme, de la maniere du monde la plus
platte et la plus insipide aux yeux des Spectateurs -
mais d'une maniere très-ingénieuse aux yeux des
Régens, qui trouvent que cette Piece pétille d'espriz.
On en peutjugerpar l'exemple suivant ; pour epêcher les enfans de ronger leurs Livres, Buriver ,
hiton
AVRIL. 1732:
dit-on, a imaginé de leur donner des Rudimens de
bois , et d'en mettre les leçons sur des Cartes détachées , pour les empêcher d'épuiser leur salive et
d'user leurpouce à en tourner les feuillets. Voilà les
gentillesses que l'Auteur met dans la bouche de
M.Buriver , et il n'a eu garde defaire un mauvais
usage de son esprit , en lui faisant dire , pour prou
ver les effets merveilleux de sa Méthode, que c'étoit
par son moyen que la Chienne de la Foire S. Germain avoit appris à lire , tant il a eu soin d'éviter
les basses plaisanteries , quoique plus naturelles et
plus propres à son sujet.
Pour réfuter en peu de mots cet exposé , il suffit de relire ce que nous venons de dire. Ce n'est
point Apollon qui donne ordre d'introduire le seul Buriver ; les trois Charlatans sont depuis
long- temps sur la Scene , lorsque ce Dieu amené
par Momus , arrive pour les juger. On comprend
partement bien pourquoi deux autres Réfor- mateurs suivent Buriver ; c'est pour lui disputer
la victoire et engager Jupiter à prononcer contre
son Systême en faveur du leur ; ils mettent en
pratique le principe qu'ils ont lû dans la seconde
Lettre , page 27. où ils parlent ainsi : On voit tant de Charlatans , de visionnaires et d'imposteurs
de toute classe , qu'il y auroit de lafoiblesse , de l'imprudence et même de la folie , à les croire tous sur
leur parole : C'est à dire en deux mots , qu'ils se
regardent et se traitent tous réciproquement de
Charlatans, de visionnaires et d'imposteurs.
Si le Buraliste dit que le Poëte fait exposer
Buriver les utilitez de son Systême de la maniere
du monde la plus platte et la plus insipide aux
yeux des Spectateurs ; vous comprenez aisément ,
M. qu'il n'a garde de dire autrement, et que c'est
plutôt son propre interêt que la verité qui le fait
parler , &c. E iij Pour
724 MERCURE DE FRANCE
Pour ce qui est de la Chienne de la Foire , qui n'avoit point du tout affaire ici , le Buraliste en
parle avec une certaine complaisance , parce qu'il croit avoir mis en poudre l'objection que lui
avoit faite à ce sujet le Grammairien de Ventabren, c'est-à- dire, qu'il s'étoit faite à lui-même.
Pour moi je pense qu'il auroit fait bien plus săgement de n'en point parler du tout , et que biendes personnes pourroient , avec raison , mettre
cette objection bien au-dessus de la réponse.
a
Enfin, dit le Buraliste , un Menuisier nomméThibaut,annoncepour dénouement queles Muses viennent
de mettre enpieces tous ses Bureaux, de briser ses Outils et de lui rompre ses Regles surle dos , et ilfinit la
Piece ense proposant de retourner à sa Boutique, et en conseillant à M.Buriver de le suivre et de devenir son
garçon. C'est ainsi que desgens de College s'efforcent
de tourner en ridicule la Méthode du Bureau , pendant que les personnes les plus sages de la Villet de la Cour ,font gloire d'en reconnoître l'utilité , et que
cette Méthode a l'avantage d'être employée à l'ins- truction des Enfans de France.
Pour avoir le véritable dénouëment , donnezvous seulement la peine de relire les deux dernieres Scenes rapportées plus haut ; vous verrez que
du commencement à la fin le sujet de la Piece
s'arrange, s'explique, et s'annonce de lui- même
comme l'avoit promis le Professeur. C'est ce qui
arrive dans toutes les bonnes Pieces , même dans .
celles qu'on représente pour la premiere fois et
dont on sçait à peine le nom. Cependant le nouveau Méthodiste ne trouve cette petite Comédie
très ingénieuse qu'aux yeux des Régens du College , mais la plus platte et la plus insipide du
monde à ceux des Spectateurs. M. le Beau
M. Gaullyer, et tous ceux q ne sont pas pourLe
?
AVRIL. 1732. 735
le Bureau , sont des gens ignorans , vains , présomptueux, entêtex , envieux , de mauvaisefoi , c.
Ce sont de vains Déclamateurs , de petits génies.
des Maîtres mercenaires , indifferens pour le bien
public et pour la bonne éducation , &c. C'est ainsi
qu'un homme sans science et sans autorité s'efforce de calomnier sans modération et sans pudeur, une infinité de très- honnêtes et très- habiles gens , et de mépriser toutes les meilleures et
les plus anciennes Méthodes tandis que les personnes les plus illustres et les plus sçavantes de la
Ville et de la Cour , de l'Epée et de la Robe ; en
un mot, de tous les differens Etats , se sont toujours fait honneur d'en reconnoître l'utilité ,
que ces Méthodes ont toujours eu et ont encore
l'avantage d'être employées à l'instruction de
toute l'Europe , et même à celle des Princes ,
Rois et des Empereurs de l'Univers , &c.
et
des
***: ***:*****
de l'Université de Paris , à un Principal
de Province , sur le Bureau Typographyque.
JauE viens présentement , Monsieur , à l'Abregé´
que nous donne le Buraliste de la petite Piece
du Professeur de Seconde , intitulée , Le Parnasse
réformé, ou Apollon à l'Ecole , qu'on pourroit
aussi nommer la Critique des Charlatans de la
menuë Litterature. Or afin que vous puissiez
mieux juger si cet abregé est exact et si la censure
de notre Docteur Abecediste est raisonnable , je
vais vous exposer d'abord le sujet de ce petit Dra
me, auquel il a jugé à propos de donner lui seul le
nom de Farce. La chose ne me sera pas difficile ,
puisque, malgré le secret synderetique recommandé aux Acteurs , je n'ai pas laissé d'avoir communication des Personnages , surtout de celui de Buriver....
Occasion et Sujet de la Piece.
Le jeudi 22. Août dernier , au College du Ples
sis-Sorbonne , à la fin de la Répresentation ordinaire de la Tragedie et avant la distribution des
Prix , onjoua cette petite Piece qui est d'environ
huit cent Vers. Elle est de la composition de Meta
708 MERCURE DE FRANCE
M. le Beau, Regent de Seconde, et a été applaus die par l'Assemblée qui étoit , comme de coûtume, très nombreuse et composée de toutes sortés de personnes d'élite. La nouveauté du sujet ,
jointe à la maniere dont il est traité, causa de fréquentes acclamations , et bien des personnes d'esprit et de distinction , avoüoient ingénument que
depuis long-temps elles n'avoient tant ri. Il est clair que l'Auteur a prétendu tourner en ridicule
les gens à systême , qui depuis environ vingt ans
ne sont occupez qu'à parler et à écrire contre les
Colleges , à en décrier la maniere d'enseigner , et à louer la leur sans mesure et sans retenue.
Ceux qui sont l'objet principal de la Critique
se réduisent à trois ou quatre. 1º . Celui , qui à
l'aide d'une Machine de bois appellée Bureau Ty
pographique ou Imprimerie en Colombier , et divisée en 180. Logettes ou Boulins , prétend enseigner à unenfant toutes sortes de Langues et tou--
res les Sciences , comme il s'en vante lui même,-
sur tout à la page 62. de sa 4º. Lettre . Ce Personnage est nommé Buriver. 2 ° . Celui qui par sa
Regle Monosyllabique ad et son unique leçon d'une demie heure , ne promet rien moins que de
mettre un Septiéme en état de faire la leçon
aux autres et de leur expliquer toutes sortes d'Auteurs Latins. C'est lui qui est appellés
Mr de la Minute. 3 °. Celui qui veut que les
Nourrices mêmes enseignent le Latin, et qui pour
faire gouter et apprendre plus facilement et plus
agréablement les lettres de l'Alphabeth aux enfans , conseille de leur faire avaler des Lettres de
Pain d'Epice , est nommé M. de l'Enthimeme.
4. Le Restaurateur et Réformateur des Gloses
interlineaires , qui ne fait pas un personnage à
part , mais à qui se rapportent ces six Vers de la seconde Scene De-
AVRIL. 1732. 709
De peur que vieux Auteurs, Hebreux , Grecs , on Latins,
› N'osent se soulever et faire les mutins ,
On les menace tous , s'ils ne veulent se taire ,
D'un supplice nommé Glöse Interlineaire ;
Oùgênez, empallez , difloquez , pourfendus ,
De leurs meilleurs amis ils seront méconnus.
Ces trois Réformateurs , Buriver , M. de la
Minute et de l'Enthimeme , avec Thibaud , Menuisier , et les trois Dieux , Jupiter , Apollon ets
Momus , sont en tout sept Personnages ou Acteurs qui parlent dans ce petit Drame, divisé en,
huit Scenes , dont voici le contenu.
Dans la première paroît Jupiter , qui étant tout étourdi du tintamare et du frácas des marteaux et
des Rabots dont onse sert pour fabriquer des Bu- reaux Typographiques , descend du Ciel sur le Parnasse pour voir ce que c'est , et dit avoir dépêché Mercure vers sonfils Apollon , pour avoir
là- dessus quelque nouvelle certaine.
Dans la seconde Scene Momus échappé des
Charlatans de la menuë Litterature , entre sur le
Théatre en courant , sans appercevoir Jupiter ,
qui l'oblige à s'arrêter et à lui dire de point en
point la raison du tapage qu'il entend sur le Pars
nasse. Momus la lui explique ainsi.
Jefumois dans un coin ma pipe d'ambroisie , ·
De mille mots confus la barbare énergie ,
Mefrappe tout-à-coup , Candiac , Cassetin ,
Blictric , bonnet picqué , Colombier , Magazin.”
Te cours de ce côté : si j'ai bonne memoire , ›
Je
710 MERCURE DE FRANCE
Je vais vous retracer ici toute l'histoire.
Unhomme pale , sec , monté sur deux treteaux ,.
Faisoit le diable à quatre , et chargé d'écriteaux ,
Crioit desonfaucet ; Orvietan specifique
Logico-Physico , Graco- Typographique
Antidote. d'erreur et de prévention ,
Par le moyen duquel sans application ,
Un enfant de deux ans , voire de deux semaines ,
Peut apprendre en joüant trois ou quatre douzaines
D'Arts liberaux Hebreu , Syriaque , Chinois ,
Arabe, Provençal, Grec , Picard, Ilinois,
ĽA, Bé, Cé réformé, pilotage , Chimie,
Lejeu de l'Oye, Algebre , Histoire , Astronomiez
Point de Livre sur tout , l'enfant enfera; mais
Il ne lira jamais que ceux qu'il aurafaits.
Devant notre homme étoit une Table magique,
Qu'il nomme par honneur , Table Encyclopedique.
Sur la Table regnoit un joli Colombier ,
Etiqueté par tout de morceaux de papier.
Chaque Boulin caré, large et long d'une carte ,
Niche aulieu de Pigeon , mainte belle Pancarte. ~
La les Suppins galans et les Conjugaisons ,
Dans ces compartimens de petites maisons ,
Sur leur Carte couchez d'une encre non pareille ,
Gisent en attendant que l'enfant les éveille.
Enfin , l'enfant parut avec un tablier ;
Notez cepoint, Seigneur , ear depuis le soulier ;
Jusqu'au boutdu bonnet tout tient dans ce systême ,
•
, .
L'Auteur
AVRIL. 1732.
751
L'Auteur du Tablier fit le patron lui-même ;
Et cet hommeplaisant et d'agréable humeur,
L'appelle joliment Barette de Docteur.
Momuscontinuant de raconter ce qu'il a vû, les
trois Charlatans sont amenez sur la Scene à point
nommé et d'une maniere très-vrai - semblable.
Car Jupiter ayant dit : oh la belle couvée !
Eh! commentpeuvent- ils sçavoir mon arrivée ?
Momus répond :
Ils ont des Espions , vous dis-je , en tout endroit ,
Et puis à vous cacher 1 vous n'êtes pas adroit.
1
Dans la troisiéme Scene paroissent donc les
trois nouveaux Méthodistes qui demandent à Jupiter la Ferme des Sciences et des Beaux- Arts.
Buriver , dont le personnage nous a été commu
niqué en entier , parle ainsi :
Le Seigneur Jupiter est un très-galant homme ,
Je l'estimai toujours ; maisje ne sçais pas comme,
Unpere peut si mal élever ses enfans
Ils sont pour la plupart ineptes , ignorans ,
En bécare , en bémol. En un mot pour tout dire ...
Je gage qu'Apollon même ne sçait pas lire:
Ne sçaitpas lire? Non. Je veux pour votre honneur,
MoiBuriver , en faire un prodige , unDocteur;
Si deux ans seulement , sans nulle redevances,
Vous me voulez donner la Ferme des Sciences ;
Oui , je réformerai le Parnasse , et cela,
Sans Livre aucun , sinon ce jeu de Cartes-là.
Il tire des Cartes de sa poche,
712 MERCURE DE FRANCE
Momus , en s'avançant vers lui ,
Honneur à l'As de Pique.
Buriver.
Ehpoint de mommerie;
Parlez raison , Momus , une fois en la vie.
Ces Cartes sur leur dos portent mon Alphabet.
Tenez, lisez d'un ton intelligible et net.
Momus prend les Cartes et lit:
A. bé. cé. dé. e. fé.....fé?
Buriver.
Cela vous étonne?
Momus.
C'est ef apparemment.
Buriver.
Voyez comme il raisonne
Mais monpetit ami , dites- vous pas bé, dé?
Sans doute.
Momus.
Buriver se fachant..
Ehpourquoi donc ne direz-vous pasfé
Vous prétendez dans bé transposer la voyelle,
Pourquoi , pourquoi dans efse préposera-t'elle ?
Quelabus ? quelle erreur ? quelle stupidité ?
Moije veux redresser cette inégalité.
Je veux comme Amadis , courir toute la Terre ,
Au vulgaire alphabet ,faire une illustre guerre :
Da Lance aupoing, à pied, on s'il veut à cheval,
Lui
AVRIL. 1732 713
Lui faire confesser qu'il n'est qu'un animal;
Et dans tout le Païs de la Litterature ,
L'envoyerfaire aveu de sa déconfiture
Il jette Momus à terre.
Momus couché par terre et embrassant
le pied de Buriver.
Dom Alphabeticos , genereux Chevalier ,
Réparateur des torts ; je suis vaincu , quartier.
Modereles transports de ton ardente bile ,
Je blâme comme toi la voyelle incivile.
Buriver ôte son pied.
Je suis ton prisonnier.
Momus saute sur son dos.
Ce maudit turlupix
Buriver.
Laissez-moi , finissez,
Jupiter fait finir à Momus ses badineries , ets
P'envoye chercher Apollon , à la décision duquel
il remet toute cette affaire. Jupiter dans la quatriéme Scene adresse la parole aux trois contendans , et leur dit :
Messieurs , votreprojet me semble merveilleux ;
Mais ce projet pour vous est un peu périlleux.
Je connois Apollon , pour vous parler sans feinte,
Il est un peu mutin et sujet à la quintė.
Le pauvre Marsias le traita d'ignorant,
Il l'écorcha tout vif; s'il enfaisoit autant ,
Malgré vos grands secrets , votre litterature ,
Vous
714 MERCURE DE FRANCE
Pous seriez, ce me semble, en mauvaise posture.
Chacun des trois répond à son tour et de la'
maniere qui convient à son caractere. Buriver dit :
Pour moije ne crains rien , et ma Philosophie,.
Me met seul à l'abri des craintes de la vie.
Après tout , Apollon n'est pas un querelleur ,
Et c'estun ignorant d'une fort douce humeur.
Je l'ai dit quelque part , et la pensée est belle.- 1
Si contre mon Projet l'Univers se rebelle ,
Je m'en étonne , aussi c'est un projet tout d'or ;·´
Et s'il le reçoit bien . je m'en étonne encor ;
Maisla Race future à son tour étonnée ,
Exaltant mes efforts , dira dans telle année ,
ParutJean Buriver , un dédale nouveau ,
Incomparable Auteur du merveilleux Bureau,
Qui rabattit l'orgueil des Sciences antiques ,
Et des Arts liberaux fit des Arts mécaniques.
Par lui le Savetier gai sur son tabouret ,
Peut en Hebreu siffler ainsi qu'un Massoret ;
Par lui les Perroquets , les Linottes , les Merles ;
Sçavent parler latin comme enfiler des perles.
Ah! s'il eût plus vécu , l'on eût par ses secrets ,
Viparler les Boiteux et marcher les Muets.
Voilà ce qu'on dira ; me nommant Trismegiste ,
Ou l'Hercule gaulois ; et le Chronologiste , ·
Frappé de mon grand nom oubliera son dîné ,
Pour sçavoir à quelle heure , en queljour je suis néEt
AVRIL. 173.2. 715
Et les petits garçons instruits à ma maniere ,
Feront sur mon tombeau l'école buissonniere.
Pour depareils honneures, oui , je m'exposerai.
Au milieu du Parnasse , ici je dresserai ,
Ma Table, mes Boulins , mes Cartes , mon Systême
En dépit d'Apollon et de la raison même;
Si les Muses en corps osent me chicanner,
Je les empêcherai bien-tôt de raisonner.
Je vous prendrois Talie , Euterpe , Calliope,
Et les amenuisant à grands coups de varlope.
Chacune en son Boulinje vous les taperois ,
Et la montrantle col , écarquillant les doigts ,
CommePigeons patus , ces Déesses si fieres ,
Apprendront à parler le jargon des Volieres.
Cependant dans la cinquiéme Scene arrive
Apollon , que Momus , par ordre de Jupiter ,
avoit mis au fait , en lui expliquant les trois Systêmes , et lui contant en chemin toute l'affaire
sur quoi il devoit prononcer. Il se contente donc
de leur faire expliquer tour-à-tour les utilitez de
leurs Systêmes.lls disent tous des choses plus ridicules les unes que les autres.
Buriver.
Pour les utilitez que contient mon Ouvrage,
J'en vois trois cens dix-huit, quelque peu davantage.
Primo. J'ai remarqué que les jeunes enfans ,
Entre les mains de qui l'on met des Rudimens ,
Marmotant leurs leçons et dodinant la tête,
Mangent leur Livre ains que pâtez de Requêtes.
J'ai
716 MERCURE DE FRANCE
î
J'ai vu même un enfant qui n'étant qu'à bonus,
Avoit déja mangé musa , vir , Dominus.
Je vous laisse àpenser si c'est viande indigeste ;
Et quatre mois après il eut mangé le reste.
Momus.
Comment! il avala les cinq déclinaisons ?
Buriver.
Baste ! et Noms et Pronoms , quatre Conjugaisons,
Syntaxe, tout étoit passépar l'Esophage.
Vous voyez comme moi , quel étrange ravage,
Fit dans son estomac ce mets empoisonneur ,
Plus coriace encor qu'un sac de Procureur.
Moi , toujours attentifau bien de la Patrie ,
Pour rompre les effets de cette fantaisie,
Je m'évertue et dis trouvons des Rudimens,
Durs, solides , massifs , à l'épreuve des dents.
DesRudimens de bois ; et sur cette pensée ,
Bientôt de mon Bureauje meformai l'idée.
Secundo. Dans le cours de mes Refléxions ,
Carje suis très-fécond en Observations ,
Je voyois que l'enfant par coûtume abusive,
Pour tourner les feuillets consumoit sa salive ,
Et dessechoit par là tous les sucs nourriciers ,
Qui de sonpetit corps arrosent les sentiers.
La chose meparut d'un préjudice extrême ;
Je rêvai là-dessus , et me dis à moi-même,
Invente, Buriver, quelque Livre nouveau,
DuqueL
AVRIL. -17320 717
Duquel tous les feuillets se rangent de niveau ;
L'enfant de sa leçon verra tout l'étalage,
Sans se mouiller le pouce et sans tourner la page.
Fe restaifort long- temps à rêver sur ce point.
Tout ce queje trouvois ne me contentoit point ;
Enfin , par un effort de l'imaginative ,
Quej'ai, sans vanité , très- brillante et très-vive ,
Je m'avisai qu'un Jeu de Cartes dePiquet
Venoit comme de cire à remplir mon Projet.
Les Cartes à present sont le livre à la mode ;
C'est des honnêtes gens le Digeste et le Code.
Leursprécieux feuillets volans et détachez,
-Tout le longd'un Bureau l'un de l'autre approchez ,
N'auront pour se tourner aucun besoin du pouce.
L'enfant conservera cette subtile mousse,
Qu'il dépensoit jadis en dépit des poulmons,
Et d'un coup d'oeil , à sec , apprendra ses leçons ,
Augrand contentement des glandes salivaires.
Ces deux utilitez , je crois , sont assez claires.
Assurément.
Apollon.
Buriver.
Et si vous n'étiez pas contens ,
Je vous dirois encor ....
Apollon.
Nous n'avons pas le temps.
Buriver.
Que mon Systême apprend à faire des capelles Qu'il
718 MERCURE DE FRANCE
Qu'il affermit les reins , soulage les aisselles « …«
Il suffit:
Apollon.
Buriver.
Quel'enfant , ferme sur ses talons ,
Sçaurapirouetter , marcher à reculons....
C'en est trop
Apollon.
Buriver.
Que le monde admirant mamaniere,
Mefera des Beaux Arts le grandPorte Banniere ,
Et queje passerai pour un Confucius.
Sur ces entrefaites Thibaud , Menuisier de Buriver , revient du Parnasse et raconte en patois
et d'une maniere fort plaisante , comment les
Muses ont renversé et brisé les Bureaux qu'il
faisoit sur le Parnasse pour M. Buriver. Apollon
donne de l'argent à Thibaut pour r'avoir des Outils , approuve ce que les Muses ont fait, comme
étant fait par son ordre , et conseille aux trois
Réformateurs de s'en retourner dans leur famille,
à l'exemple de Thibaut , ou bien d'aller habiter
l'Ile des Perroquets , et là ,
Au Peuple bigarré débiter leurs caquets.
Ils se recrient sur ce Jugement , sur tout Bu
river , qui en appelle à Jupiter , M. de l'Enthi meme ayant dit :
Prononça-t'onjamais Jugement plus inique !
Buriver de son côté répond :
Non, votre procedé n'est point abécédique.
Et
AVRIL. 17320 719
Et je dirai toûjours qu'injustement honni,
Victrix causa Diis , sed victa Catoni.
Après le départ des Charlatans , la Piece finit par ces deux Scenes.
Jupiter.
Bon,les voilà partis ; desormais du Parnasse,
Ayez soin , Apollon , d'éloigner cette race,
Sesont autant de rats , qui la bourse rongeans ,
Tournent à leur profit la sottise des gens.
Momus.
Pour les attraper tous , mettez sur les lisieres ,
Tout autour duVallon beaucoup de sourissieres.
Suspendez en dedans des bourses pour appas ;
Mesgens yviendront mordre, ils n'y manquerontpas,
Et la trape sur eux incontinent baissée ,
La machine dûment sassée et ressassée ;
Envoyez-les någer dans le fond du bourbier.
Je m'en vais de ce pas enfaire expedier ,
Detoutes les grandeurs.
Jupiter.
J'approuve ton idée.
Momus.
Si nous allions la haut boire quelque gorgée ,
De doux etfrais Nectar , car l'air est si salé!
Et puis leurs sots discours m'ont sifort alteré .. •
Jupiter.
Momus dit d'or, allons.
E
Apollon
720 MERCURE DE FRANCE
Apollon seul.
Je vous suis tout à l'heure ;
Maisje ne voudrois pas quitter cette demeure
Sans récompenser ceux dont le sage travail ,
De tous ces Triacleurs ignore l'attirail ,
Et dont l'esprit guidépar des gens pleins de zele
N'a point d'autresecret qu'une étude réelle.
Venez, Enfans chéris , recevoir ces Présens ,
Dontj'aime à couronner vos succès tous les ans.
Vous voyez à present bien clairement , Monsieur , que ce petit Poëme n'est pas si méprisable qu'une Partie interessée le vouloit faire croire
et que le stile en est un peu plus agréable que celui des lettres sur le Bureau Typographique,
C'est ce qui a donné lieu à une refléxion très judicieuse , d'une personne en place, et qui se con- noît à ces sortes de Pieces ; sçavoir , que pour ré
futer parfaitement cette Lettre- cy et toutes les
autres , il ne faudroit que faire imprimer la petite
Piece de M. le Beau. Ecoutons présentement le
Buraliste, et voyons s'il parlera mieux que le Poëte
ne le fait parler.
2
Pour revenir à cette petite Piece dont le sujet devoit , disoit-on , s'annoncer de lui-même, die
notre Docteur , après la longue et inutile digression sur la chute d'un petit Echaffaut ; Momus ouvre la Scène en se tenant les côtez de rire du
projet ridicule de certains Avanturiers de la menue
Litterature , qui s'érigeant en Réformateurs du Par- nasse , voudroient renvoyer les Muses àl'école et remettre Apollon lui-même à l'abécé. Jupiter , person—
nage entierementinutile , et qui ne sert au plus qu
multiplic
AVRIL 17320 721
multiplier les Rôles de la Piece pour le compte du
Régent qui en est l'Auteur , vient demander à Momus quel est le bruit des scies et des marteaux qu'on entend sur le Parnasse ? Momus lui répond, que c'est
une Manufacture de Bureaux Typographiques qu'on
•veut y établir et dont un visionnaire nomméM.Bu.
river , vient demander à Apollon le privilege ;Apol
lon survient, et entendant parler de Buriver, demande à Momus , quelle espece d'homme est ce Buriver!
Momus lui dit que c'est un fol sérieux , qui croit
avoir une mission pour changer le nom des lettres de
l'Alphabet, et qui a tellement à cœur de mettre à
profit les premieres années de l'enfance qu'il veut absolument , au dire de l'Auteur , qu'on apprenne à
lire aux enfans dès le maillot , pour réparer le temps
qu'ils ontperdu dans le ventre de leur mere.
Ce n'est point Momus qui ouvre la Scene, c'est
comme on l'a vû , Jupiter , qui pour les raisons
marquées , descend du Ciel. C'est lui aussi qui , à
proprement parler , ferme la Scene en confirmant
le Jugement rendu par Apollon ; c'est lui qui reste sur la Scene du commencement à la fin , qui
envoye chercher son fils Apollon , et qui le premier donne audiance aux Charlatans , et qui les
entend encore parler après l'arrivée d'Apollon.
Bien loin donc que Jupiter soit un personnage
entierement inutile. C'est , à le bien prendre , le
plus utile et le plus nécessaire de toute la Piece ,
puisque selon qu'il convient à sa nature et àsa
souveraineté , il agit en tout et par tout comme
cause premiere.
Il faut que le Buraliste soit bien ignorant ou
bien soubçonneux , et qu'il juge des autres par
hui- même , quand il avance avec assurance que la
multiplication des Rôles est pour le compte du
Régent. S'il eut voulu prendre la peine de s'in- Eij former
22 MERCURE DE FRANCE
former de la coûtume de ce College par rapport
aux Tragédies , comme il le pouvoit facilement ,
et comme il le devoit ; voulant en parler , il au- roit appris que ce sont les Acteurs qui font la dépense , et que , soit qu'il y ait une petite Piece,
soit qu'il n'y en ait point , soit qu'elle soit longue , soit qu'elle soit courte ; soit qu'il y ait deux
ou trois Rêles , soit qu'il y en ait six ou sept , i
ne leur en coute ni plus ni moins , et que par
consequent le Régent n'y trouve ni plus ni moin
son compte. Tout ce qui lui en reste c'est le tra
vail de la composition et la gloire du succès.
Enfin il paroît par toute cette exposition du
sujet que le Docteur Abécédiste ne sçait pas
mieux les regles de la Comédie que celles de l'ortographe , et qu'il ignore parfaitement que M. Racine dans la Préface sur la Comédie des
Plaideurs , soutient que les Poëtes Comiques ont
raison d'outrer le ridicule et de le pousser au-delà
de la vrai - semblance. Je le renvoye donc à cer
ilustre Auteur et aux autres que j'ai citez dans
les regles de poëtique en traitant de la Comédie
page 326 342.
Apollon , continue le Buraliste , ayant donné or
dre de l'introduire , on voit entrer M. Buriver ,
suivi de deux autres Réformateurs ausquels on ne
somprend rien , et qui n'étant là que pourfaire nombre, ne servent, comme on a dit de Jupiter , qu'a
multiplier les personnages de la Piece. L'Auteurfaiz
ensuite exposer à M. Buriver le projet et lapratique
de sa Reforme, de la maniere du monde la plus
platte et la plus insipide aux yeux des Spectateurs -
mais d'une maniere très-ingénieuse aux yeux des
Régens, qui trouvent que cette Piece pétille d'espriz.
On en peutjugerpar l'exemple suivant ; pour epêcher les enfans de ronger leurs Livres, Buriver ,
hiton
AVRIL. 1732:
dit-on, a imaginé de leur donner des Rudimens de
bois , et d'en mettre les leçons sur des Cartes détachées , pour les empêcher d'épuiser leur salive et
d'user leurpouce à en tourner les feuillets. Voilà les
gentillesses que l'Auteur met dans la bouche de
M.Buriver , et il n'a eu garde defaire un mauvais
usage de son esprit , en lui faisant dire , pour prou
ver les effets merveilleux de sa Méthode, que c'étoit
par son moyen que la Chienne de la Foire S. Germain avoit appris à lire , tant il a eu soin d'éviter
les basses plaisanteries , quoique plus naturelles et
plus propres à son sujet.
Pour réfuter en peu de mots cet exposé , il suffit de relire ce que nous venons de dire. Ce n'est
point Apollon qui donne ordre d'introduire le seul Buriver ; les trois Charlatans sont depuis
long- temps sur la Scene , lorsque ce Dieu amené
par Momus , arrive pour les juger. On comprend
partement bien pourquoi deux autres Réfor- mateurs suivent Buriver ; c'est pour lui disputer
la victoire et engager Jupiter à prononcer contre
son Systême en faveur du leur ; ils mettent en
pratique le principe qu'ils ont lû dans la seconde
Lettre , page 27. où ils parlent ainsi : On voit tant de Charlatans , de visionnaires et d'imposteurs
de toute classe , qu'il y auroit de lafoiblesse , de l'imprudence et même de la folie , à les croire tous sur
leur parole : C'est à dire en deux mots , qu'ils se
regardent et se traitent tous réciproquement de
Charlatans, de visionnaires et d'imposteurs.
Si le Buraliste dit que le Poëte fait exposer
Buriver les utilitez de son Systême de la maniere
du monde la plus platte et la plus insipide aux
yeux des Spectateurs ; vous comprenez aisément ,
M. qu'il n'a garde de dire autrement, et que c'est
plutôt son propre interêt que la verité qui le fait
parler , &c. E iij Pour
724 MERCURE DE FRANCE
Pour ce qui est de la Chienne de la Foire , qui n'avoit point du tout affaire ici , le Buraliste en
parle avec une certaine complaisance , parce qu'il croit avoir mis en poudre l'objection que lui
avoit faite à ce sujet le Grammairien de Ventabren, c'est-à- dire, qu'il s'étoit faite à lui-même.
Pour moi je pense qu'il auroit fait bien plus săgement de n'en point parler du tout , et que biendes personnes pourroient , avec raison , mettre
cette objection bien au-dessus de la réponse.
a
Enfin, dit le Buraliste , un Menuisier nomméThibaut,annoncepour dénouement queles Muses viennent
de mettre enpieces tous ses Bureaux, de briser ses Outils et de lui rompre ses Regles surle dos , et ilfinit la
Piece ense proposant de retourner à sa Boutique, et en conseillant à M.Buriver de le suivre et de devenir son
garçon. C'est ainsi que desgens de College s'efforcent
de tourner en ridicule la Méthode du Bureau , pendant que les personnes les plus sages de la Villet de la Cour ,font gloire d'en reconnoître l'utilité , et que
cette Méthode a l'avantage d'être employée à l'ins- truction des Enfans de France.
Pour avoir le véritable dénouëment , donnezvous seulement la peine de relire les deux dernieres Scenes rapportées plus haut ; vous verrez que
du commencement à la fin le sujet de la Piece
s'arrange, s'explique, et s'annonce de lui- même
comme l'avoit promis le Professeur. C'est ce qui
arrive dans toutes les bonnes Pieces , même dans .
celles qu'on représente pour la premiere fois et
dont on sçait à peine le nom. Cependant le nouveau Méthodiste ne trouve cette petite Comédie
très ingénieuse qu'aux yeux des Régens du College , mais la plus platte et la plus insipide du
monde à ceux des Spectateurs. M. le Beau
M. Gaullyer, et tous ceux q ne sont pas pourLe
?
AVRIL. 1732. 735
le Bureau , sont des gens ignorans , vains , présomptueux, entêtex , envieux , de mauvaisefoi , c.
Ce sont de vains Déclamateurs , de petits génies.
des Maîtres mercenaires , indifferens pour le bien
public et pour la bonne éducation , &c. C'est ainsi
qu'un homme sans science et sans autorité s'efforce de calomnier sans modération et sans pudeur, une infinité de très- honnêtes et très- habiles gens , et de mépriser toutes les meilleures et
les plus anciennes Méthodes tandis que les personnes les plus illustres et les plus sçavantes de la
Ville et de la Cour , de l'Epée et de la Robe ; en
un mot, de tous les differens Etats , se sont toujours fait honneur d'en reconnoître l'utilité ,
que ces Méthodes ont toujours eu et ont encore
l'avantage d'être employées à l'instruction de
toute l'Europe , et même à celle des Princes ,
Rois et des Empereurs de l'Univers , &c.
et
des
***: ***:*****
Fermer
Résumé : SECONDE LETTRE d'un Professeur de l'Université de Paris, à un Principal de Province, sur le Bureau Typographique.
Le texte est une lettre d'un professeur de l'Université de Paris adressée à un principal de province. Cette lettre discute d'une pièce de théâtre intitulée 'Le Parnasse réformé, ou Apollon à l'École', écrite par M. le Beau, régent de seconde. La pièce a été jouée au Collège du Plessis-Sorbonne le 22 août précédent et a été acclamée par le public. Elle critique les 'charlatans de la menuë littérature' qui, depuis environ vingt ans, attaquent les collèges et vantent leurs propres méthodes d'enseignement. La pièce met en scène sept personnages, dont trois réformateurs principaux : Buriver, M. de la Minute et M. de l'Enthimeme. Buriver utilise un 'Bureau typographique' pour enseigner les langues et les sciences. M. de la Minute promet de rendre un élève de septième capable d'enseigner à ses camarades après une seule leçon. M. de l'Enthimeme suggère d'enseigner le latin aux nourrices et de faire apprendre l'alphabet aux enfants avec des lettres en pain d'épice. L'intrigue se déroule en huit scènes. Elle commence par l'arrivée de Jupiter sur le Parnasse, intrigué par le bruit des marteaux et des rabots. Momus explique ensuite à Jupiter les méthodes des réformateurs. Buriver, M. de la Minute et M. de l'Enthimeme demandent à Jupiter la ferme des sciences et des beaux-arts, chacun vantant sa méthode. Jupiter, sceptique, envoie chercher Apollon pour trancher l'affaire. Apollon écoute les explications des réformateurs, qui se révèlent ridicules. Par exemple, Buriver affirme que son système permet d'apprendre toutes les langues et les sciences sans livres, grâce à des cartes et un 'Colombier'. La pièce se conclut par le départ des réformateurs, jugés inutiles et ridicules.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer