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Titre

REGRETS sur ma vieille Robe-de-Chambre, ou Avis à ceux qui ont plus de goût que de fortune. Par M. D.

Titre d'après la table

Regrets sur ma vieille Robe-de-Chambre,

Fait partie d'une section
Page de début
125
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132
Page de fin
135
Page de fin dans la numérisation
142
Incipit

Pourquoi ne l'avoir pas gardée ? Elle étoit faite à moi, j'étois fait à elle. Elle mouloit

Texte
REGRETS fur ma vieille Robe-de- Chambre ,
ou Avis à ceux qui ont plus de goût que
de fortune. Par M. D.
POURQUOI ne l'avoir pas gardée ? Elle étoit
faite à moi , j'étois fait à elle . Elle mouloit
tous les plis de mon corps fans le gêl'autre
roide , empefée , me manne
ner;
Fiij
116
MERCURE
quine. Il n'y avoit aucun befoin auquel fa
complaifance ne fe prêtât ; car l'indigence
eft prefque toujours officieufe. Un livre
étoit- il couvert de pouffière , un de fes pans
s'offroit à l'effuyer ; l'encre épaiffre refufoitelle
de couler de ma plume , elle préfentoit
le flanc ; on y voyoit tracés en longues raies
noires les fréquens fervices qu'elle m'avoit
rendus . Ces longues raies annonçoient le
Littérateur , l'Ecrivain , l'Homme qui travaille
à préfent j'ai l'air d'un riche Fainéant;
on ne fait qui je fuis.
Sous fon abri, je ne redoutois ni la maladreffe
d'un valet ni la mienne , ni les
éclats du feu , ni la chûte de l'eau ; j'étois
le maître abfolu de ma vieille Robe de
chambre , je fuis devenu l'efclave de la
nouvelle.
Le Dragon qui furveilloit la Toifon d'or
ne fut pas plus inquiet que moi : le fouci
m'enveloppe.
Le Vieillard paffionné qui s'eft livrépieds
& poings liés aux caprices , à la merci
d'une jeune folle , fe dit depuis le matin
jufqu'au foir où eft ma bonne , ma vieille
Gouvernante ? Quel démon m'obfédoit le
jour que je la chaffai pour celle -ci ! puis
il pleure ; il foupire.
:
Je ne pleure pas , je ne foupire pas ;
mais à chaque inftant je dis : Maudit foit
celui qui inventa l'art de donner du prix
DE FRANCE. 127
à l'étoffe commune en la teignant en écarlate
! maudit foit le précieux vêtement que
je révère ! où eft mon ancien , mon humble,
mon commode lambeau de callemande ?
Mes amis , gardez vos vieux amis . Mes
amis, craignez l'atteinte de la richeffe. Que
mon exemple vous inftruife. La pauvreté
a fes franchiſes ; l'opulence a fa gêne.
O Diogène ! fi tu voyois ton diſciple
fous le faftueux manteau d'Ariſtippe , comme
tu rirois ! O Ariftippe , ce manteau faſtueux
fut payé bien cher ! Quelle comparaifon
de ta vie molle , rampante , efféminée ,
& de la vie libre & ferme du Cynique déguenillé
! j'ai quitté le tonneau où je régnois
fervir fous un tyran .
pour
Ce n'eft pas tout , mon ami ; écoutez
les ravages du luxe , les fuites funeftes d'un
luxe conféquent.
Ma vieille Robe de chambre étoit une
avec les autres guenilles qui m'environnoient.
Une chaife de paille , une table de
bois , une tapifferie de Bergame , une planche
de fapin qui foutenoit quelques livres ;
quelques eftampes enfumées , fans bordure ,
clouées par les angles fur cette tapifferie ;
entre ces Eftampes , trois ou quatre Plâtres
fufpendus , formoient avec ma vieille Robe
de chambre l'indigence la plus harmonieuſe.
Tout est aujourd'hui défaccordé . Plus
d'enſemble , plus d'unité , plus de beauté.
F iv
128
MERCURE
C
Une nouvelle Gouvernante qui fuccède
dans un presbytère , la femme qui entre
dans la maifon d'un veuf , ne caufent pas
plus de troubles que l'écarlate intrufe n'en a
caufé chez moi.
Je puis fupporter fans dégoût lavue d'une
Payfanne. Ce morceau de toile groffière qui
couvre fa tête , cette chevelure qui tombe
éparfe fur fes joues , ces haillons troués.
qui la vêtiffent à demi , ce mauvais cotillon
qui ne va pas à la moitié de fes jambes , ces
pieds nuds & couverts de fange ne peuvent
me bleffer : c'eft l'image d'un état que je
refpecte ; c'eft l'enſemble des difgraces d'une
condition néceffaire & malheureufe que je
plains ; mais mon coeur fe foulève , & malgré
l'atmosphère parfumé qui la fuit , j'éloigne
mes pas , je détourne mes regards
de cette Courtifanne , dont la coëffure à point
d'Angleterre & les manchettes déchirées ,
les bas de foie fales , & la chauffure ufée me
montrent la mifère du jour affociée à l'opu
lence de la veille.
Tel eût été mon domicile fi l'impérieufe
écarlate n'eût tout mis à fon uniffon .
J'ai vu la Bergame céder à la tenture de
Damas la muraille à laquelle elle étoit depuis
fi long-temps attachée. ·
Deux Eftampes , qui n'étoient pas fans mérite
, la chute de la manne dans le Défert ,
du Pouffin , & l'Efter devant Affuérus , du
DE FRANCE. 129
même , l'une honteufement chaffée par un
Vieillard de Rubens ; ( c'eft la trifte Efther
) la Chûte de la manne diffipée par une
Tempête de Vernet.
La chaife de Paille reléguée dans l'antichambre
par le fauteuil de maroquin .
Homère , Virgile , Horace , Cicéron, foulager
le foible fapin courbé fous leur maſſe,
& fe renfermer dans une armoire marquetée
, afyle plus digne d'eux que de moi.
Une grande glace s'emparer du manteau
de ma cheminée.
Ces deux jolis plâtres que je tenois de
l'amitié de Falconet , & qu'il avoit réparés
lui-même , déménagés par une Vénus ac
croupie ; l'argile moderne brifée par le
bronze antique.
La table de bois difputoit encore le terrein
à l'abri d'une foule de brochures & de
papiers entaffés pêle- mêle & qui fembloient
devoir la dérober long- temps à la cataftrophe
qui la menaçoit . Un jour elle fubit
fon fort , & en dépit de ma pareffe les brochures
& les papiers allèrent fe ranger dans
les ferres d'un bureau précieux.
Inftinct funefte des convenances ! tact délicat
& ruineux ! goût fublime , qui changes ,
qui déplaces , qui édifies , qui renverſes , qui
vuides les coffres des pères , qui laiffes les
filles fans dor , les fils fans éducation , qui
fais tant de belles chofes & de fi grands
F v
130 MERCURE
maux ; toi qui fubftituas chez moi le fatal
& précieux bureau à la table de bois , c'eft
toi qui perds les nations ; c'eft toi qui peutêtre
un jour , conduiras mes effets fur le
Pont S. Michel , où l'on entendra la voix
enrouée d'un Juré - Crieur dire à vingt
louis une Vénus accroupie !
L'intervalle qui reftoit entre la tablette
de ce bureau , & la tempête de Vernet qui
eft au-deffus , faifoit un vuide défagréable à
l'oeil : ce vuide fut rempli par une pendule ;
& quelle pendule encore une pendule à
la Geoffrin ! une pendule où l'or contrafte
avec le bronze !
Il y avoit un angle vacant à côté de la
fenêtre : cet angle demandoit un Secrétaire ,
qu'il obtint.
Autre vuide déplaiſant entre la tablette
du Secrétaire & la belle tête de Rubens ;
il eft rempli par deux Lagrenée.
Ici une Madeleine , troiſième tableau du
même Artifte ; là c'eft une efquiffe de Vien
ou de Machy : car je donnai auffi dans les
efquiffes; & ce fut ainfi que le réduit édi
fiant du philofophe fe transforma dans le
cabinet fcandaleux du publicain j'infulte
auffi à la misère nationale.
De ma médiocrité première il n'eft refté
qu'un tapis de lifières . Ce tapis mefquin ne
cadre guères avec mon luxe je le feas
nažis j'ai juré & je jure que mes pieds ne fouDE
FRANCE. 131
leront jamais un chef-d'oeuvre de la Savonnerie.
Je réſerverai ce tapis comme le païfan,
tranfplanté de la chaumière dans le palais
de fon Souverain,réferva fes fabots. Lorfque
le matin , couvert de la fomptueufe écarlatte
, j'entre dans mon cabinet , fi je baiffe
la vue , j'apperçois mon ancien tapis de lifières.
Il me rappelte mon premier érat, &
l'orgueil s'arrête à l'entrée de mon coeur.
Non , mon ami ; non , je ne fuis point corrompu.
Mon ame ne s'eft point endurcie ;
ma tête ne s'eft point relevée ; mon luxe eft
de fraîche date , & le poifon n'a point encore
agi. Mais avec le temps , qui fait ce
qui peut arriver?? ... Ah! mon ami , levez
Vos mains au ciel , priez pour un ami en
péril ; dites à Dieu hi tu vois dans tes décrets
éternels que la richeffe puiffe corrompre
fon coeur , n'épargne pas les chef- d'oeu
vres qu'il idolâtre , détruis- les , & ramènele
à fa première pauvreté ! Et moi je dirai
au ciel de mon côté : ô Dieu , je me réfigne
à ta volonté; je t'abandonne tout , reprens
tout.... Oui , tout , excepté le Vernet . Ah!
laiffe-moi le Vernet ! Ce n'eft pas l'Artifte ,
c'est toi qui l'as fait. Refpecte l'ouvrage de
l'amitié & le tien. Vois ce phare , vois cette
tour. qui s'élèvent à droite. Vois ce vieil arbre
que les vents ont déchiré . Que cette
maffe est belle ! Au- deffous de cette maffe
obſcure , vois ces rochers couverts de ver-
:
F vj
132 MERCURE
dure : c'est ainsi que ta main puiflante les a
fondés , c'eft ainfi que ta main bienfaifante
les a tapiffés. Vois cette terraffe inégale qui
defcend du pied des rochers vers la mer ;
c'eft l'image même des dégradations que tu
as permis au temps d'exercer fur les chofes
du monde les plus folides. Tonfoleil l'auroitil
autrement éclairée ? Prends en pitié les malheureux
épars fur cette rive , Nete fuffit-il pas
de leur avoir montré le fond des abyfmes !
Ecoute la prière de celui - ci qui te remercie.
Aide les efforts de celui - là qui
raffemble les triftes reftes de fa fortune.
Ferme l'oreille aux imprécations de ce furieux.
Hélas ! il fe promettoit des retours fi
avantageux ! Il avoit médité le repos & la
retraite ; il en étoit à fon dernier voyage :
cent fois dans la route il avoit calculé par
fes doigts le fond de fa fortune ; il en avoit
arrangé l'emploi : & voilà toutes fes efpérances
trompées ; à peine lui refte-t- il de
quoi couvrir les membres nuds . Sois touché
de la tendreffe de ces deux époux. Vois la
terreur que tu as infpirée à cette femme.
Cependant , fon enfant trop jeune pour
favoir à quel péril tu l'avois expofé , lui ,
fon père & fa mère , s'occupe du fidèle compagnon
de fon voyage; il rattache le collier
de fon chien : fais grace à l'innocence. Vois
cette autre mère fraîchement échappée des
eaux avec fon époux ; ce n'eſt pas pour elle
DE FRANCE. 133
qu'elle a tremblé , c'eft pour fon enfant.
Vois comme elle le ferre contre fon fein ,
comme elle le baife ! O Dieu reconnois
les eaux que tu as créées ! reconnois - les , &
lorfque ton fouffle les agite , & lorfque t'a
main les appaife ! reconnois les fombres
nuages que tu avois raffemblés , & qu'il t'a
plu de diffiper ! Déjà ils fe féparent , ils
s'éloignent , déjà la lueur de l'aftre du jour
renaît fur la furface des eaux ; je préfage le
calme à cet horifon rougeâtre. Qu'il eft loin
cet horifon ! il ne confine point avec la mer;
le ciel defcend au- deſſous , & femble tourner
autour du globe. Achève d'éclaircir ce
ciel , achève de rendre à la mer fa tranquillité.
Permets à ces Matelots de remettre à
Alot leur navire échoué , feconde leur travail ,
donne-leur des forces , & laiffe - moi mon
tableau. Laiffe- le moi comme la verge dont
tu châtieras l'homme vain. Déjà ce n'eſt
plus moi qu'on vifite , qu'on vient entendre :
c'eft Vernet qu'on vient admirer chez moi ;
le Peintre a humilié le Philofophe.
O, mon ami , le beau Vernet que je poſsède
! Le fujet eft la fin d'une tempête fans cataftrophe
fâcheufe. Les flots font encore agités,
le ciel couvert de nuages ; les Matelots s'occupent
fur leur navire échoué ; les habitans
accourent des montagnes voifines. Que cet
artiſte a d'efprit ! Il ne lui a fallu qu'un petit
nombre de figures principales pour rendre
134 MERCURE
toutes les circonftances de l'inftant qu'il a
choifi . Comme toute cette fcène eft vraie !
comme tout eft peint avec légèreté , facilité
& vigueur ! Je veux garder ce témoignage
de fon amitié ; je veux que mon gendre
le tranfmettre à fes enfans , fes enfans
aux leurs , & ceux - ci aux enfans qui naîtront
d'eux. Si vous voyiez le bel enfemble de
ce morceau , comme tout y eft harmonieux
comme les effets s'y enchaînent , comme
tout fe fait valoir fans effort & fans apprêt ,
comme ces montagnes de la droite font vaporeufes
, comme ces rochers & les édifices
fur- impofés font beaux , comme cet arbre eſt
pittorefque , comme cette terraffe eft éclairée
, comme la lumière s'y dégrade , comme
ces figures font difpofées , vraies , agiffantes ,
naturelles , vivantes , comme elles intéreffent
, la force dont elles font peintes la
pureté dont elles font deffinées , comme elles
fe détachent du fond , l'énorme étendue de
- cet efpace ; la vérité de ces eaux , ces nuées ,
ce ciel , cet horifon ! Ici le fond eft privé de
-lumière , & le devant éclairé , au contraire
du technique commun : venez voir mon
Vernet ; mais ne me l'ôtez pas.
Avec le temps les dettes s'acquitteront ,
le remords s'appaifera , & j'aurai une jouiffance
pure. Ne craignez pas que la fureur
d'entaffer de belles chofes me prenne : les
amis que j'avois , je les ai , & le nombre
DE FRANCE. ་་་
n'en eft point augmenté... J'ai Laïs ; mais
Lais ne m'a pas heureux entre fes bras ,
je fuis prêt à la céder à celui que j'aimerai ,
& qu'elle rendroit plus heureux que moi ;
& , pour vous dire mon fecret à l'oreille ,
cette Laïs qui fe vend fi cher aux autres , ne
m'a rien coûté.
Nom
Genre
Collectivité
Faux
Langue
Vers et prose
Type d'écrit journalistique
Courrier des lecteurs
Faux
Résumé
Dans le texte 'Regrets fur ma vieille Robe-de-Chambre', l'auteur exprime sa nostalgie pour sa vieille robe de chambre, qu'il trouvait confortable et adaptée à sa vie quotidienne. Il regrette de l'avoir remplacée par une robe neuve, plus élégante mais moins pratique, symbolisant ainsi les désavantages de l'opulence par rapport à la pauvreté. Cette nouvelle robe le rend esclave des apparences et des convenances, contrairement à la liberté qu'il ressentait auparavant. L'auteur déplore également les changements apportés à son intérieur, où des objets simples et harmonieux ont été remplacés par des éléments plus luxueux mais moins authentiques. Il mentionne la disparition de sa chaise de paille, de sa table en bois, et de ses estampes, remplacées par des meubles et des décorations plus coûteux. Cette transformation a perturbé l'harmonie de son espace de vie, le rendant plus dissonant et moins personnel. Il critique le luxe et les convenances, qui, bien que créant des beautés superficielles, entraînent souvent des conséquences négatives, comme la ruine financière et l'absence d'éducation pour les enfants. L'auteur exprime son regret d'avoir succombé à l'attrait du luxe, préférant la simplicité et l'authenticité de son ancienne vie. Le texte décrit la transformation de son espace en un cabinet luxueux, avec l'ajout de divers objets tels qu'une pendule, un secrétaire, et plusieurs tableaux, dont des œuvres de Rubens, Lagrenée, Vien, et Machy. Un tapis de lisière, vestige de sa modestie passée, reste présent, rappelant son humilité initiale malgré son nouveau luxe. Il exprime ses craintes d'être corrompu par la richesse et prie pour rester intègre. L'auteur admire particulièrement un tableau de Vernet représentant la fin d'une tempête sans catastrophe majeure. Ce tableau devient un symbole de l'amitié et un témoignage à transmettre aux générations futures. Il souhaite conserver ce tableau comme un rappel de l'humilité et de la beauté.
Est rédigé par une personne
Soumis par lechott le