Titre
LETTRE de M. de Chabanon, sur les propriétés musicales de la langue françoise.
Titre d'après la table
Lettre de M. de Chabanon, sur la musique,
Fait partie d'une livraison
Page de début
171
Page de début dans la numérisation
178
Page de fin
191
Page de fin dans la numérisation
198
Incipit
J'ai lu, Monsieur, dans le second Mercure d'Octobre, que M. Glouck, célèbre par les Opéras
Texte
LETTRE de M. de Chabanon , fur les
propriétés musicales de la langue françoife.
J'AI la , ' AI lu , Monfieur , dans le fecond Mercure
d'Octobre , que M. Glouck , célèbre par les Opéras
italiens qu'il a mis en mufique , vient de jeter
un coup- d'oeil d'adoption fur notre langue , &
d'exercer fon talent fur un poëme françois.
L'entreprise de M. Glouck a cela de remarqua
ble , qu'elle contredit les termes les plus forts de
l'affertion portée par M. Roufleau ( 1 ) . L'artiſte
étranger vient , après l'auteur d'Ernelinde , de
lever l'interdit jeté fur notre langue ; mais ce
n'eft point affez qu'il la croie digne de favorifer
fon art , il lui accorde cet avantage de préférence
à toutes les autres langues. Cette opinion faite
pour étonner , fur- tout de la part d'un étranger
que le préjugé national n'aveugle point , m'a fait
naître l'idée de difcuter les raifons qui peuvent
la juftifier , & celles qu'on a fait valoir en faveur
de l'opinion contraire. Avant d'entrer dans cette
difcuffion , permettez - moi quelques réflexions
générales.
On a dit que tous les hommes font mécontens
de leur fort ; tous les peuples le font de leur langue
: nous autres peuples modernes , nous envions
( 1 ) Je prédis que le genre tragique ne fera pas
même tenté. Lettre fur la Mufique,
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
celle des Romains , les Romains envioient celle
des Grecs. Tout le monde fe plaint de fon partage.
J'ai entendu fouvent affirmer la prééminence
d'une langue fur une autre; mais de telles décifions
, qui ne font au fonds que des jugemens de
fociété , en ont toute la légèreté . Elles portent
communément fur des aperçus plus que fur un
examen approfondi , & fur des apparences plus
que fur des preuves raifonnées J'aimerais qu'on
jugeât des langues comme des hommes , par les
oeuvres . Si la langue la plus riche en beaux ouvrages
de toute eſpèce n'eft pas la plus belle , je
ne fais pas du moins ce qu'elle peut envier à celle
qu'on lui préfère. Mais fi l'on fuit la règle de dé
cifion que je propofe , la langue de Virgile paroî
tra-t-elle inférieure à celle d'Homère , d'Héfiode ,
de Théocrite que le poëte latin a imitée ? Qu'on
étende fi l'on veut ce parallèle à Cicéron & Dé,
mofthène , à Sallufte & Thucidide , & c . la balance
pourra flotter dans un état d'égalité ; mais quel
contrepoids donner à Tacite ?
Je voudrois que ceux qui jugent d'une langue
fur fon matériel , en fixaflent , d'après leurs obfer
vations , le caractère eflentiel ; car enfin fi ce caractère
exifte , donné par le technique de la langue
, inhérant à elle par fa nature , il eſt évident
que chaque écrivain doit s'y conformer & le fuivre.
On blâmeroit , je penfe , un écrivain qui ,
avec une langue faite pour être concile , s'effor
ceroit d'être abondant. Ce feroit s'enfler comme
la grenouille dans une peau trop étroite , & qui
ne pourroit obéir.
Mais quelle eft la langue dont on fixera le
caractère & les propriétés , tellement qu'on ne
JANVIE R. 1773. 173
puifle y trouver des propriétés toutes contraires
& un caractère tout différent ? Cicéron eft
abondant , Tacite eft concis . Qui des deux a le
mieux connu le caractère de fa langue ? Tous
deux , avec un fuccès égal , lui ont prêté le caractère
de leur génie.
Que dire de notre idiome françois ? Fait pour
être obfcur par l'embarras & l'équivoque de fes
pronoms relatifs , il s'eft renda recommandable
par fon extrême clarté. C'eft un avantage que
perfonne ne lui contefte ; il eft l'idiome des philofophes
, & par conféquent celui de la raifon.
Comment expliquer cette contradiction du vice
radical de la langue avec le mérite principal qu'elle
s'eft acquis ? C'est que tout l'effort des écrivains
s'eft porté vers le côté foible de cette langue ; de
fon vice originel , ils ont tiré un de fes moyens
de perfection. La langue eft ce que les écrivains
la font.
Ce n'est pas d'aujourdhui que la nôtre eft en
butte à des contradictions , à des foupçons défavorables
. Le fage Patru craignit autre fois qu'elle ne
pût pas fe prêter aux graces naïves du genre de la
fable . Il confioit fes doutes & fes craintes à la Fontaine
qui , en écrivant , le guérit bientôt des uns
& des autres. Ce même Patru , toujours timide &
défiant , alléguoit des doutes femblables à Boileau
, occupé du genre didactique. Boileau lui répondit
, en faisant l'art poëtique. L'auteur de la
Henriade a détruit un préjugé plus fort & plus gé
néral , un préjugé qui déclaroit notre langue &
notre goût anti - épiques . Le fuccès de deux poëmes
géorgiques vient encore d'accroître le domaine
de notre poëfie , en lui appropriant un genre
dont on ne la croyoit pas fufceptible . Ainfi cha-
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
que effort d'un écrivain habile immole , pour ainfi
dire , à la langue un préjugé qui lui étoit contraire
; & cette langue , telle qu'un fleuve qui
s'éloigne de fa fource , étend par degrés fa furface .
Entre elle & le chant moderne , il fubfifte encore
une foible digue ; ce dernier obftacle fera bientôt
furmonté.
Sur les propriétés muſicales de la langue françoife
, il le préfente trois opinions qui partagent
entre elles le Public.
1º . Notre langue eft muficale ; mais Lulli a créé
la feule mufique dont elle foit fufceptible .
2º. Cette langue fe prête aux tournures du
chant moderne ; mais ces tournures ne fiéroient
pas à la dignité de l'opéra .
3º. Aucune bonne mufique ne peut nous convenir
, & nous lommes condannés à ne jamais
chanter.
Quand nous aurons difcuté ces trois opinions ,
il ne nous reftera plus qu'à propofer la nôtre qui
fervira de réponſe à celle de M. Glouck.
Je ne fais , Monfieur , fi l'on doit craindre d'avancer
que Lulli n'a point créé le genre de mufique
dont il paffe pour être l'inventeur : il ne fit
que l'apporter d'Italie, où ce genre étoit pour lors
en ufage. Ceux que cette propofition pourroit
étonner n'ont qu'à fe rappeler la mufique de Corelli
; le ftyle françois de cet auteur nous apprend
ce que fut autrefois la mufique italienne : pour
devenir françoile , il lui a fuffi de vieillir , parce
que les Italiens avoient changé leur idiome mufical
lorfque nous Y tenions encore.
Qu'importe , après tout , que cette mufique
foit adoptée ou créée parmi nous ? Eft ce la feule
qui nous convienne ? voilà le point à réfoudre.
JANVIER. 1773. 175
Le Public lui-même fournit la folution. Il faut
bien que la mufique de Lulli ait perdu de fes charmes
, puifqu'on en laiffe fubfifter fi peu de chofe,
lorfqu'on remet au théâtre les ouvrages de Qui
naut. Etrange alternative dans la deftinée de ces
deux auteurs ! autrefois on fupportoit Quinaut
en faveur de fon muficien , du moins on le croyoit
ainfi . Aujourd'hui ce font les ouvrages de Quinaut
qui , s'échappant des ténèbres , emportent
avec eux quelques fragmens de l'ancienne mufique
, fans eux deſtinée à périr. *
Je fais que les partifans du goût antique crient
à la dépravation ; mais outre qu'ils ont à récla
mer contre l'Europe entière , qu'il me foit permis
de leur obferver que la dépravation du goût peut
bien faire fubfifter des monftres à côté des chefd'oeuvres
, mais non pas faire rejeter ceux - ci .
Que le théâtre françois épreuve toutes les révolutions
poffibles , les ouvrages de nos grands
maîtres s'y maintiendront toujours avec fupériorité.
Si l'on paroît leur préférer un moment
des ouvrages moins bons , mais qui préfentent
l'attrait de la nouveauté , c'eft en quelque forte.
par un goût libertin , qu'on défapprouve même
alors qu'on le fatisfait ; & le Public , à cet égard ,
* Ce que l'on conferve principalement des ouvrages
de Lulli , c'eſt le récitatif des ſcènes ; mais
le récitatif n'eft point de la mufique proprement
dite. Au refte , nous convenons avec plaifir qu'on
trouve dans Lulli des morceaux de muſique d'une
fimplicité intéreſſante , tels que le commencement
du prologue d'Amadis. Nous ne croyons pas faire
tort à cet artiſte en le comparant à Corelli.
•
· Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
fe conduit comme ces maris infidèles , par occafion,
à des femmes aimables & vertueufes ; au fond
de leur coeur ils diftinguent à merveille de l'objet
de leur caprice , l'objet d'un goût plus vrai & plus
durable . Concluons que fi les ouvrages de Lalli
perdent à vieillir , il faut bien s'en prendre à euxmêmes
.
Paflons à la feconde opinion , à celle qui ne
veut pas qu'on applaudifle à l'opéra ce qu'on applaudit
à là comédie italienne .
Il peut fembler étonnant , Monfieur , que pour
la mufique on établifle entre deux quartiers de
Paris , la différence qu'on établiroit à peine entre
deux climats oppofés..... Mais j'oubliois qu'il
eft queftion de fpectacles différens , & que c'elt
de la dignité de l'opéra qu'il s'agit. Prenons garde
qu'une idée de noblefle mal entendue ne nous
égare ; ne traitons pas l'opéra comme ces enfans
de bonne maifon dont on fait des ignorans & des
fots , en leur exagérant les prérogatives de leur
rang.
Je prie feulement qu'on veuille bien répondre
aux queftions fuivantes .
La fituation d'un fils vertueux désherité , chaſſé
de la maifon paternelle , & prêt à reparoître aux
yeux de fon père , eft- elle noble ? Les vers mis dans
la bouche de Sylvain manquent- ils de noblefle ?
Je puis braver les coups du fort ,
Mais non pas les regards d'un père.
Pour un fils fenfible & rebelle ,
Un père est un Dieu menaçant.
JANVIER. 1773. 177
Ces vers mefiéroient- ils à la dignité d'un héros ,
& peut- on y joindre une mufique plus noble , plus
vraie , plus pathétique que celle de M. Grettri ?
J'obferve une petite fingularité , Monfieur ; on
relègue la mufique moderne dans le genre familier
, & même bas ; mais l'opéra comique , népour
ce genre , & qui l'a confervé fi long- tems , n'a
commencé d'en fortir , que depuis qu'il s'eft approprié
la mufique moderne . Loin qu'elle répugne
au caractère de noblefle , elle le communique à
ce qui l'approche. Quel indice plus fûr de fes reffources
, & même de les befoins ?
Il nous refte à difcuter une troisième opinion.
Celle - ci eft la plus redoutable ; non que je la croie
la plus vraie , mais le mérite & la célébrité de
fon auteur lui prêtent une force prefque égale
à celle de la vérité . Si notre langue le relève des
coups d'un tel adverfaire , fi l'opinion de M. Rouf
feau défendue avec fon éloquence , n'a pas pris
force de loi , fon fort eft de ne s'accréditer jamais.
Il eft inutile d'avertir qu'en attaquant quelques
propofitions de M. Roufleau , je prétends ne m'écarter
en rien du refpect que je dois à fon mérite.
Si j'avois l'honneur de le connoître , je lui communiquerois
cet écrit avant de le publier , & je le
ferois juge dans la propre caufe.
* Notre langue , dit M. Roufleau , compelée
» de fons mixtes & de fyllabes muettes , fourdes
» ou nazales , ayant peu de voyelles fonores , &
* M. Roufleau.
* Lettre fur la mufique.
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
» beaucoup de confones & d'articulations , eft
tout-à -fait contraire à la mufique. >>
Je voudrois caufer avec M. Rouſſeau pour favoir
aujufte ce qu'il entend par des fons mixtes ;
je n'ai pas une idée aflez pofitive du fens de ces
mots pour y répondre. Notre langue fans doute a
beaucoup de fyllabes muettes . Elles contribuent
à répandre de la grace & de la variété dans notre
prononciation ; je leur crois même un rapport
aflez exact avec certaines parties du chant , c'eſt
ce que je m'efforcerai de prouver un peu plus loin.
Ici je me contente d'obferver que M. Roufleau ,
qui trouve la langue italienne fi douce , parce
qu'elle élide à tout moment une voyelle contre une
autre , devroit trouver la nôtre plus douce encore
, parce qu'il s'y fait continuellement une forte
d'élifion plus agréable & plus naturelle , entre une
fyllabe muette & une voyelle fonore . Réduifons
ceci en exemple , & citons celui que M. Rouleau
nous fournit.
Teneri sdegni , è placide è tranquille
Repulfe , è cari vezzi , è liete paci.
Si vous prononcez toutes ces voyelles fans les
élider , vous marchez d'hiatus en hiatus , & rendez
la prononciation cahoteufe . Elidez - vous ?
vous tronquez , vous défigurez les mots en leur
ótant une des fyllabes qui les compofent ; &
d'ailleurs vous fatiguez l'oreille par le retour continuel
des définences en E.
1
Oppofons à ceci une élifion de fyllabe muette.
Oui ,je viens dans fon temple adorer l'Eternel.
Les mots temple & adorer confervent leur proJANVIE
R. 1773. 179
nonciation entière & correcte ; & la muette , par
une élifion douce , va fe perdre mollement , & fe
confondre avec la voyelle , qui la fuit.
«M. Roufleau prétend enfuite que le défaut
d'éclat dans les voyelles oblige à en donner aux
» notes , & que la langue fourde rend la mufique
>> criarde . >>
Il me femble que la conféquence devoit être
toute autre.
Le défaut d'éclat dans les voyelles , avertit de
n'en pas mettre dans les fons de la mufique. C'eſt
ainfi que M. Rouffeau lui - même , dans d'autres
endroits de fa lettre , conclut du caractère d'une
langue au caractère de mufique qui lui eft propre.
<< La marche de notre muſique doit être lente &
ennuyeufe. Pour peu qu'on voulûr en précipiter
le mouvement , la vîtefle reflembleroit à
» celle d'un corps dur & anguleux qui roule fur
» le pavé. »
39
23
Je cherche dans notre langue les raisons qui
néceffitent notre mufique à être lente . Je trouve
que cette langue eft furabondante en fyllabes brèves.
Comment une pronenciation légère & préci
pitée produit- elle néceflairement un chant tardif
& parelleux ? Eft - ce toujours à contrario qu'il
faut conclure de la langue à la mufique ? Mais
pourquoi le fert-on pour nous feuls de ces conféquences
inverſes ?
2
« Je fuppofe , pourſuit M. Roufleau , que le
» même langue eût une mauvaiſe profodie , peu
» marquée , fans exactitude , fans précifion ; que
les longues & les brèves n'euffent pas entre elles
en durée & en nombre des rapports fimples &
»propres à rendre le rhythme agréable , exact &
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
و د
22
ככ
régulier , qu'elle eût des longues plus ou moins
longues , des brèves plus ou moins brèves , des
fyllabes ni brèves ni longues , & c.»
M. Roufleau, dans ce paffage, ne fait que mettre
en fuppofition tout ce qu'il reproche effecti
vement à la langue françoife. Ce qui pourra vous
étonner, c'eft que les moyens d'accufation font
fairs pour devenir des moyens de défenſe . S'il
falloit attribuer à notre langue la prééminence
fur toutes les autres en mufique , il ne s'agiroit
peut - être pour cela que de répéter à fon avantage
ce que fon adverfaire a dit contre elle . Mais nous
n'en fommes pas là ; n'anticipons point fur l'ordre
des raifonnemens .
כ כ
«Notre profodie , dit - on , n'eft point marquée
: -Cependant il eft impoffible d'altérer
la valeur d'une fyllabe fans que l'oreille en foit
bleflée.
"Notre profodie , dit on encore ,
eft mauvaife.--
Cependant des vers de Racine , deM deVolraire
, de Quinaut bien prononcés , il réfulte pour
l'oreille un plaifir que M. Rouleau a fûrement
fenti auffi vivement que perfonne.
Mais , ajoute - t- on encore , nous avons des longues
plus ou moins longues , des breves plus ou
moins breves , des fyllabes ni breves ni longues.
Denis d'Halycarnafle * , Monfieur , en a dit autant
du grec . Si ces mots indiquent un vice radical
, un vice antilyrique de la langue , que deviennent
les éloges prodigués par M. Roufleau à
la langue grecque , qu'il trouve fi muſicale & fi
harmonieufe ? D'ailleurs , la mufique elle- même
a les longues plus ou moins longues , les breves
* De Synth.
2
T
JANVIER . 1773. 181
plus ou moins breves , la ronde , la blanche , la
noire , la croche , & c. Comment un rapport fi
marqué entre la langue & la mufique les rendroit
il incompatibles ?
Paflons à une nouvelle accufation . Nous gardons
dans nos conſtructions un ordre didactique
; M. Rouleau prétend que la phraſe muſi
cale le développe d'une manière plus agréable
»& plus intéreflante , quand le fens du difcouts ,
long tems fufpendu , fe réíoud fur le verbe avec
la cadence , que lorsqu'il le développe à mefu-
» re. Cette objection me fournira plus d'une réponſe.
ל כ
1º. J'ai beau y réfléchir , je ne puis fentir le
mérite musical de l'inverfion , & l'analogie du
verbe à la fin avec la cadence.
2º. Je croirois volontiers que dans les paroles
faites pour être chantées , loin qu'on doive fulpendre
le fens du difcours , on ne peut trop
l'expliquer , afin d'épargner à l'efprit de là réflexion
& du travail .
tôt
3. Le verbe rejeté à la fin ne tient pas le fens
de la phrafe plus fufpendu que fi c'étoit le fubftantif
qui la terminât.
Mifero Pargoletto
Il tuo deftin non ſai.
Quand on mettroit le verbe avant le ſubſtantif ,
Ye fens du difcours n'en feroit pas plutôt expliqué.
4°. Il me semble que M. Metaſtaſe , dont les
paroles ont fourni de fi beaux airs , fait un ulage
très-modéré de l'inverfion , que les tours de
phrafe font aflez femblables aux nôtres.
182 MERCURE DE FRANCE.
5º . Enfin files longues périodes où le ſens eft
fufpendu, conviennent particulièrement à la mufique
, nos vers de huit fyllabes font fufceptibles
de ces périodes ; & , dans les ouvrages de M Gref
fet , on en trouveroit de vingt , ving - cinq vers.
Notre langue , même à cet égard , n'eft donc pas
antilyrique.
Ne vous femble- t-il pas , Monfieur , qu'on s'en
prend trop à la langue des défauts qu'on trouve
à la mufique ? M, Glouck commet lui même cette
injuftice : il attribue à la fréquence des voyelles ,
la fréquence des roulades qu'il blâme dans le
chant italien : Mais il n'y a point de néceffité de
rouler fur des voyelles , & la langue eft innocente
de ce tort qu'on lui impute. Si le chant italien
dégénère en roulades , c'eft parce que les compofiteurs
défèrent au goût des exécutans jaloux de
faire briller leur habileté , c'eft encore parce que
les fpectateurs en Italie fe font accoutumés à regarder
le fpectacle comme une espèce de concert
dont ils n'écoutent que des parties . Dès lors ils
fentent moins à quel point les roulades font déplacées
dans un air tragique ; dès lors , on fair
chanter longuement un acteur , fans s'inquiéter
de ce que devient à côté de lui fon interlocuteur,
qui , tant que l'air dure , n'eft qu'un ſpectateur
de plus dans la falle ; dès lors on prolonge les
ritournelles , on multiplie les da capo fans égard
pour l'action , ni pour le jeu de l'acteur , ni pour
fon maintien. Tous ces vices de l'opéra italien
ne feroient pas fupportés en France. Notre goût
délicat & févère mefure les parties à l'enfemble ,
affervit la mufique à l'action théâtrale . C'eſt ce
qui me fait penfer que nous devons porter le
fpectacle de l'opéra plus loin qu'il n'a été chez
les Etrangers , c'eft peut - être auffi ce qui a fait
JANVIER . 1773. 183
naître à M. Glouck le defir de nous confacrer les
talens .
Mais notre langue ſe prête - t - elle à un genre de
mufique qui puifle plaite aux Etrangers & à nousmêmes
? Cette queſtion me fait rentrer dans mon
fujet , & me conduit à propoler mon opinion.
Je crois , Monfieur , la mufique plus indépendante
des langues qu'on ne l'imagine . Je la confidère
comme une langue elle- même , à part de
toutes les autres , langue univerfelle , invariable
pour le fonds , & à laquelle les idiomes n'apportent
que de légères différences , fi toutefois ils y
en apportent quelqu'une.
Comme cette opinion doit étonner , je n'omettrai
rien de ce qui peut la juſtifier .
La langue la plus profodiée , la plus accentuée
ne fournit dans la prononciation que peu d'intervalles
commenfurables ; tous ceux de la mufique
le font & le doivent être , tous les tons font al
fervis aux loix de l'harmonie & de la mélodie :
comment fait on dépendre ce qui chante toujours
de ce qui ne chante jamais ?
Appliquons à la langue grecque le principe
qu'on voudroit nous faire adopter ; nous verrons
ce qu'il produira.
Prefque tous les mots grecs portent un accent
aigu , grave ou circonflexe , c'eſt à - dire , fuivant
la définition que Denis d'Halicarnaffe nous a
tranfmile , que fur chaque mot la voix hauſloit
ou baifloit d'une quinte , ou bien parcouroit l'intervalle
entier renfermé dans les deux accens oppolés.
Penfez vous que les muficiens fuffent alfervis
à cette loi des accens ? Eh ! dans ce cas
quelle eût été leur mélodie ? il auroit donc fallu
qu'elle procédât néceflairement par une fuite de
184 MERCURE DE FRANCE.
quintes hautes & balles répétées à chaque mot !
Cette idée eft deftructive de toute mélodie.
Si le chant eft aßervi aux inflexions de la pa.
role , on ne peut être un grand muticien qu'on
ne foit préalablement un grand déclamateur . Penfez-
vous que cela puifle fe foutenir ?
M. Rouleau , dans les airs charmans du Devin
de village , a - t-il cherché à fe rapprocher de la
déclamation ? prononcez ces vers ,
Si des galans de la ville , &c.
& chantez les enfuite , vous faurez à . quoi vous
en tenir.
Si la mufique de chaque peuple eft une dépendance
naturelle , une conféquence néceffaire de
la langue qu'il parle , pourquoi la mufique change-
telle , quand la langue fubfifte la même ? Les
Italiens ont chanté d'un ftyle françois ; & nous ,
qui parlons la langue de Quinaut , nous fommes
loin de celle de Lulli.
Je crois le commencement du Stabat un des
plus beaux morceaux de mufique qui puifle exif-,
ter. En eft- on redevable aux accens de la langue ?
En eft - il une dans le monde entier dont les inflexions
fe rapportent aux intonations du Stabat
?
J'ai recueilli plufieurs chanfons des Sauvages
du Canada. Leur mélodie eft la même que la nôtre:
dira ton que leur langue eft auſſi la même ?
Eh ! qui ne voit , Monfieur , que la mufique
comme je l'ai dit , eft une langue à part de toutes
les autres chaque peuple pour s'entendre s'eft
fait un langage conventionel , dont la formation
eft l'effet du halard ; car il n'y a point de raiſon
JANVIER. 1773. 185
>
pour que le pain s'appelle plutôt pain qu'artos
comme il s'appelle en grec. Les formes principales
de la mufique au contraire , ne naiflent ni
du hafard ni de la convention ; ' elles dérivent des
loix de la nature , c'est - à - dire , de notre organifation
; ce qui les rend néceffaires , invariables ,
univerfelles. Le rapport que les fons musicalement
combinés ont avec nos fens , eft un mystère
qui fe dérobe aux yeux de la raiſon . Perfonne
ne peut expliquer pourquoi tel enchaînement de
fons produit un chant mélodieux pourquoi
du rhythme exprimé par ce chant , il réfulte un
mouvement qui néceffite notre corps à le fuivre:
on ne rend point raifon de ces effets ; mais dans
tout pays , dans tout climat , tout homme bien
organifé les reflent. Le payſan le plus groffier , le
plus brut , a le fentiment du chant & de la me
fure les enfans l'apportent en naiflant . Eh ! ne
les voyez-vous pas dès le maillot s'agiter aux
chants d'une nourrice , oublier à la voix leur impatience
& leurs douleurs , changer les larmes
qu'ils verfoient en un fourire de joie ? La langue
n'existe pas pour eux encore ; ils entendent déjà
celle de la mufique , ils y font fenfibles , ils enont
une notion infufe : fi l'on pouvoit croire aux
idées innées , c'eft en faveur de la mufique qu'il
faudroit y croire .
La mufique eft indépendante des langues , puifqu'elle
exifte fans elles . Je ne.conçois pas , je l'avouerai
, la différence eflentielle qu'on voudroit
établir entre le chant vocal & l'inftrumental.
Quoi ! celui - ci émaneroit des feules loix de l'harmonie
& de la mélodie , & l'autre dépendant des
inflexions de la parole , en feroit une imitation ?
Il feroit un enfant de la langue c'eſt créer deux
arts au lieu d'un .
186 MERCURE DE FRANCE.
La preuve que le chant ne tire pas fon charme
& fa puiflance de fon rapport avec la langue ,
c'eft qu'on peut ignorer la langue d'un pays , & en
aimer la mufique . L'Armenien , cité par M. Rouffeau
dans fa lettre , n'entendoit point l'italien ;
il fut entendre & goûter les airs italiens qu'on lui
chanta .
Ne cherchons pas des différences où il n'y en
a point. Le chant vocal ne différe de l'inftrumental
qu'autant qu'un inftrument différe d'un autre.
La mufique eft la déefle aux mille voix ; chaque
inftrument lui en prête une. Entre tous ces orga
nes par lefquels elle s'exprime , la voix humaine.
moins étendue , moins hardie , plus contrainte
que les inftrumens , fimplifie ce qu'ils exécutent.
La voix donne le texte pur , les inftrumens l'ornent
& l'embelliflent en fe jouant autour du fujet.
Le chant repréfente le nu ; l'inftrumental qui s'y
joint & l'accompagne, imite ces draperies dont les
contours ondoyans parent le nu fans en déguiſer
les formes.
•
Mais , dira-t on , d'où vient la différence du
chant italien au chant françois même moderne
fielle ne réfulte pas du caractère des deux langues
? Mais d'où vient la différence du chant
italien moderne à l'ancien , fi le caractère de la
mufique eft déterminé par celui de la langue ?
-
Entre deux violons , tels que Tartini & Ferrari ,
par exemple, il exifte plus de différence pour les
inflexions , le ftyle , la façon de faire chanter ,
qu'il n'y en a entre le chant italien & le chant
françois moderne . Il n'eft donc pas néceffaire de
chercher dans la langue les raifons d'une différente
expreffion muficale ; & la mufique fufceptible
d'être rendue un peu diverſement , n'en eft pas
JANVIE R. 1773. 187
moins
pour
cela une langue univerfelle comme
l'art de la peinture n'en eft pas moins un , quoique
chaque peintre ait fa manière.
Je vais plus loin. Certains acteurs de la comédie
italienne ont , depuis quelques années , italianife
leur chant d'une manière très- fenfible pour
les oreilles exercées ; ou le Public ne s'eft point
apperçu de l'innovation , ou , s'il l'a fentie , il y
applaudit ; l'un & l'autre revient au même , &
prouve que l'expreffion du chant italien appartient
plus à la mufique qu'aux paroles qu'on y
joint.
Au moment où j'écrivois ceci , Monfieur , le
hafard m'a fait entendre un air de M. Grettri exé
cuté par un Italien qui met dans fon chant l'expreffion
la plus vive & la plus forte . Il n'en a rien
adouci pour exécuter l'air françois , & jamais cet
air n'a produit un effet plus grand. L'auteur , qui
étoit préfent , fut enchanté de cette exécution ;
les auditeurs l'étoient tous , je l'étois plus qu'eux ;
car il fe joignoit à mon plaifir , celui de voir réduire
en démonftration ce que je foupçonnois depuis
fi long- tems.
Avec du goût , de l'intelligence , & ( ce qui
n'eft pas moins néceffaire ) avec de la bonne foi
on pourroit faire diverfes expériences qui confir
meroient ce que je viens d'avancer.
Qu'on prenne les airs de nos opéras - comiques
vraiment beaux , qu'on y joigne avec art des paroles
italiennes , & vice verfâ , qu'on traduife ha--
bilement en françois de très - beaux airs italiens ;
que les uns & les autres foient exécutés dans le
vrai fens de la mufique , je parie pour le fuccès de
l'une & de l'autre traduction . Un beau chant eft
un effet commerçable par toute la terre ; c'eſt un
188
MERCURE
DE FRANCE
.
diamant qui conferve fon prix , & que chacun accommode
à la parure.
Dans l'alliance de la mufique & des paroles ,
Monfieur , la mufique joue le rôle de ces favoris
que tout le monde traite de fujets , mais qui en
fecret gouvernent leur maître. C'est par une fuite
de cet allerviflement de la langue , que dans un
air on répéte fi fouvent les mêmes paroles. Je fais
que la raison réclame contre cet ufage qu'elle
nomme abus , mais la mufique le juftifie . Comme
il eft de l'effence de fes procédés de revenir fur les
mêmes phrafes de chant , de les faire entendre
plufieurs fois dans le même mode , & dans des
modes différens , les mêmes paroles fe trouvent
naturellement ramenées par le même chant ; &
l'oreille , une fois féduite par le charme des fons ,
rend moins fcrupuleux fur les privilèges de la
langue & fur ceux de la raifon .
Il est un point cependant où la langue gêne la
mufique , fi elle ne l'aflervit pas , c'eft l'obfervation
des breves & des longues : donnons à cet atticle
l'étendue dont il eft fufceptible.
,
Le précepte de la quantité en mufique femble à
la première infpection , d'une néceffité abfolue
puifqu'il porte fur la néceffité même de le faire
entendre ; en altérant la valeur des fyllabes on
court rifque de n'être pas entendu . Obſervez ce
pendant , Monfieur , combien ce précepte , ti rigoureux
dans la théorie , prête & obéit dans la
pratique. On en pourroit dire , comme de la vraifemblance
au théâtre , que c'eft le fecret des
maîtres de favoir jufqu'à quel point on peut y
déroger.
Faut- il vous citer des exemples de bonne mufique
infidèle à la profodie ? J'en trouverai dans
toutes les langues.
JANVIER. 1773 . 189
Le premier couplet du Stabat fait les mots laerymofa
, dolorofa de quatre fyllabes égales entre
elles. Le fecond couplet eft fcandé ainfi
Cüjus ănīmăm gēnten .
Dans le premier air de la Serva padrona , vous
trouverez ces mers fcandés fyllabiquement ,
fon tre cofe , quoique tre foit fenfiblement bref
dans la prononciation . ( Je cite au hafard & fans
recherches ; j'indique plus que je ne cite , de peur
d'allonger trop cet écrit . )
Le Devin de village eft plein de fautes contre
la profodie. Je choifis cet ouvrage de préférence ,
parce que fon auteur eft celui qu'on peut le moins
foupçonner de pécher par ignorance . Il faut bien
que M. Rouffeau , zélateur ardent du privilège
des langues , ait fenti que la mufique a auffi fes
privilèges , & que ceux- ci peuvent quelque fois
être préférés , puifqu'il manque à la quantité
d'une langue qu'il parle & qu'il écrit fi bien .
De tout ceci , que peut- on réfumer ? Que l'obfervation
de la quantité eft , pour la mufique ,
une entrave , dont elle cherche à s'affranchir le
plus qu'elle peut. Mais cette entrave ne feroit
rien s'il exiftoit une langue dont la profodie vágue
, indéterminée , flexible & changeante , fe
prêtât aux befoins de l'Artifte qui compofe. Les
mots de cette langue n'auroient point de valeur
fixe & réelle. Ses longues feroient plus ou moins
longues , fes breves plus ou moins breves , beaucoup
de fes fyllabes ne feroient ni breves ni longues
; elles reflembleroient aux fyllabes ut , re ,
mi,fa ,fol , la ,fi , ut , que les Muficiens Italiens ,
François , Allemands , prononcent longues ou
breves , felon que la mélodie l'exige. i
190 MERCURE DE FRANCE.
t
Avez - vous remarqué , Monfieur, qu'en traçant
tous les caractères d'une profodie vraiment defirable
pour la mufique , je n'ai fait que répéter
mot pour mot ce que M. Rouleau a dit de notre
profodie ; Mais je crains bien que M. Rouſſeau
( qui , en parlant ainfi , croyoit nous ôter des
avantages ) ne nous en ait fuppolés que nous
n'avons pas . Je l'ai déjà dit , je ne puis reconnoître
que notre profodie foit indéterminée , puilqu'il
eft vrai qu'on ne fauroit altérer la valeur
de nos fyllabes , fans que l'oreille s'en offenſe.
Auffi ne penfé - je pas comme M. Glouck , que
notre langue eft plus muficale que toutes les autres
, mais feulement qu'elle peut , auffi - bien
qu'une autre , s'adapter à de bonne mufique .
S'il falloit lui affigner quelques propriétés particulières
, convenables à l'art du chant , je pourrois
les trouver dans les qualités mêmes qu'on
lui a reprochées comme contraires à la mufique.
Ses définences muettes , par exemple , ont un rap
port direct avec les fons perdus que la mufique
emploie , & fur lefquels la voix s'atténuant ,
s'exhale enfin comme une vapeur.
L'ordre grammatical de nos conftructions favorife
encore la mufique en ce qu'il favorife la
clarté du difcours. Plus le fens de la phraſe eft
prompt à s'expliquer , plus l'efprit faifit facilement
le rapport du chant aux paroles.
Telles font , Monfieur , les obfervations que je
voulois vous communiquer. Puifle cet écrit , s'il
doit être contredit , n'attirer du moins à fon auteur
que des critiques qui l'éclairent fans l'affliger
! Il feroit trifte que , fur les matières les
moins importantes , on ne pût haſarder fon avis
fans compromettrefon.repos.
JANVIER. 1773. 191
L'hiver dernier on me fit , avec autant d'humeur
que d'injuftice , le reproche de m'être élevé
en détracteur contre Rameau : je fais cette occafion
de répondre à ce reproche , en renouvelant
ma profeffion de foi fur ce grand artiſte. Je le
confidère comme un des hommes les plus étonnans
qui aient jamais paru ; & nul peut - être
dans
quelque
art que ce foit , n'a mieux
mérité
le titre d homme de génie . Loin qu'en
défapprou
vant quelques
parties de fes ouvrages , j'aie démenti
ce que j'avois
imprimé
dans fon éloge , je
n'ai hafardé fur lui aucune
cenfure
qui ne foit
contenue
implicitement
dans cet éloge même.
Le refpect que mérite un grand homme , doit ,
tant qu'il vit , fermer la bouche à la critique fur
les
imperfections
de fon talent ; mais une cenfure
honnête , lorfque
l'auteur ne peut plus s'en
offenfer, honore fa mémoire
plus qu'elle ne l'outrage
, parce
qu'elle met le fceau de la vérité aux
éloges
qu'on lui a juftement
prodigués.
J'ai l'honneur d'être , & c.
propriétés musicales de la langue françoife.
J'AI la , ' AI lu , Monfieur , dans le fecond Mercure
d'Octobre , que M. Glouck , célèbre par les Opéras
italiens qu'il a mis en mufique , vient de jeter
un coup- d'oeil d'adoption fur notre langue , &
d'exercer fon talent fur un poëme françois.
L'entreprise de M. Glouck a cela de remarqua
ble , qu'elle contredit les termes les plus forts de
l'affertion portée par M. Roufleau ( 1 ) . L'artiſte
étranger vient , après l'auteur d'Ernelinde , de
lever l'interdit jeté fur notre langue ; mais ce
n'eft point affez qu'il la croie digne de favorifer
fon art , il lui accorde cet avantage de préférence
à toutes les autres langues. Cette opinion faite
pour étonner , fur- tout de la part d'un étranger
que le préjugé national n'aveugle point , m'a fait
naître l'idée de difcuter les raifons qui peuvent
la juftifier , & celles qu'on a fait valoir en faveur
de l'opinion contraire. Avant d'entrer dans cette
difcuffion , permettez - moi quelques réflexions
générales.
On a dit que tous les hommes font mécontens
de leur fort ; tous les peuples le font de leur langue
: nous autres peuples modernes , nous envions
( 1 ) Je prédis que le genre tragique ne fera pas
même tenté. Lettre fur la Mufique,
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
celle des Romains , les Romains envioient celle
des Grecs. Tout le monde fe plaint de fon partage.
J'ai entendu fouvent affirmer la prééminence
d'une langue fur une autre; mais de telles décifions
, qui ne font au fonds que des jugemens de
fociété , en ont toute la légèreté . Elles portent
communément fur des aperçus plus que fur un
examen approfondi , & fur des apparences plus
que fur des preuves raifonnées J'aimerais qu'on
jugeât des langues comme des hommes , par les
oeuvres . Si la langue la plus riche en beaux ouvrages
de toute eſpèce n'eft pas la plus belle , je
ne fais pas du moins ce qu'elle peut envier à celle
qu'on lui préfère. Mais fi l'on fuit la règle de dé
cifion que je propofe , la langue de Virgile paroî
tra-t-elle inférieure à celle d'Homère , d'Héfiode ,
de Théocrite que le poëte latin a imitée ? Qu'on
étende fi l'on veut ce parallèle à Cicéron & Dé,
mofthène , à Sallufte & Thucidide , & c . la balance
pourra flotter dans un état d'égalité ; mais quel
contrepoids donner à Tacite ?
Je voudrois que ceux qui jugent d'une langue
fur fon matériel , en fixaflent , d'après leurs obfer
vations , le caractère eflentiel ; car enfin fi ce caractère
exifte , donné par le technique de la langue
, inhérant à elle par fa nature , il eſt évident
que chaque écrivain doit s'y conformer & le fuivre.
On blâmeroit , je penfe , un écrivain qui ,
avec une langue faite pour être concile , s'effor
ceroit d'être abondant. Ce feroit s'enfler comme
la grenouille dans une peau trop étroite , & qui
ne pourroit obéir.
Mais quelle eft la langue dont on fixera le
caractère & les propriétés , tellement qu'on ne
JANVIE R. 1773. 173
puifle y trouver des propriétés toutes contraires
& un caractère tout différent ? Cicéron eft
abondant , Tacite eft concis . Qui des deux a le
mieux connu le caractère de fa langue ? Tous
deux , avec un fuccès égal , lui ont prêté le caractère
de leur génie.
Que dire de notre idiome françois ? Fait pour
être obfcur par l'embarras & l'équivoque de fes
pronoms relatifs , il s'eft renda recommandable
par fon extrême clarté. C'eft un avantage que
perfonne ne lui contefte ; il eft l'idiome des philofophes
, & par conféquent celui de la raifon.
Comment expliquer cette contradiction du vice
radical de la langue avec le mérite principal qu'elle
s'eft acquis ? C'est que tout l'effort des écrivains
s'eft porté vers le côté foible de cette langue ; de
fon vice originel , ils ont tiré un de fes moyens
de perfection. La langue eft ce que les écrivains
la font.
Ce n'est pas d'aujourdhui que la nôtre eft en
butte à des contradictions , à des foupçons défavorables
. Le fage Patru craignit autre fois qu'elle ne
pût pas fe prêter aux graces naïves du genre de la
fable . Il confioit fes doutes & fes craintes à la Fontaine
qui , en écrivant , le guérit bientôt des uns
& des autres. Ce même Patru , toujours timide &
défiant , alléguoit des doutes femblables à Boileau
, occupé du genre didactique. Boileau lui répondit
, en faisant l'art poëtique. L'auteur de la
Henriade a détruit un préjugé plus fort & plus gé
néral , un préjugé qui déclaroit notre langue &
notre goût anti - épiques . Le fuccès de deux poëmes
géorgiques vient encore d'accroître le domaine
de notre poëfie , en lui appropriant un genre
dont on ne la croyoit pas fufceptible . Ainfi cha-
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
que effort d'un écrivain habile immole , pour ainfi
dire , à la langue un préjugé qui lui étoit contraire
; & cette langue , telle qu'un fleuve qui
s'éloigne de fa fource , étend par degrés fa furface .
Entre elle & le chant moderne , il fubfifte encore
une foible digue ; ce dernier obftacle fera bientôt
furmonté.
Sur les propriétés muſicales de la langue françoife
, il le préfente trois opinions qui partagent
entre elles le Public.
1º . Notre langue eft muficale ; mais Lulli a créé
la feule mufique dont elle foit fufceptible .
2º. Cette langue fe prête aux tournures du
chant moderne ; mais ces tournures ne fiéroient
pas à la dignité de l'opéra .
3º. Aucune bonne mufique ne peut nous convenir
, & nous lommes condannés à ne jamais
chanter.
Quand nous aurons difcuté ces trois opinions ,
il ne nous reftera plus qu'à propofer la nôtre qui
fervira de réponſe à celle de M. Glouck.
Je ne fais , Monfieur , fi l'on doit craindre d'avancer
que Lulli n'a point créé le genre de mufique
dont il paffe pour être l'inventeur : il ne fit
que l'apporter d'Italie, où ce genre étoit pour lors
en ufage. Ceux que cette propofition pourroit
étonner n'ont qu'à fe rappeler la mufique de Corelli
; le ftyle françois de cet auteur nous apprend
ce que fut autrefois la mufique italienne : pour
devenir françoile , il lui a fuffi de vieillir , parce
que les Italiens avoient changé leur idiome mufical
lorfque nous Y tenions encore.
Qu'importe , après tout , que cette mufique
foit adoptée ou créée parmi nous ? Eft ce la feule
qui nous convienne ? voilà le point à réfoudre.
JANVIER. 1773. 175
Le Public lui-même fournit la folution. Il faut
bien que la mufique de Lulli ait perdu de fes charmes
, puifqu'on en laiffe fubfifter fi peu de chofe,
lorfqu'on remet au théâtre les ouvrages de Qui
naut. Etrange alternative dans la deftinée de ces
deux auteurs ! autrefois on fupportoit Quinaut
en faveur de fon muficien , du moins on le croyoit
ainfi . Aujourd'hui ce font les ouvrages de Quinaut
qui , s'échappant des ténèbres , emportent
avec eux quelques fragmens de l'ancienne mufique
, fans eux deſtinée à périr. *
Je fais que les partifans du goût antique crient
à la dépravation ; mais outre qu'ils ont à récla
mer contre l'Europe entière , qu'il me foit permis
de leur obferver que la dépravation du goût peut
bien faire fubfifter des monftres à côté des chefd'oeuvres
, mais non pas faire rejeter ceux - ci .
Que le théâtre françois épreuve toutes les révolutions
poffibles , les ouvrages de nos grands
maîtres s'y maintiendront toujours avec fupériorité.
Si l'on paroît leur préférer un moment
des ouvrages moins bons , mais qui préfentent
l'attrait de la nouveauté , c'eft en quelque forte.
par un goût libertin , qu'on défapprouve même
alors qu'on le fatisfait ; & le Public , à cet égard ,
* Ce que l'on conferve principalement des ouvrages
de Lulli , c'eſt le récitatif des ſcènes ; mais
le récitatif n'eft point de la mufique proprement
dite. Au refte , nous convenons avec plaifir qu'on
trouve dans Lulli des morceaux de muſique d'une
fimplicité intéreſſante , tels que le commencement
du prologue d'Amadis. Nous ne croyons pas faire
tort à cet artiſte en le comparant à Corelli.
•
· Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
fe conduit comme ces maris infidèles , par occafion,
à des femmes aimables & vertueufes ; au fond
de leur coeur ils diftinguent à merveille de l'objet
de leur caprice , l'objet d'un goût plus vrai & plus
durable . Concluons que fi les ouvrages de Lalli
perdent à vieillir , il faut bien s'en prendre à euxmêmes
.
Paflons à la feconde opinion , à celle qui ne
veut pas qu'on applaudifle à l'opéra ce qu'on applaudit
à là comédie italienne .
Il peut fembler étonnant , Monfieur , que pour
la mufique on établifle entre deux quartiers de
Paris , la différence qu'on établiroit à peine entre
deux climats oppofés..... Mais j'oubliois qu'il
eft queftion de fpectacles différens , & que c'elt
de la dignité de l'opéra qu'il s'agit. Prenons garde
qu'une idée de noblefle mal entendue ne nous
égare ; ne traitons pas l'opéra comme ces enfans
de bonne maifon dont on fait des ignorans & des
fots , en leur exagérant les prérogatives de leur
rang.
Je prie feulement qu'on veuille bien répondre
aux queftions fuivantes .
La fituation d'un fils vertueux désherité , chaſſé
de la maifon paternelle , & prêt à reparoître aux
yeux de fon père , eft- elle noble ? Les vers mis dans
la bouche de Sylvain manquent- ils de noblefle ?
Je puis braver les coups du fort ,
Mais non pas les regards d'un père.
Pour un fils fenfible & rebelle ,
Un père est un Dieu menaçant.
JANVIER. 1773. 177
Ces vers mefiéroient- ils à la dignité d'un héros ,
& peut- on y joindre une mufique plus noble , plus
vraie , plus pathétique que celle de M. Grettri ?
J'obferve une petite fingularité , Monfieur ; on
relègue la mufique moderne dans le genre familier
, & même bas ; mais l'opéra comique , népour
ce genre , & qui l'a confervé fi long- tems , n'a
commencé d'en fortir , que depuis qu'il s'eft approprié
la mufique moderne . Loin qu'elle répugne
au caractère de noblefle , elle le communique à
ce qui l'approche. Quel indice plus fûr de fes reffources
, & même de les befoins ?
Il nous refte à difcuter une troisième opinion.
Celle - ci eft la plus redoutable ; non que je la croie
la plus vraie , mais le mérite & la célébrité de
fon auteur lui prêtent une force prefque égale
à celle de la vérité . Si notre langue le relève des
coups d'un tel adverfaire , fi l'opinion de M. Rouf
feau défendue avec fon éloquence , n'a pas pris
force de loi , fon fort eft de ne s'accréditer jamais.
Il eft inutile d'avertir qu'en attaquant quelques
propofitions de M. Roufleau , je prétends ne m'écarter
en rien du refpect que je dois à fon mérite.
Si j'avois l'honneur de le connoître , je lui communiquerois
cet écrit avant de le publier , & je le
ferois juge dans la propre caufe.
* Notre langue , dit M. Roufleau , compelée
» de fons mixtes & de fyllabes muettes , fourdes
» ou nazales , ayant peu de voyelles fonores , &
* M. Roufleau.
* Lettre fur la mufique.
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
» beaucoup de confones & d'articulations , eft
tout-à -fait contraire à la mufique. >>
Je voudrois caufer avec M. Rouſſeau pour favoir
aujufte ce qu'il entend par des fons mixtes ;
je n'ai pas une idée aflez pofitive du fens de ces
mots pour y répondre. Notre langue fans doute a
beaucoup de fyllabes muettes . Elles contribuent
à répandre de la grace & de la variété dans notre
prononciation ; je leur crois même un rapport
aflez exact avec certaines parties du chant , c'eſt
ce que je m'efforcerai de prouver un peu plus loin.
Ici je me contente d'obferver que M. Roufleau ,
qui trouve la langue italienne fi douce , parce
qu'elle élide à tout moment une voyelle contre une
autre , devroit trouver la nôtre plus douce encore
, parce qu'il s'y fait continuellement une forte
d'élifion plus agréable & plus naturelle , entre une
fyllabe muette & une voyelle fonore . Réduifons
ceci en exemple , & citons celui que M. Rouleau
nous fournit.
Teneri sdegni , è placide è tranquille
Repulfe , è cari vezzi , è liete paci.
Si vous prononcez toutes ces voyelles fans les
élider , vous marchez d'hiatus en hiatus , & rendez
la prononciation cahoteufe . Elidez - vous ?
vous tronquez , vous défigurez les mots en leur
ótant une des fyllabes qui les compofent ; &
d'ailleurs vous fatiguez l'oreille par le retour continuel
des définences en E.
1
Oppofons à ceci une élifion de fyllabe muette.
Oui ,je viens dans fon temple adorer l'Eternel.
Les mots temple & adorer confervent leur proJANVIE
R. 1773. 179
nonciation entière & correcte ; & la muette , par
une élifion douce , va fe perdre mollement , & fe
confondre avec la voyelle , qui la fuit.
«M. Roufleau prétend enfuite que le défaut
d'éclat dans les voyelles oblige à en donner aux
» notes , & que la langue fourde rend la mufique
>> criarde . >>
Il me femble que la conféquence devoit être
toute autre.
Le défaut d'éclat dans les voyelles , avertit de
n'en pas mettre dans les fons de la mufique. C'eſt
ainfi que M. Rouffeau lui - même , dans d'autres
endroits de fa lettre , conclut du caractère d'une
langue au caractère de mufique qui lui eft propre.
<< La marche de notre muſique doit être lente &
ennuyeufe. Pour peu qu'on voulûr en précipiter
le mouvement , la vîtefle reflembleroit à
» celle d'un corps dur & anguleux qui roule fur
» le pavé. »
39
23
Je cherche dans notre langue les raisons qui
néceffitent notre mufique à être lente . Je trouve
que cette langue eft furabondante en fyllabes brèves.
Comment une pronenciation légère & préci
pitée produit- elle néceflairement un chant tardif
& parelleux ? Eft - ce toujours à contrario qu'il
faut conclure de la langue à la mufique ? Mais
pourquoi le fert-on pour nous feuls de ces conféquences
inverſes ?
2
« Je fuppofe , pourſuit M. Roufleau , que le
» même langue eût une mauvaiſe profodie , peu
» marquée , fans exactitude , fans précifion ; que
les longues & les brèves n'euffent pas entre elles
en durée & en nombre des rapports fimples &
»propres à rendre le rhythme agréable , exact &
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
و د
22
ככ
régulier , qu'elle eût des longues plus ou moins
longues , des brèves plus ou moins brèves , des
fyllabes ni brèves ni longues , & c.»
M. Roufleau, dans ce paffage, ne fait que mettre
en fuppofition tout ce qu'il reproche effecti
vement à la langue françoife. Ce qui pourra vous
étonner, c'eft que les moyens d'accufation font
fairs pour devenir des moyens de défenſe . S'il
falloit attribuer à notre langue la prééminence
fur toutes les autres en mufique , il ne s'agiroit
peut - être pour cela que de répéter à fon avantage
ce que fon adverfaire a dit contre elle . Mais nous
n'en fommes pas là ; n'anticipons point fur l'ordre
des raifonnemens .
כ כ
«Notre profodie , dit - on , n'eft point marquée
: -Cependant il eft impoffible d'altérer
la valeur d'une fyllabe fans que l'oreille en foit
bleflée.
"Notre profodie , dit on encore ,
eft mauvaife.--
Cependant des vers de Racine , deM deVolraire
, de Quinaut bien prononcés , il réfulte pour
l'oreille un plaifir que M. Rouleau a fûrement
fenti auffi vivement que perfonne.
Mais , ajoute - t- on encore , nous avons des longues
plus ou moins longues , des breves plus ou
moins breves , des fyllabes ni breves ni longues.
Denis d'Halycarnafle * , Monfieur , en a dit autant
du grec . Si ces mots indiquent un vice radical
, un vice antilyrique de la langue , que deviennent
les éloges prodigués par M. Roufleau à
la langue grecque , qu'il trouve fi muſicale & fi
harmonieufe ? D'ailleurs , la mufique elle- même
a les longues plus ou moins longues , les breves
* De Synth.
2
T
JANVIER . 1773. 181
plus ou moins breves , la ronde , la blanche , la
noire , la croche , & c. Comment un rapport fi
marqué entre la langue & la mufique les rendroit
il incompatibles ?
Paflons à une nouvelle accufation . Nous gardons
dans nos conſtructions un ordre didactique
; M. Rouleau prétend que la phraſe muſi
cale le développe d'une manière plus agréable
»& plus intéreflante , quand le fens du difcouts ,
long tems fufpendu , fe réíoud fur le verbe avec
la cadence , que lorsqu'il le développe à mefu-
» re. Cette objection me fournira plus d'une réponſe.
ל כ
1º. J'ai beau y réfléchir , je ne puis fentir le
mérite musical de l'inverfion , & l'analogie du
verbe à la fin avec la cadence.
2º. Je croirois volontiers que dans les paroles
faites pour être chantées , loin qu'on doive fulpendre
le fens du difcours , on ne peut trop
l'expliquer , afin d'épargner à l'efprit de là réflexion
& du travail .
tôt
3. Le verbe rejeté à la fin ne tient pas le fens
de la phrafe plus fufpendu que fi c'étoit le fubftantif
qui la terminât.
Mifero Pargoletto
Il tuo deftin non ſai.
Quand on mettroit le verbe avant le ſubſtantif ,
Ye fens du difcours n'en feroit pas plutôt expliqué.
4°. Il me semble que M. Metaſtaſe , dont les
paroles ont fourni de fi beaux airs , fait un ulage
très-modéré de l'inverfion , que les tours de
phrafe font aflez femblables aux nôtres.
182 MERCURE DE FRANCE.
5º . Enfin files longues périodes où le ſens eft
fufpendu, conviennent particulièrement à la mufique
, nos vers de huit fyllabes font fufceptibles
de ces périodes ; & , dans les ouvrages de M Gref
fet , on en trouveroit de vingt , ving - cinq vers.
Notre langue , même à cet égard , n'eft donc pas
antilyrique.
Ne vous femble- t-il pas , Monfieur , qu'on s'en
prend trop à la langue des défauts qu'on trouve
à la mufique ? M, Glouck commet lui même cette
injuftice : il attribue à la fréquence des voyelles ,
la fréquence des roulades qu'il blâme dans le
chant italien : Mais il n'y a point de néceffité de
rouler fur des voyelles , & la langue eft innocente
de ce tort qu'on lui impute. Si le chant italien
dégénère en roulades , c'eft parce que les compofiteurs
défèrent au goût des exécutans jaloux de
faire briller leur habileté , c'eft encore parce que
les fpectateurs en Italie fe font accoutumés à regarder
le fpectacle comme une espèce de concert
dont ils n'écoutent que des parties . Dès lors ils
fentent moins à quel point les roulades font déplacées
dans un air tragique ; dès lors , on fair
chanter longuement un acteur , fans s'inquiéter
de ce que devient à côté de lui fon interlocuteur,
qui , tant que l'air dure , n'eft qu'un ſpectateur
de plus dans la falle ; dès lors on prolonge les
ritournelles , on multiplie les da capo fans égard
pour l'action , ni pour le jeu de l'acteur , ni pour
fon maintien. Tous ces vices de l'opéra italien
ne feroient pas fupportés en France. Notre goût
délicat & févère mefure les parties à l'enfemble ,
affervit la mufique à l'action théâtrale . C'eſt ce
qui me fait penfer que nous devons porter le
fpectacle de l'opéra plus loin qu'il n'a été chez
les Etrangers , c'eft peut - être auffi ce qui a fait
JANVIER . 1773. 183
naître à M. Glouck le defir de nous confacrer les
talens .
Mais notre langue ſe prête - t - elle à un genre de
mufique qui puifle plaite aux Etrangers & à nousmêmes
? Cette queſtion me fait rentrer dans mon
fujet , & me conduit à propoler mon opinion.
Je crois , Monfieur , la mufique plus indépendante
des langues qu'on ne l'imagine . Je la confidère
comme une langue elle- même , à part de
toutes les autres , langue univerfelle , invariable
pour le fonds , & à laquelle les idiomes n'apportent
que de légères différences , fi toutefois ils y
en apportent quelqu'une.
Comme cette opinion doit étonner , je n'omettrai
rien de ce qui peut la juſtifier .
La langue la plus profodiée , la plus accentuée
ne fournit dans la prononciation que peu d'intervalles
commenfurables ; tous ceux de la mufique
le font & le doivent être , tous les tons font al
fervis aux loix de l'harmonie & de la mélodie :
comment fait on dépendre ce qui chante toujours
de ce qui ne chante jamais ?
Appliquons à la langue grecque le principe
qu'on voudroit nous faire adopter ; nous verrons
ce qu'il produira.
Prefque tous les mots grecs portent un accent
aigu , grave ou circonflexe , c'eſt à - dire , fuivant
la définition que Denis d'Halicarnaffe nous a
tranfmile , que fur chaque mot la voix hauſloit
ou baifloit d'une quinte , ou bien parcouroit l'intervalle
entier renfermé dans les deux accens oppolés.
Penfez vous que les muficiens fuffent alfervis
à cette loi des accens ? Eh ! dans ce cas
quelle eût été leur mélodie ? il auroit donc fallu
qu'elle procédât néceflairement par une fuite de
184 MERCURE DE FRANCE.
quintes hautes & balles répétées à chaque mot !
Cette idée eft deftructive de toute mélodie.
Si le chant eft aßervi aux inflexions de la pa.
role , on ne peut être un grand muticien qu'on
ne foit préalablement un grand déclamateur . Penfez-
vous que cela puifle fe foutenir ?
M. Rouleau , dans les airs charmans du Devin
de village , a - t-il cherché à fe rapprocher de la
déclamation ? prononcez ces vers ,
Si des galans de la ville , &c.
& chantez les enfuite , vous faurez à . quoi vous
en tenir.
Si la mufique de chaque peuple eft une dépendance
naturelle , une conféquence néceffaire de
la langue qu'il parle , pourquoi la mufique change-
telle , quand la langue fubfifte la même ? Les
Italiens ont chanté d'un ftyle françois ; & nous ,
qui parlons la langue de Quinaut , nous fommes
loin de celle de Lulli.
Je crois le commencement du Stabat un des
plus beaux morceaux de mufique qui puifle exif-,
ter. En eft- on redevable aux accens de la langue ?
En eft - il une dans le monde entier dont les inflexions
fe rapportent aux intonations du Stabat
?
J'ai recueilli plufieurs chanfons des Sauvages
du Canada. Leur mélodie eft la même que la nôtre:
dira ton que leur langue eft auſſi la même ?
Eh ! qui ne voit , Monfieur , que la mufique
comme je l'ai dit , eft une langue à part de toutes
les autres chaque peuple pour s'entendre s'eft
fait un langage conventionel , dont la formation
eft l'effet du halard ; car il n'y a point de raiſon
JANVIER. 1773. 185
>
pour que le pain s'appelle plutôt pain qu'artos
comme il s'appelle en grec. Les formes principales
de la mufique au contraire , ne naiflent ni
du hafard ni de la convention ; ' elles dérivent des
loix de la nature , c'est - à - dire , de notre organifation
; ce qui les rend néceffaires , invariables ,
univerfelles. Le rapport que les fons musicalement
combinés ont avec nos fens , eft un mystère
qui fe dérobe aux yeux de la raiſon . Perfonne
ne peut expliquer pourquoi tel enchaînement de
fons produit un chant mélodieux pourquoi
du rhythme exprimé par ce chant , il réfulte un
mouvement qui néceffite notre corps à le fuivre:
on ne rend point raifon de ces effets ; mais dans
tout pays , dans tout climat , tout homme bien
organifé les reflent. Le payſan le plus groffier , le
plus brut , a le fentiment du chant & de la me
fure les enfans l'apportent en naiflant . Eh ! ne
les voyez-vous pas dès le maillot s'agiter aux
chants d'une nourrice , oublier à la voix leur impatience
& leurs douleurs , changer les larmes
qu'ils verfoient en un fourire de joie ? La langue
n'existe pas pour eux encore ; ils entendent déjà
celle de la mufique , ils y font fenfibles , ils enont
une notion infufe : fi l'on pouvoit croire aux
idées innées , c'eft en faveur de la mufique qu'il
faudroit y croire .
La mufique eft indépendante des langues , puifqu'elle
exifte fans elles . Je ne.conçois pas , je l'avouerai
, la différence eflentielle qu'on voudroit
établir entre le chant vocal & l'inftrumental.
Quoi ! celui - ci émaneroit des feules loix de l'harmonie
& de la mélodie , & l'autre dépendant des
inflexions de la parole , en feroit une imitation ?
Il feroit un enfant de la langue c'eſt créer deux
arts au lieu d'un .
186 MERCURE DE FRANCE.
La preuve que le chant ne tire pas fon charme
& fa puiflance de fon rapport avec la langue ,
c'eft qu'on peut ignorer la langue d'un pays , & en
aimer la mufique . L'Armenien , cité par M. Rouffeau
dans fa lettre , n'entendoit point l'italien ;
il fut entendre & goûter les airs italiens qu'on lui
chanta .
Ne cherchons pas des différences où il n'y en
a point. Le chant vocal ne différe de l'inftrumental
qu'autant qu'un inftrument différe d'un autre.
La mufique eft la déefle aux mille voix ; chaque
inftrument lui en prête une. Entre tous ces orga
nes par lefquels elle s'exprime , la voix humaine.
moins étendue , moins hardie , plus contrainte
que les inftrumens , fimplifie ce qu'ils exécutent.
La voix donne le texte pur , les inftrumens l'ornent
& l'embelliflent en fe jouant autour du fujet.
Le chant repréfente le nu ; l'inftrumental qui s'y
joint & l'accompagne, imite ces draperies dont les
contours ondoyans parent le nu fans en déguiſer
les formes.
•
Mais , dira-t on , d'où vient la différence du
chant italien au chant françois même moderne
fielle ne réfulte pas du caractère des deux langues
? Mais d'où vient la différence du chant
italien moderne à l'ancien , fi le caractère de la
mufique eft déterminé par celui de la langue ?
-
Entre deux violons , tels que Tartini & Ferrari ,
par exemple, il exifte plus de différence pour les
inflexions , le ftyle , la façon de faire chanter ,
qu'il n'y en a entre le chant italien & le chant
françois moderne . Il n'eft donc pas néceffaire de
chercher dans la langue les raifons d'une différente
expreffion muficale ; & la mufique fufceptible
d'être rendue un peu diverſement , n'en eft pas
JANVIE R. 1773. 187
moins
pour
cela une langue univerfelle comme
l'art de la peinture n'en eft pas moins un , quoique
chaque peintre ait fa manière.
Je vais plus loin. Certains acteurs de la comédie
italienne ont , depuis quelques années , italianife
leur chant d'une manière très- fenfible pour
les oreilles exercées ; ou le Public ne s'eft point
apperçu de l'innovation , ou , s'il l'a fentie , il y
applaudit ; l'un & l'autre revient au même , &
prouve que l'expreffion du chant italien appartient
plus à la mufique qu'aux paroles qu'on y
joint.
Au moment où j'écrivois ceci , Monfieur , le
hafard m'a fait entendre un air de M. Grettri exé
cuté par un Italien qui met dans fon chant l'expreffion
la plus vive & la plus forte . Il n'en a rien
adouci pour exécuter l'air françois , & jamais cet
air n'a produit un effet plus grand. L'auteur , qui
étoit préfent , fut enchanté de cette exécution ;
les auditeurs l'étoient tous , je l'étois plus qu'eux ;
car il fe joignoit à mon plaifir , celui de voir réduire
en démonftration ce que je foupçonnois depuis
fi long- tems.
Avec du goût , de l'intelligence , & ( ce qui
n'eft pas moins néceffaire ) avec de la bonne foi
on pourroit faire diverfes expériences qui confir
meroient ce que je viens d'avancer.
Qu'on prenne les airs de nos opéras - comiques
vraiment beaux , qu'on y joigne avec art des paroles
italiennes , & vice verfâ , qu'on traduife ha--
bilement en françois de très - beaux airs italiens ;
que les uns & les autres foient exécutés dans le
vrai fens de la mufique , je parie pour le fuccès de
l'une & de l'autre traduction . Un beau chant eft
un effet commerçable par toute la terre ; c'eſt un
188
MERCURE
DE FRANCE
.
diamant qui conferve fon prix , & que chacun accommode
à la parure.
Dans l'alliance de la mufique & des paroles ,
Monfieur , la mufique joue le rôle de ces favoris
que tout le monde traite de fujets , mais qui en
fecret gouvernent leur maître. C'est par une fuite
de cet allerviflement de la langue , que dans un
air on répéte fi fouvent les mêmes paroles. Je fais
que la raison réclame contre cet ufage qu'elle
nomme abus , mais la mufique le juftifie . Comme
il eft de l'effence de fes procédés de revenir fur les
mêmes phrafes de chant , de les faire entendre
plufieurs fois dans le même mode , & dans des
modes différens , les mêmes paroles fe trouvent
naturellement ramenées par le même chant ; &
l'oreille , une fois féduite par le charme des fons ,
rend moins fcrupuleux fur les privilèges de la
langue & fur ceux de la raifon .
Il est un point cependant où la langue gêne la
mufique , fi elle ne l'aflervit pas , c'eft l'obfervation
des breves & des longues : donnons à cet atticle
l'étendue dont il eft fufceptible.
,
Le précepte de la quantité en mufique femble à
la première infpection , d'une néceffité abfolue
puifqu'il porte fur la néceffité même de le faire
entendre ; en altérant la valeur des fyllabes on
court rifque de n'être pas entendu . Obſervez ce
pendant , Monfieur , combien ce précepte , ti rigoureux
dans la théorie , prête & obéit dans la
pratique. On en pourroit dire , comme de la vraifemblance
au théâtre , que c'eft le fecret des
maîtres de favoir jufqu'à quel point on peut y
déroger.
Faut- il vous citer des exemples de bonne mufique
infidèle à la profodie ? J'en trouverai dans
toutes les langues.
JANVIER. 1773 . 189
Le premier couplet du Stabat fait les mots laerymofa
, dolorofa de quatre fyllabes égales entre
elles. Le fecond couplet eft fcandé ainfi
Cüjus ănīmăm gēnten .
Dans le premier air de la Serva padrona , vous
trouverez ces mers fcandés fyllabiquement ,
fon tre cofe , quoique tre foit fenfiblement bref
dans la prononciation . ( Je cite au hafard & fans
recherches ; j'indique plus que je ne cite , de peur
d'allonger trop cet écrit . )
Le Devin de village eft plein de fautes contre
la profodie. Je choifis cet ouvrage de préférence ,
parce que fon auteur eft celui qu'on peut le moins
foupçonner de pécher par ignorance . Il faut bien
que M. Rouffeau , zélateur ardent du privilège
des langues , ait fenti que la mufique a auffi fes
privilèges , & que ceux- ci peuvent quelque fois
être préférés , puifqu'il manque à la quantité
d'une langue qu'il parle & qu'il écrit fi bien .
De tout ceci , que peut- on réfumer ? Que l'obfervation
de la quantité eft , pour la mufique ,
une entrave , dont elle cherche à s'affranchir le
plus qu'elle peut. Mais cette entrave ne feroit
rien s'il exiftoit une langue dont la profodie vágue
, indéterminée , flexible & changeante , fe
prêtât aux befoins de l'Artifte qui compofe. Les
mots de cette langue n'auroient point de valeur
fixe & réelle. Ses longues feroient plus ou moins
longues , fes breves plus ou moins breves , beaucoup
de fes fyllabes ne feroient ni breves ni longues
; elles reflembleroient aux fyllabes ut , re ,
mi,fa ,fol , la ,fi , ut , que les Muficiens Italiens ,
François , Allemands , prononcent longues ou
breves , felon que la mélodie l'exige. i
190 MERCURE DE FRANCE.
t
Avez - vous remarqué , Monfieur, qu'en traçant
tous les caractères d'une profodie vraiment defirable
pour la mufique , je n'ai fait que répéter
mot pour mot ce que M. Rouleau a dit de notre
profodie ; Mais je crains bien que M. Rouſſeau
( qui , en parlant ainfi , croyoit nous ôter des
avantages ) ne nous en ait fuppolés que nous
n'avons pas . Je l'ai déjà dit , je ne puis reconnoître
que notre profodie foit indéterminée , puilqu'il
eft vrai qu'on ne fauroit altérer la valeur
de nos fyllabes , fans que l'oreille s'en offenſe.
Auffi ne penfé - je pas comme M. Glouck , que
notre langue eft plus muficale que toutes les autres
, mais feulement qu'elle peut , auffi - bien
qu'une autre , s'adapter à de bonne mufique .
S'il falloit lui affigner quelques propriétés particulières
, convenables à l'art du chant , je pourrois
les trouver dans les qualités mêmes qu'on
lui a reprochées comme contraires à la mufique.
Ses définences muettes , par exemple , ont un rap
port direct avec les fons perdus que la mufique
emploie , & fur lefquels la voix s'atténuant ,
s'exhale enfin comme une vapeur.
L'ordre grammatical de nos conftructions favorife
encore la mufique en ce qu'il favorife la
clarté du difcours. Plus le fens de la phraſe eft
prompt à s'expliquer , plus l'efprit faifit facilement
le rapport du chant aux paroles.
Telles font , Monfieur , les obfervations que je
voulois vous communiquer. Puifle cet écrit , s'il
doit être contredit , n'attirer du moins à fon auteur
que des critiques qui l'éclairent fans l'affliger
! Il feroit trifte que , fur les matières les
moins importantes , on ne pût haſarder fon avis
fans compromettrefon.repos.
JANVIER. 1773. 191
L'hiver dernier on me fit , avec autant d'humeur
que d'injuftice , le reproche de m'être élevé
en détracteur contre Rameau : je fais cette occafion
de répondre à ce reproche , en renouvelant
ma profeffion de foi fur ce grand artiſte. Je le
confidère comme un des hommes les plus étonnans
qui aient jamais paru ; & nul peut - être
dans
quelque
art que ce foit , n'a mieux
mérité
le titre d homme de génie . Loin qu'en
défapprou
vant quelques
parties de fes ouvrages , j'aie démenti
ce que j'avois
imprimé
dans fon éloge , je
n'ai hafardé fur lui aucune
cenfure
qui ne foit
contenue
implicitement
dans cet éloge même.
Le refpect que mérite un grand homme , doit ,
tant qu'il vit , fermer la bouche à la critique fur
les
imperfections
de fon talent ; mais une cenfure
honnête , lorfque
l'auteur ne peut plus s'en
offenfer, honore fa mémoire
plus qu'elle ne l'outrage
, parce
qu'elle met le fceau de la vérité aux
éloges
qu'on lui a juftement
prodigués.
J'ai l'honneur d'être , & c.
Langue
Vers et prose
Type d'écrit journalistique
Courrier des lecteurs
Faux
Mots clefs
Est adressé ou dédié à une personne
Est rédigé par une personne
Concerne une oeuvre
Remarque
Édité dans Jean-Jacques Rousseau, Correspondance complète, Ralph A. Leigh (éd.), Genève, Institut et Musée Voltaire ; Oxford, Voltaire Foundation, 1972-1998, no A638.
Fait partie d'un dossier