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Titre

PROGRAMME De l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Dijon, pour le Prix de Morale de 1750.

Titre d'après la table

Autre de celle de Dijon,

Page de début
153
Page de début dans la numérisation
158
Page de fin
160
Page de fin dans la numérisation
165
Incipit

L'Académie, fondée par M. Hector-Bernard Pouffier, Doyen du Parlement

Texte
PROGRAMME
De l'Académie des Sciences & Belles- Lettres
de Dijon , pour le Prix de Morale
de 1750.
L

'Académie , fondée par M. Hector-
Bernard Pouffier , Doyen du Parlement
de Bourgogne , annonce à tous les
Sçavans , que le Prix de Morale pour l'an-
Gy
1
154 MERCURE DE FRANCE.
née 1750 , confſiſtant en une Médaille d'or,
de la valeur de trente piſtoles , ſera adjugé
à celui qui aura le mieux réſolu le Problême
ſuivant ..
Si le rétabliſſement des Sciences & des Arts
a contribué à épurer les moeurs.
Il ſera libre à tous ceux qui voudront
concourir , d'écrire en François ou en Latin
, obſervant que leurs Ouvrages foient
liſibles , & que la lecture de chaque Mémoire
rempliffe & n'excede point une demie
heure.
LesMémoires francs de port ( fans quoi
ils ne feront pas retirés ) feront adreſſés
à M. Petit , Secretaire de l'Académie , rue
du vieux Marché à Dijon , qui n'en recevra
aucun après le premier Avril.
Comme on ne sçauroit prendre trop
de précautions , tant pour rendre aux Sçavans
la justice qu'ils méritent , que pour
écarter , autant qu'il eſt poſſible , les brigues&
cet eſprit de partialité , qui n'entraînent
que trop ſouvent les fuffrages vers
les objets connus, ou qui lesen détournent
par d'autres motifs également irréguliers ,
l'Académie déclare que tous ceux qui, ayant
travaillé ſur le ſujet donné , feront convaincus
de 's'être fait connoître directement
on indirectement pour Auteurs des
Mémoires › avant qu'elle ait décidé fur
OCTOBRE. 1749. 155
5
la diſtribution du Prix , feront exclus du
concours. Pour obvier à cet inconvénient ,
chaque Auteur fera tenu de mettre , au
bas de ſon Mémoire une Sentence ou
Deviſe , & d'y joindre une feuille de papier
cachetée , ſur le dos de laquelle fera
la même Sentence , & fur le cachet , fon
nom , ſes qualités & ſa demeure , pour y
avoir recours à la diſtribution du Prix. Lefdites
feuilles ainſi cachetées , de façon
qu'on ne puiſſe y rien lire à travers , ne
feront point ouvertes avant ce tems-là , &
le Secretaire en tiendra un Régiſtre exact.
Ceux qui exigeront de lui un Récépillé de
leursOuvrages , le feront expédier fous un
autre nom que le leur ,&dans le cas , où
celui qui auroit uſé de cette précaution ,
auroit obtenu le Prix , il ſera obligé , en
chargeant une perſonne ,domiciliée à Dijon
, de ſa Procuration pardevant un Notaire
, & légaliſée par le Juge , d'y joindre
auſſi le Récépiffé.
Si celui, à qui le Prix ſera adjugé, n'eſt
pas de Dijon , il enverra pareillement ſa
Procuration en la forme ſuſdite ; & s'il
eſt de cette Ville , il viendra le recevoir en
perſonne le jour de la diſtribution du Prix ,
qui ſe feradans une Aſſemblée publique
de l'Académie , le Dimanche 23 Août
1750.
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
Le Dimanche 24 Août 1749 , l'Académie
couronna dans une Aſſemblée publique
la piece de M. Pinot , Medecin à
Bourbon-Lancy.
Cet Auteur étoit déja connu par ſa Lettre
fur les Eaux Thermales de Bourbon-
Lancy, imprimée à Dijon en 1743 , in - 12,
127 pages. Elle eſt adreſſée à M. Fournier,
Medecin Penſionné de ladite Ville , fous
lequel il avoit étudié , comme on peut le
voir à la page 112 de la Lettre , & qui
par fon Approbation du 20 Janvier 1744,
en a jugé l'impreſſion très- utile au Public.
M. Fournier vient encore d'avoir la
fatisfaction de voir ſon Eleve couronné
par l'Académie.C'eſt en quelque façon partager
l'honneur du triomphe.
La Differtation , par laquelle M. Pinot
a remporté le Prix de cette année , eft
diviſée en deux parties. Dans la premiere ,
il prouve la véritable cauſe de l'Electricité,
par les effets qu'elle produit & par les expériences
qu'on a faites .
Il établitdans la ſeconde , d'une maniere
évidente , les raiſons pour lesquelles les
corps électriques par eux mêmes ne le font
pas par communication .
Après avoir donné une idée de l'Electricité
, & des differens corps qui en
font plus ou moins fufceptibles , M. Pinos
OCTOBRE. 1749. 159
د
avance qu'elle ne peut s'opérer que par
quelque fluide qui émane du corps électri
que , & que fon action faiſant des impreffions
ſur les corps les plus compacts ,
étant viveà proportion des réſiſtances qu'elle
trouve dans ſes émanations , ſe montrant
toujours ſous une forme ardente , en gerbes
de fea , & excitant ſur nos organes des ſenſations
vives &douloureuſes , on doit préfumer
que l'air , la matiere ſubtile , éthérée
ne font pas capables de ces Phénomenes
, & que celle qui les produit, a plus
d'activité & plus de maſſe ; qu'elle eſt répandue
dans tous les corps , parce qu'ils
font tous électriques par eux - mêmes ou
par communication , les uns moins, à proportion
qu'ils communiquent davantage ,
& les autres ne conſervant la propriété
qu'ils ont reçûe , qu'autant qu'on leur
donne de nouvelles émanations , de maniere
que les expériences de l'Electricité
mettent en évidence les dégrés de variation
de la vertu électrique.
L'Auteur prétend que le feu en eſt la
plusévidente& la ſeule cauſe. Tout , dit- il ,
en eſt pénétré , l'eau même n'en eſt pas
exceptée ; & c'eſt parce qu'il eſt enchaîné
dans les differentes parties des corps qu'il
occupe , qu'il ne manifeſte ni ſes fureurs
ni ſes violences.
58 MERCURE DE FRANCE.
M. Pinot rejette les ſyſtèmes de ceux qui
veulent que le feu& la lumiere ſoient des
corps de même nature , differemment modifiés.
Il ajoute que les corps électriques par
eux - mêmes renferment plus de feu élémentaire
, que ceux qui ne le font que par
communication , parce qu'ils s'enflamment
& s'échauffent plus aisément , & qu'il ne
faut qu'un frottement qui faſſe ſortir par
ondulations alternatives les parcellesde feu
qui communiquent le mouvement qu'elles
ont en raiſon de vîteſſe, ou de lenteur,
de leurs émanations en raiſon de diſtance ,
&&des tiffus des corps , ce qui fait le plus
ou le moins d'Electricité , dont aucune
matiére fubtile , aërienne ou lumineuſe ,
n'étant capable , il réſulte que c'eſt néceſſairement
le feu , par la raiſon que les
parcelles ou atômes électriques produiſent
les mêmes effets que cet élément.
La ſeconde partie tombe précisément
fur l'objet principal de la queſtion propofée.
Premiere Propoſition.
Il faut que les émanations électriques
penetrent les corps , pour communiquer ,
&qu'elles en agitent les parties intérieurieures
de même nature , ſans quoi il n'y
OCTOBRE. 1749. 159
auroit pas d'électricité , ou une trop légere.
On doit échauffer les corps électriques
par le frottement , pour avoir un effet
ſenſible , & retrouver dans les corps électriſés
une chaleur proportionnée à celle
du corps électriſant.
Seconde Propofition.
Les corps qui nous environnent font
plus ou moins ouverts aux émanations qui
ſe préſentent , à raiſon de leurs tiffus dif
ferens plus ou moins ferrés , de leur quantité
, de leur gravité ſpécifique & de leurs
variations relatives.
Troifiéme Propoſition.
Les corps réſineux , le ſouffre & les
gommes , ont de grands vuides dont la direction
eſt poreuſe & entrecoupée ; les
méraux & autres corps ſolides ont des pores
plus étroits , mais d'une direction plus
aiſée & plus méable.
Quatrième Propofition.
Les premiers , c'eſt-à-dire les réſines , les
gommes , ayant plus de vuides , doivent
renfermer plus de matiere étrangere .
De ces propoſitions l'Auteur conclut, 1 .
que l'électricité ne fe communique que par
le paſſage des parcelles de feu qu'on élec
160 MERCUREDEFRANCE.
trife , & qui paffent en raiſon réciproque
des directions & pores qui peuvent les recevoir.
Ainſi les corps peſans en admettent
dans leurs tiſſus une plus grande quantité
que les corps rares. 2 ° . Que les corps électriques
par eux-mêmes renferment une
plus grande quantité de parties étrangeres
&par conféquent de feu , tandis que les
métaux n'en confervent que très-peu . Donc
les corps électriques par eux-mêmes ne
peuvent l'être , ou que bien foiblement par
communication , puiſque la quantité des
particules ignées qu'ils renferment , s'oppoſe
néceſſairement à celles qui voudroient
y parvenir , leur atmosphere étant en équilibre,
& ces mêmes parties ne pouvant pénétrer
leurs tiſſus par la diſpoſition des pores.
Ainfi la ſeule raiſon pour laquelle les
corps électriques par eux-mêmes ne le font
pas par communication , dépend de la
quantité des matieres ignées qui réfident
dans leurs tiffus , &des obſtacles que ce même
tiſſu oppoſe à l'entrée de la matiere
ignée qui leur vient des autres .
M. l'Abbé Mangin , Docteur en Théologie
, Prieur de Saint Antoine , au Collége
de Lizieux à Paris, auroit eu auſſi un Prix,
l'Académie en avoit en deux à diſtribuer .
Il eſt de l'intérêt de la Phyſique & de la
gloire de l'Auteur de rendre ſon ouvrage
public.
Collectivité
Faux
Langue
Vers et prose
Type d'écrit journalistique
Courrier des lecteurs
Faux
Remarque

C'est en découvrant cette annonce dans le Mercure que Jean-Jacques Rousseau entrevoit subitement les principes de sa philosophie qui détermineront la rédaction du Discours sur les sciences et les arts, oeuvre couronnée par le prix de morale de l'Académie de Dijon. Rousseau raconte plusieurs fois l'illumination qu'il subit à la lecture du texte. À Malesherbes, il écrit le 12 janvier 1762 : « Aprés avoir passé 40 ans de ma vie ainsi mécontent de moi me me et des autres je cherchois inutilement a rompre Les Liens qui me tenoient attaché a cette Société que j'estimois Si peu, et qui m'enchainoient aux occupations le moins de mon goût par des besoins que j'estimois ceux de La Nature, et qui n'étoient que ceux de L'opinion : Tout a coup un heureux hazard Vint m'eclairer Sur ce que j'avois a faire pour moi même, et à penser de mes semblables Sur Lesquels mon coeur etoit sans cesse en contradiction avec mon esprit, et que je me Sentois encore porté a aimer avec tant de raisons de Les haïr. Je voudrois M[onsieu]r vous pouvoir peindre ce moment qui a fait dans ma vie une Si Singuliere epoque et qui me Sera toujours present quand je vivrois eternellement. / J'allois voir Diderot alors prisonnier a Vincennes ; j'avois dans ma poche un Mercure de France que je me mis a feuilleter Le Long du chemin. Je tombe sur La question de l'Academie de Dijon qui a donné Lieu a mon premier écrit. Si jamais quelque chose a ressemblé à une inspiration Subite, c'est Le mouvem[en]t qui Se fit en moi à cette Lecture : Tout a coup je me Sens l'esprit ébloüi de mille Lumieres ; des foules d'idées vives S'y presenterent a La fois avec une force et une confusion qui me jetta dans un trouble inexprimable ; je Sens ma tête prise par un etourdissement Semblable a L'ivresse. Une violente palpitation m'oppresse, Souleve ma poitrine ; ne pouvant plus respirer en marchant, je me Laisse tomber sous un des arbres de L'avenue, et j'y passe une demi heure dans une telle agitation qu'en me relevant j'apperçus le devant de ma veste mouillé de mes Larmes sans avoir Senti que j'en repandois. Oh Monsieur Si j'avois jamais pû écrire Le quart de ce que j'ai vû et Senti Sous cet arbre, avec quelle clarté j'aurois fait voir toutes Les contradictions du systeme Social, avec quelle force j'aurois exposé tous les abus de Nos institutions, avec quelle Simplicité j'aurois démontré que L'homme est bon naturellem[en]t et que c'est par ces institutions Seules que les hommes deviennent méchans. Tout ce que j'ai pu retenir de ces foules de grandes Verités qui dans un quart d'heure m'illuminerent Sous cet arbre, a été bien foiblement epars dans Les trois principaux de mes ecrits, Savoir ce premier discours, celui Sur L'inegalité, et Le traité de L'education, Lesquels trois ouvrages sont inseparables et forment ensemble un meme tout. Tout Le reste a eté perdu, et il n'y eut d'ecrit Sur Le Lieu meme que La prosopopée de Fabricius. Voilà comment lorsque j'y pensois Le moins je devins auteur presque malgré moi. » (Jean-Jacques Rousseau, Correspondance complète, éd. Ralph A. Leigh, Genève, Institut et Musée Voltaire ; Oxford, Voltaire Foundation, 1972-1998, lettre no 1633). Au huitième livre des Confessions, Rousseau fournit des circonstances différentes, au moment de raconter ses visites à Diderot : « Cette année 1749 l'été fut d'une chaleur excessive. On compte deux lieues de Paris à Vincennes. Peu en état de payer des fiacres, à deux heures après-midi j'allois à pied quand j'étois seul, et j'allois vîte pour arriver plus tôt. Les arbres de la route toujours élagués à la mode du pays ne donnoient presque aucune ombre, et souvent rendu de chaleur et de fatigue, je m'étendois par terre n'en pouvant plus. Je m'avisai pour moderer mon pas de prendre quelque livre. Je pris un jour le Mercure de France et tout en marchant et le parcourant je tombai sur cette question proposée par l'Académie de Dijon pour le prix de l'année suivante : Si le progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les moeurs ? / A l'instant de cette lecture je vis un autre univers et je devins un autre homme. Quoique j'aye un souvenir vif de l'impression que j'en receus, les détails m'en sont échappés depuis que je les ai déposés dans une de mes quatre lettres à M. de Malesherbes. C'est une des singularités de ma mémoire qui méritent d'être dites. Quand elle me sert ce n'est qu'autant que je me suis reposé sur elle, sitot que j'en confie le dépot au papier elle m'abandonne, et dés qu'une fois j'ai écrit une chose je ne m'en souviens plus du tout. Cette singularité me suit jusques dans la musique. Avant de l'apprendre je savois par coeur des multitudes de chansons : sitôt que j'ai su chanter des airs notés je n'en ai pu retenir aucun, et je doute que de ceux que j'ai le plus aimés j'en pusse aujourd'hui redire un seul tout entier. / Ce que je me rappelle bien distinctement dans cette occasion c'est qu'arrivant à Vincennes, j'étois dans une agitation qui tenoit du délire. Diderot l'apperçût ; je lui en dis la cause, et je lui lus la prosopopée de Fabricius écrite en crayon sous un Chêne. Il m'exhorta de donner l'essor à mes idées et de concourir au prix. Je le fis, et dès cet instant je fus perdu. Tout le reste de ma vie et de mes malheurs fut l'effet inévitable de cet instant d'égarement. » (Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions, éd. Bernard Gagnebin, Marcel Raymond, Oeuvres complètes, dir. Bernard Gagnebin, Marcel Raymond, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1959, p. 350-351).

Fait partie d'un dossier
Soumis par lechott le