Titre d'après la table
Assemblée publique de l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Dijon,
Fait partie d'une livraison
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82
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305
Page de fin
97
Page de fin dans la numérisation
320
Incipit
L'Académie des Sciences & Belles Lettres de Dijon, adjugea le 23. du mois
Texte
'Académie des Sciences & Belles Let
tres de Dijon , adjugea le 23. du mois.
d'Août 1750 , dans une affemblée publi
que , le Prix de Morale à M. Rouffeau ,
Citoyen de Genéve , qui demeure actuellement
à Paris.
M. F'Abbé de Repas , Chanoine de Notre-
Dame de Dijon , & Honoraire de l'A
cadémie , ouvrit la Séance par une Differ
tation fur la prévention des gens de Lettres
, & fur la préoccupation aveugle des
Sçavans en faveur d'une Science , d'un
fystême ou d'un Auteur,
NOVEMBRE. 1750 83
L'efprit , dit M. de Repas , a fes mala
dies comme le corps , & il faudroit aux
hommes des Hippocrates dans la Morale ,
comme dans la Médecine. Il fuppofe enfuire
une infirmerie pour les malades d'ef
prit ; on y logeroit en fous-ordre ces efprits
prévenus qui voyent trouble ; &
pour traiter méthodiquement cette maladie
, il effaye de démontrer que la prévention
eft 1 : une fiévre de l'efprit , 2º. une
fiévre épidémique parmi les Sçavans , 3º.
une fiévre chaude,fource des querelles fcientifiques
, 4º. une fiévre contiaue , & pref
que incurable.
Premiere réflexion , fiévre d'efprit.
·
Il définir la fièvre qui affecte le corps ,
une intempérie chaude & féche du fang
& des humeurs , qui du coeur fe commu
nique à tout le corps ; & la fièvre de l'efprit
, l'intempérie d'un cerveau malade
qui n'a pas les qualités requifes pour juger
fainement des chofes. On ne peut parvenir
à ce jugement que par deux voies , par
celle de l'examen , & par la comparaifon
des opinions que l'on admet , & de celles
que l'on rejette , deux routes inconnues
à l'homme prévenu , 1 ° parce qu'il n'examne
pas ce qui eft la voie la plus courte
ou parce qu'il n'examine que fuperficiel
•
Dvi
S4 MERCURE DEFRANCE.
lement , ou parce qu'il n'examine qu'abufivement
, & avec un efprit.fceptique &
pirrhonien .
2°. Parce qu'il ne compare pas , ou qu'il
ne compare pas de bonne for ; parce qu'avec
un efprit étroit & limité , il s'égare
dans cette comparaifon , il s'enfuit de- là
que c'eft fa prévention , & non fa lumiere
qui eft le principe de fa perfuafion , maladie
du cerveau , & fiévre de l'efprit..
Fiévre épidémique.
Il eft certain qu'il faut un goût général
pour connoître dans chaque Science ce
qu'elle a d'eftimable , & que rien n'eft plus
déraisonnable , & cependant rien dé plus.
commun parmi les Sçavans , que ce goût
exclufif , effet de la prévention.
Les uns fe préviennent en faveur d'une
Science , les autres en faveur d'un Auteur:.
fi c'eft en faveur d'une Science , dès - lars.
elle eft la plus relevée de toutes les Sciences.
If eft peu de Sçavans . qui n'ayent ce.
préjugé , ou plutôt cette folie , qui tire fon .
principe de ce que dès l'enfance on a eu.
l'efprit tourné d'un certain côté..
M. de Repas cite les exemples des Sçavans
prévenus , qui voudroient faire de
leur humeur & de leur goût la régle du.
genre humain , & qui à la honte de la rai
NOVEMBRE. 1750. Esi
31
↓
fon , perdent cet efprit d'équité qui donne
à chaque Science fon mérite & fon prix ,,
parce que chacune a fes richeffes & fes
beautés ; qu'un Sçavant par exemple s'entête
d'une Science ou d'un Auteur , c'en,
eft affez pour en faire l'apothéose. Il l'a
choiff pour maître , il ne parle que par fa
bouche; toutes les paroles font des oracles..
Defcartes indécis fur le fyftême du vuide
& du plein , s'enthoufiafime de fon Mentor
Merfenne , c'en eft affez ; & contre les,
propres idées , il adopte une hypothéfe qui
n'a nul fondement,dans la Nature , tant il
eft vrai que la prévention aveugle , & fait.
perdre les idées du fens commun : fiévre:
épidémique..
Fiévre chande..
Qui dit fiévre chaude , dit un tranfport
de l'efprit qui fait dire des chofes furprenantes
& extraordinaires , c'eft une fiévreallumée
par l'humeur colerique , deux effets
de la maladie qui affecte le Sçavant.
fortement prévenu . Nous en avons un
exemple dans les Anglois ; à quels excès :
n'ont- ils pas porté le culte & la vénération.
pour Newton ? I fuffit de lire cette faftucufe
& hyperbolique épitaphe , gravée.
fur fon tombeau à Westminster. A les entendre
, c'eft en lui, feul que la Nature a
MERCURE DE FRANCE.
reçu fon complément ; avant lui elle n'é
toit qu'ébauchée ; les ouvrages du Chancelier
Bacon ( dont il n'a été que le pla
giaire ) ne font plus que marchandifes de
rebut ; Scaliger , ce prodige de Sciences ,
n'eft plus l'homme divin , & tous nos Sça- t
vans , que des vers rampans fur la furface
des Sciences. Ces violens tranfports neprouvent-
ils pas que la prévention eſt anefiévre
chaude , alfumée par l'humeur colé
rique ? En voici les accès & les redoublemens.
Que deux Sçavans fe préviennent ,
pour ou contre une opinion , la difpute
s'échauffe , la bile s'enflamme , & les efprits
s'aigriffent. Que de querelles fcientifiques
entre les fectateurs d'Ariftote &
de Defcartes , entre les admirateurs de
Corneille & de Racine , entre les défenfeurs
de la Profe & de la Poëfie , les partifans
des tourbillons & de l'attraction !Que
de combats de plume ! De- là ces chaleurs
de difpute , ces traits malins , ces reparties
pleines d'animofité. Tels font les effets dela
prévention , fiévre chaude & ardente
→ & enfin
Fiévre continue & prefque incurable.
peut inftruire un ignorant , perfua--
der un incrédule; on ne peut convaincreun
On
NOVEMBRE. 1750 . 87.
1
entêté , furtout s'il eft fier & bilieux ; c'eft
une tête , dit Horace , que l'ellebore des.
trois anticires ne pourroit guérir. Tribus
anticiris infanabile caput.. On en tire la
preuve des principes de Mallebranche. II.
eft certain que les objets impriment leurs.
traces dans les fibres du cerveau : or les
traces qu'impriment dans le cerveau de:
F'homme préoccupé les objets de ſa préoccupation,
font fi profondes que ces fibres
demeurent toujours entr'ouvertes ; le paffage
continuel des efprits animaux , qui
entretient cette ouverture , .ne leur pera
met pas de fe fermer ; l'ame entraînée par
fes penfées , qui font liées à ces traces , demeure
l'efclave de fes penfées ; elle s'y applique
fi. fortement , que toute autre penfée
n'y peut trouver entrée ; de-là vient
que l'on ne s'apperçoit plus de ces écarts,
& que l'on déraifonne de fang froid.
Tribus anticiris , & c.
4
Pour remédier à ce mal par un fébri
fuge , on a confulté ces Hippocrates moraux
, ces hommes célebres qui ont tra
vaillé par des spécifiques à détruire les erreurs
, les travers & les maladies de l'ef
prit. Qu'ordonnent- ils contre la fièvre de
la prévention ?
. Premiere ordonnance , non temerè crea
dera,de ne donner de confentement en
88 MERCURE DE FRANCE.
ier qu'à des chofes évidentes. Seconde
ordonnance , de ne fe décider jamais fur
les raifons d'un feul parti . Troifiéme ordonnance
, de renoncer dans fes jugemens.
à toute vûe d'intérêt & de confidération
humaine. Quatriéme ordonnance , de ren--
dre juftice à toutes les Sciences & à tous
les Auteurs , & d'eftimer dans chacun la
partie dans laquelle il a excellé . La recette:
paroît fûre contre une prévention qui
n'eft point habituelle ; mais fi la maladie eft
longue & habituelle , on a décidé que
l'antidote étoit un préfervatif trop foible,.
que l'ellebore des trois anticires n'étoit
qu'un palliatif , & on l'a abandonnée :
comme une maladie déſeſperée.
Le but de M. l'Abbé de Repas a été d'amufer
en inftruifant , & il a fort bien rem
pli fon objet.
M. Gelot ,"Procureur du Roi au Bu
reau des Finances , Académicien Penfionnaire
, fit enfuite la lecture de l'Analyfe
de la piéce qui alloit être couronnée , &
de celles qui avoientbalancé les fuffrages .
de l'Académie ; mais auparavant il fit voir
quelles étoient les moeurs avant la renaiffance
des Lettres & des Arts .
Il s'agiffoit dans le problême que l'Aca--
démie avoit propofé pour cette année , -
de décider fi le rétabliſſement des Arts
i
NOVEMBRE. 1750. 89
=
& des Sciences avoir contribué à épurer
les moeurs.
M. Rouffeau a pris la négative , & il a
foutenu , que quoiqu'elles ayent pû les
épurer , elles ne l'ont cependant pas fait ,
& il a démontré qu'à mesure que les Arts
& les Sciences le font perfectionnés , les
moeurs fe font corrompues ; il le prouve
par ce qui s'eft paffé en Egypte , en Grèce,
à Rome , à Conftantinople & à la Chine.
Tandis que les Lacédemoniens , les
Scythes & les Suiffes préfervés de la contagion
des vaines connoiffances , conferverent
leur premiere fimplicité , leurs
moeurs étoient groffieres , mais pures , an
tant que l'humanité le comportoit ; les vices
au contraire conduits à Athénes par les
Beaux Arts , enchaînerent la liberté des
Grecs.
Quelques fages , il eft vrai , fe font garantis
de la corruption générale dans le
fein des Mufes , tels furent un Socrate à
Athénes & un Caton à Rome ; mais ce font
de ces exceptions qui confirment la régle
générale. La premiere partie du difcours
de M. Rouffeau eft terminée par cette réflexion
, que les voiles épais dont la Sageffe
éternelle a couvert les Sciences , font une
preuve qu'elle a voulu nous en préferver ,
comme une tende mere , qui arrache des
o MERCURE DE FRANCE.
armes dangereufes des mains de fon en
fant.
L'Auteur nous apprend dans la feconde
partie , que c'étoit une tradition paffée de
'Egypte en Gréce, qu'un Dieu , ennemi du
repos des hommes , avoit été l'inventeur
des Sciences ; nos vices leur ont donné la
maiffance , & nous ferions moins en doute
fur leurs avantages , fi elles la devoient à
nos vertus.
M. Rouffeau invective enfuite contre
cette foule d'Ecrivains obfcurs & de Lettrés
oififs , dont les vaines & futiles déclamations
, & les funeftes paradoxes fappent les
fondemens de la Foi & de la Vertu.
Les Arts , felon lui , ne font pas moins
dangereux pour les bonnes moeurs que pour
l'Etat ; ils ont amené le luxe , & le luxe
entraîne toujours la chûte des uns & des
autres.
D'un autre côté , les talens réglé fur le
mauvais goût de ceux pour qui on les employe
, dégradent les Arts & les Artiſtes.
Louis le Grand les avoit favoriſés ainſi
que les Sciences; il voulut que ces Sociétés
célébres, chargées du dangereux dépôt des
Sciences , & du dépôt facré des moeurs,
cuffent une attention particuliere à en
maintenir chez elles toe la pureté , & à
Yexiger dans tous les membres. qu'elles.ro
NOVEMBRE . 1750. 95
evroient , précaution dont l'Auteur tire
avantage pour fon fyftême , parce que l'on
ne cherche pas , dit- il , des remédes à des
maux qui n'exiftent pas tant d'établiffemens
en faveur des Sciences , annoncent
la crainte où l'on eft de manquer de Phi
lofophes , comme l'on avoit trop de Laboureurs.
Qu'enfeignent cependant ces prétendus
Sages ? Qu'il n'y a point de corps ; que tout
eft en repréſentation ; qu'il n'y a d'autre
fubftance que la matiere , ni d'autre Dieu
que le monde ; qu'il n'y a ni vertus ni vices:
que le bien & le mal ne font que des
chiméres.
Mais parmi les égaremens aufquels le
paganiſme a été livré , a- t'il rien laiffé qui.
puiffe être comparé aux monumens honeux
que lui a préparés l'Imprimerie fous le
regne de l'Evangile ? Les écrits impies des
Leucippes & des Diagoras font prefque
péris avec eux ; mais grace aux caractéres
typographiques , les rêveries de Hobbe &
de Spinofa refteront à jamais.
Si le progrès des Sciences & des Arts
n'a rien ajouté à notre véritable félicité ;
s'il a corrompu nos moeurs , fi leur corrup
tion a porté atteinte au bon goût ; que doit
on penfer de cette foule d'Auteurs élementaires
, qui ont écarté du Temple des.
92 MERCURE DE FRANCE.
Mufes les difficultés qui en avoient défendu
F'entrée , & que la Nature y avoit placées ,
comme une épreuve des forces de ceux qui
feroint tentés de ſçavoir ?
Que penferons - nous de ces Compilateurs
de Dictionnaires , fans le fecours defquels
une populace , indigne d'approcher
du Sanctuaire des Muſes , rebutée par les
difficultés , s'occuperoit à des Arts utiles à
la fociété ?
: Les Verulams les Defcartes , les Newtons
, ces Précepteurs du genre humain ,
n'ont point eu de maîtres ; c'eft à des génies
de cette trempe qu'il eft permis d'élever
des monumens à la gloire de l'efpric
humain ; mais fi l'on veut que rien ne foit
au -deffus du leur , il faut que rien ne foit
au -deffus de leurs efperances. Si les récompenfes
accordées à Ciceron & au Chancelier
Bacon euffent été bornées à une Chaire
dans une Univerfité pour l'an , & à une
penfion de l'Académie pour l'autre , croiton
qu'ils auroient travaillé avec la même
application à ces ouvrages qui feront l'admiration
de tous les fiécles ?
M. Rouffeau conclud en difant , que la
véritable ſcience confifte à rentrer en foi
même ; à écouter la voix de la Nature dans
le fibence des paffions , & que c'eſt-là la
véritable Philofophic.
NOVEMBRE. 1750. 93
Laiffons,dit il , à ces hommes célébres qui
s'immortalifent dans la République des
Lettres la gloire de fçavoir bien dire ; c'est
affez pour un homme qui vit fans ambition ,
de fe contenter de la gloire de bien faire.
L'Académie en couronnant l'ouvrage
de M. Rouffeau , n'a point prétendu adop
ter fes maximes de politique qui ne font
point à nos ufages , ni ce qu'il a dit de
l'inutilité des découvertes des Phyficiens
& des Géométres , en ce que, felon lui , elles
ne contribuent en rien au Gouvernement
de l'Etat , & à la pureté des moeurs ;
il eft en cela forti du problême , car ce
feroit lui donner une trop grande extenfion
, de regarder comme inutile tout ce
qui ne tend point directement à ce but.
La plupart des découvertes ont procuré de
grands avantages , qu'il n'eft pas permis
de les regarder avec indifference. Cependant
comme il a folidement démontré que
le rétabliffement des Arts & des Sciences
n'a
pas contribué à épurer les moeurs , l'Académie
a crû devoir décerner le prix à
la démonstration d'une question de fait
de la vérité de laquelle on ne peut dif
convenir , à moins de s'inferire en faux
contre l'expérience.
M. du Chaffelat , de Troyes en Cham
pagne , a foutenu la négative , ainfi que
94 MERCURE DE FRANCE.
M. Rouffeau ; l'Académie l'a jugé digne
de l'acceffit . Il a parfaitement démontré par
le fait même , combien la corruption des
moeurs étoit devenue générale depuis le
rétabliffement des Sciences , ce qui eft la
même chole que s'il avoit dit , qu'il n'avoit
pas contribué à épurer les moeurs,
Pour prouver la propoſition , il a parfa
couru les differentes meurs des Grecs avant
Periclès , celles du fiécle da fameux Dif
ciple de Zenon & d'Anaxagore , des Romains
avant & fous Augufte , celles d'Ita
talie , fous de Pontificat de Léon X. enfin
les nôtres fous le Regne de Louis XIV .
& par tous ces differens paralleles , & par
le portrait que le Pere Rapin a tracé des
moeurs de fon fiécle , il en conclut que ·les
fiécles les plus polis n'ont point été les plus
vertueux .
Parmi plufieurs Differtations fçavantes
qui ont été adreffées à l'Académie pour
l'affirmative de fon problême , celle de :
M. l'Abbé Talbert, Chanoine , Coadjuteur
de l'Eglife Métropolitaine de Befançon
lui a paru la mieux écrite .
Si l'Académie n'avoit confulté que fon
inclination & fon zéle pour les Lettres ,
elle fe feroit rangée du parti de M. Talbert
; mais c'eût été trahir celui de la vérité
, & faire tort aux Sciences , puiſqu'il
1
NOVEMBRE. 1750. 95.
a'arrive que trop fouvent , qu'en voulant
par un zéle mal entendu accorder à quelqu'un
des avantages dont il ne jouit pas
on donne lieu par cette partialité à des
doutes fur ceux qu'il pofféde véritablement.
Il n'eft que trop vrai que les Scien
ces ont produit plus de mal que de bien ,
parce que celui- ci n'eft jamais par fes effets
en railon égale avec l'autre . M. Talbert a
fait valoir l'utilité des Sciences & leur néceffité
; la question de droit a été épuisée
& mife dans le plus beau jour ; mais en
banne Logique on ne conclud jamais de
l'acte par le pouvoir ; il a négligé la queftion
de fait , la feule dont il s'agiffoit dans
le problême ; l'Académie ne demandoit pas
Gles Sciences pouvoient épurer les moeurs,
elle en est très perfuadée ; mais fi elles les
avoient réellement épurées , c'eſt à - dire , ſi
les hommes étoient devenus plus vertueux,
plus fincéres , plus équitables , à ne les
prendre que dans l'ordre moral ; c'eft à
ce point de fait qu'il falloit une démonf
tration , M. Talbert ne l'a point donnée ;
il a toujours argumenté du fair par le
Droit , au lieu qu'il falloit prendre une
route contraire , il fentoit fans doute la
difficulté du fuccès ; il devoit convenir de
bonne foi , que les Lettres utiles & néceffaires
à certains égards , n'ont pas toujours
96 MERCURE DE FRANCE.
produit l'effet qu'on devoit en attendre;'
faites pour éclairer l'homme , elles n'ont
que trop fouvent contribué à faire naître
des doutes ; ce qu'il a gagné du côté de
l'efprit, a été pris fur la tigidité des moeurs ;
par le commerce des Sciences , elles font
devenues plus douces & plus fociables ,
lles ont même dépouillé leur antique feocité.
L'éducation & l'ufage du monde
nt pû opérer ces changemens ; mais ce
' eft point de cette forte d'épurement dont
I s'agiffoit. Plus fçavans peut-être & plus
éclairés que nos peres , fommes- nous plus
gens qu'eux ? Voilà le point de la
honnêtes
lifficulté.
Quels vices en effet regnoient parmi eux,
qui ne reparoiffent aujourd'hui les mêmes,
ou fous des modifications differentes ? Ils
font plus rafinés , il eft vrai ; mais ils n'en
font pas moins des vices. C'eft faire grace
aux Lettres , de dire qu'ayant lors de leur
rétabliſſement trouvé les hommes déja corrompus
, elles les avoit laiffés dans le mê
me état ; c'eft affez pour les Sciences , que
l'Académie convienne, qu'elles pouvoient
épurer les moeurs , fi on n'en avoit point
abufé . Un femblable aveu de fa part n'aura
rien dont l'ignorance puille tirer le plus
leger avantage ; elle n'a point prétendu la
favorifer. On peut avec un grand fond
d'ignorance
NOVEMBRE. 1750. 97
!
d'ignorance n'avoir point de moeurs , il eft
poffible que l'on en ait avec de la fcience ;
la perverfité ou la rectitude du coeur en décident,
& les fciences ainfi , que l'ignorance,
n'en font que les caufes occafionnelles : une
Académie qui dévoile la turpitude du
coeur humain , & l'abus qu'il fait de fes
lumieres , n'eft point cenfèe avoir voulu
renouveller vis -à - vis des Sciences l'indifcrétion
indécente du Pere de Chanaan ,
& elle ne doit point en appréhender le
fort.
tres de Dijon , adjugea le 23. du mois.
d'Août 1750 , dans une affemblée publi
que , le Prix de Morale à M. Rouffeau ,
Citoyen de Genéve , qui demeure actuellement
à Paris.
M. F'Abbé de Repas , Chanoine de Notre-
Dame de Dijon , & Honoraire de l'A
cadémie , ouvrit la Séance par une Differ
tation fur la prévention des gens de Lettres
, & fur la préoccupation aveugle des
Sçavans en faveur d'une Science , d'un
fystême ou d'un Auteur,
NOVEMBRE. 1750 83
L'efprit , dit M. de Repas , a fes mala
dies comme le corps , & il faudroit aux
hommes des Hippocrates dans la Morale ,
comme dans la Médecine. Il fuppofe enfuire
une infirmerie pour les malades d'ef
prit ; on y logeroit en fous-ordre ces efprits
prévenus qui voyent trouble ; &
pour traiter méthodiquement cette maladie
, il effaye de démontrer que la prévention
eft 1 : une fiévre de l'efprit , 2º. une
fiévre épidémique parmi les Sçavans , 3º.
une fiévre chaude,fource des querelles fcientifiques
, 4º. une fiévre contiaue , & pref
que incurable.
Premiere réflexion , fiévre d'efprit.
·
Il définir la fièvre qui affecte le corps ,
une intempérie chaude & féche du fang
& des humeurs , qui du coeur fe commu
nique à tout le corps ; & la fièvre de l'efprit
, l'intempérie d'un cerveau malade
qui n'a pas les qualités requifes pour juger
fainement des chofes. On ne peut parvenir
à ce jugement que par deux voies , par
celle de l'examen , & par la comparaifon
des opinions que l'on admet , & de celles
que l'on rejette , deux routes inconnues
à l'homme prévenu , 1 ° parce qu'il n'examne
pas ce qui eft la voie la plus courte
ou parce qu'il n'examine que fuperficiel
•
Dvi
S4 MERCURE DEFRANCE.
lement , ou parce qu'il n'examine qu'abufivement
, & avec un efprit.fceptique &
pirrhonien .
2°. Parce qu'il ne compare pas , ou qu'il
ne compare pas de bonne for ; parce qu'avec
un efprit étroit & limité , il s'égare
dans cette comparaifon , il s'enfuit de- là
que c'eft fa prévention , & non fa lumiere
qui eft le principe de fa perfuafion , maladie
du cerveau , & fiévre de l'efprit..
Fiévre épidémique.
Il eft certain qu'il faut un goût général
pour connoître dans chaque Science ce
qu'elle a d'eftimable , & que rien n'eft plus
déraisonnable , & cependant rien dé plus.
commun parmi les Sçavans , que ce goût
exclufif , effet de la prévention.
Les uns fe préviennent en faveur d'une
Science , les autres en faveur d'un Auteur:.
fi c'eft en faveur d'une Science , dès - lars.
elle eft la plus relevée de toutes les Sciences.
If eft peu de Sçavans . qui n'ayent ce.
préjugé , ou plutôt cette folie , qui tire fon .
principe de ce que dès l'enfance on a eu.
l'efprit tourné d'un certain côté..
M. de Repas cite les exemples des Sçavans
prévenus , qui voudroient faire de
leur humeur & de leur goût la régle du.
genre humain , & qui à la honte de la rai
NOVEMBRE. 1750. Esi
31
↓
fon , perdent cet efprit d'équité qui donne
à chaque Science fon mérite & fon prix ,,
parce que chacune a fes richeffes & fes
beautés ; qu'un Sçavant par exemple s'entête
d'une Science ou d'un Auteur , c'en,
eft affez pour en faire l'apothéose. Il l'a
choiff pour maître , il ne parle que par fa
bouche; toutes les paroles font des oracles..
Defcartes indécis fur le fyftême du vuide
& du plein , s'enthoufiafime de fon Mentor
Merfenne , c'en eft affez ; & contre les,
propres idées , il adopte une hypothéfe qui
n'a nul fondement,dans la Nature , tant il
eft vrai que la prévention aveugle , & fait.
perdre les idées du fens commun : fiévre:
épidémique..
Fiévre chande..
Qui dit fiévre chaude , dit un tranfport
de l'efprit qui fait dire des chofes furprenantes
& extraordinaires , c'eft une fiévreallumée
par l'humeur colerique , deux effets
de la maladie qui affecte le Sçavant.
fortement prévenu . Nous en avons un
exemple dans les Anglois ; à quels excès :
n'ont- ils pas porté le culte & la vénération.
pour Newton ? I fuffit de lire cette faftucufe
& hyperbolique épitaphe , gravée.
fur fon tombeau à Westminster. A les entendre
, c'eft en lui, feul que la Nature a
MERCURE DE FRANCE.
reçu fon complément ; avant lui elle n'é
toit qu'ébauchée ; les ouvrages du Chancelier
Bacon ( dont il n'a été que le pla
giaire ) ne font plus que marchandifes de
rebut ; Scaliger , ce prodige de Sciences ,
n'eft plus l'homme divin , & tous nos Sça- t
vans , que des vers rampans fur la furface
des Sciences. Ces violens tranfports neprouvent-
ils pas que la prévention eſt anefiévre
chaude , alfumée par l'humeur colé
rique ? En voici les accès & les redoublemens.
Que deux Sçavans fe préviennent ,
pour ou contre une opinion , la difpute
s'échauffe , la bile s'enflamme , & les efprits
s'aigriffent. Que de querelles fcientifiques
entre les fectateurs d'Ariftote &
de Defcartes , entre les admirateurs de
Corneille & de Racine , entre les défenfeurs
de la Profe & de la Poëfie , les partifans
des tourbillons & de l'attraction !Que
de combats de plume ! De- là ces chaleurs
de difpute , ces traits malins , ces reparties
pleines d'animofité. Tels font les effets dela
prévention , fiévre chaude & ardente
→ & enfin
Fiévre continue & prefque incurable.
peut inftruire un ignorant , perfua--
der un incrédule; on ne peut convaincreun
On
NOVEMBRE. 1750 . 87.
1
entêté , furtout s'il eft fier & bilieux ; c'eft
une tête , dit Horace , que l'ellebore des.
trois anticires ne pourroit guérir. Tribus
anticiris infanabile caput.. On en tire la
preuve des principes de Mallebranche. II.
eft certain que les objets impriment leurs.
traces dans les fibres du cerveau : or les
traces qu'impriment dans le cerveau de:
F'homme préoccupé les objets de ſa préoccupation,
font fi profondes que ces fibres
demeurent toujours entr'ouvertes ; le paffage
continuel des efprits animaux , qui
entretient cette ouverture , .ne leur pera
met pas de fe fermer ; l'ame entraînée par
fes penfées , qui font liées à ces traces , demeure
l'efclave de fes penfées ; elle s'y applique
fi. fortement , que toute autre penfée
n'y peut trouver entrée ; de-là vient
que l'on ne s'apperçoit plus de ces écarts,
& que l'on déraifonne de fang froid.
Tribus anticiris , & c.
4
Pour remédier à ce mal par un fébri
fuge , on a confulté ces Hippocrates moraux
, ces hommes célebres qui ont tra
vaillé par des spécifiques à détruire les erreurs
, les travers & les maladies de l'ef
prit. Qu'ordonnent- ils contre la fièvre de
la prévention ?
. Premiere ordonnance , non temerè crea
dera,de ne donner de confentement en
88 MERCURE DE FRANCE.
ier qu'à des chofes évidentes. Seconde
ordonnance , de ne fe décider jamais fur
les raifons d'un feul parti . Troifiéme ordonnance
, de renoncer dans fes jugemens.
à toute vûe d'intérêt & de confidération
humaine. Quatriéme ordonnance , de ren--
dre juftice à toutes les Sciences & à tous
les Auteurs , & d'eftimer dans chacun la
partie dans laquelle il a excellé . La recette:
paroît fûre contre une prévention qui
n'eft point habituelle ; mais fi la maladie eft
longue & habituelle , on a décidé que
l'antidote étoit un préfervatif trop foible,.
que l'ellebore des trois anticires n'étoit
qu'un palliatif , & on l'a abandonnée :
comme une maladie déſeſperée.
Le but de M. l'Abbé de Repas a été d'amufer
en inftruifant , & il a fort bien rem
pli fon objet.
M. Gelot ,"Procureur du Roi au Bu
reau des Finances , Académicien Penfionnaire
, fit enfuite la lecture de l'Analyfe
de la piéce qui alloit être couronnée , &
de celles qui avoientbalancé les fuffrages .
de l'Académie ; mais auparavant il fit voir
quelles étoient les moeurs avant la renaiffance
des Lettres & des Arts .
Il s'agiffoit dans le problême que l'Aca--
démie avoit propofé pour cette année , -
de décider fi le rétabliſſement des Arts
i
NOVEMBRE. 1750. 89
=
& des Sciences avoir contribué à épurer
les moeurs.
M. Rouffeau a pris la négative , & il a
foutenu , que quoiqu'elles ayent pû les
épurer , elles ne l'ont cependant pas fait ,
& il a démontré qu'à mesure que les Arts
& les Sciences le font perfectionnés , les
moeurs fe font corrompues ; il le prouve
par ce qui s'eft paffé en Egypte , en Grèce,
à Rome , à Conftantinople & à la Chine.
Tandis que les Lacédemoniens , les
Scythes & les Suiffes préfervés de la contagion
des vaines connoiffances , conferverent
leur premiere fimplicité , leurs
moeurs étoient groffieres , mais pures , an
tant que l'humanité le comportoit ; les vices
au contraire conduits à Athénes par les
Beaux Arts , enchaînerent la liberté des
Grecs.
Quelques fages , il eft vrai , fe font garantis
de la corruption générale dans le
fein des Mufes , tels furent un Socrate à
Athénes & un Caton à Rome ; mais ce font
de ces exceptions qui confirment la régle
générale. La premiere partie du difcours
de M. Rouffeau eft terminée par cette réflexion
, que les voiles épais dont la Sageffe
éternelle a couvert les Sciences , font une
preuve qu'elle a voulu nous en préferver ,
comme une tende mere , qui arrache des
o MERCURE DE FRANCE.
armes dangereufes des mains de fon en
fant.
L'Auteur nous apprend dans la feconde
partie , que c'étoit une tradition paffée de
'Egypte en Gréce, qu'un Dieu , ennemi du
repos des hommes , avoit été l'inventeur
des Sciences ; nos vices leur ont donné la
maiffance , & nous ferions moins en doute
fur leurs avantages , fi elles la devoient à
nos vertus.
M. Rouffeau invective enfuite contre
cette foule d'Ecrivains obfcurs & de Lettrés
oififs , dont les vaines & futiles déclamations
, & les funeftes paradoxes fappent les
fondemens de la Foi & de la Vertu.
Les Arts , felon lui , ne font pas moins
dangereux pour les bonnes moeurs que pour
l'Etat ; ils ont amené le luxe , & le luxe
entraîne toujours la chûte des uns & des
autres.
D'un autre côté , les talens réglé fur le
mauvais goût de ceux pour qui on les employe
, dégradent les Arts & les Artiſtes.
Louis le Grand les avoit favoriſés ainſi
que les Sciences; il voulut que ces Sociétés
célébres, chargées du dangereux dépôt des
Sciences , & du dépôt facré des moeurs,
cuffent une attention particuliere à en
maintenir chez elles toe la pureté , & à
Yexiger dans tous les membres. qu'elles.ro
NOVEMBRE . 1750. 95
evroient , précaution dont l'Auteur tire
avantage pour fon fyftême , parce que l'on
ne cherche pas , dit- il , des remédes à des
maux qui n'exiftent pas tant d'établiffemens
en faveur des Sciences , annoncent
la crainte où l'on eft de manquer de Phi
lofophes , comme l'on avoit trop de Laboureurs.
Qu'enfeignent cependant ces prétendus
Sages ? Qu'il n'y a point de corps ; que tout
eft en repréſentation ; qu'il n'y a d'autre
fubftance que la matiere , ni d'autre Dieu
que le monde ; qu'il n'y a ni vertus ni vices:
que le bien & le mal ne font que des
chiméres.
Mais parmi les égaremens aufquels le
paganiſme a été livré , a- t'il rien laiffé qui.
puiffe être comparé aux monumens honeux
que lui a préparés l'Imprimerie fous le
regne de l'Evangile ? Les écrits impies des
Leucippes & des Diagoras font prefque
péris avec eux ; mais grace aux caractéres
typographiques , les rêveries de Hobbe &
de Spinofa refteront à jamais.
Si le progrès des Sciences & des Arts
n'a rien ajouté à notre véritable félicité ;
s'il a corrompu nos moeurs , fi leur corrup
tion a porté atteinte au bon goût ; que doit
on penfer de cette foule d'Auteurs élementaires
, qui ont écarté du Temple des.
92 MERCURE DE FRANCE.
Mufes les difficultés qui en avoient défendu
F'entrée , & que la Nature y avoit placées ,
comme une épreuve des forces de ceux qui
feroint tentés de ſçavoir ?
Que penferons - nous de ces Compilateurs
de Dictionnaires , fans le fecours defquels
une populace , indigne d'approcher
du Sanctuaire des Muſes , rebutée par les
difficultés , s'occuperoit à des Arts utiles à
la fociété ?
: Les Verulams les Defcartes , les Newtons
, ces Précepteurs du genre humain ,
n'ont point eu de maîtres ; c'eft à des génies
de cette trempe qu'il eft permis d'élever
des monumens à la gloire de l'efpric
humain ; mais fi l'on veut que rien ne foit
au -deffus du leur , il faut que rien ne foit
au -deffus de leurs efperances. Si les récompenfes
accordées à Ciceron & au Chancelier
Bacon euffent été bornées à une Chaire
dans une Univerfité pour l'an , & à une
penfion de l'Académie pour l'autre , croiton
qu'ils auroient travaillé avec la même
application à ces ouvrages qui feront l'admiration
de tous les fiécles ?
M. Rouffeau conclud en difant , que la
véritable ſcience confifte à rentrer en foi
même ; à écouter la voix de la Nature dans
le fibence des paffions , & que c'eſt-là la
véritable Philofophic.
NOVEMBRE. 1750. 93
Laiffons,dit il , à ces hommes célébres qui
s'immortalifent dans la République des
Lettres la gloire de fçavoir bien dire ; c'est
affez pour un homme qui vit fans ambition ,
de fe contenter de la gloire de bien faire.
L'Académie en couronnant l'ouvrage
de M. Rouffeau , n'a point prétendu adop
ter fes maximes de politique qui ne font
point à nos ufages , ni ce qu'il a dit de
l'inutilité des découvertes des Phyficiens
& des Géométres , en ce que, felon lui , elles
ne contribuent en rien au Gouvernement
de l'Etat , & à la pureté des moeurs ;
il eft en cela forti du problême , car ce
feroit lui donner une trop grande extenfion
, de regarder comme inutile tout ce
qui ne tend point directement à ce but.
La plupart des découvertes ont procuré de
grands avantages , qu'il n'eft pas permis
de les regarder avec indifference. Cependant
comme il a folidement démontré que
le rétabliffement des Arts & des Sciences
n'a
pas contribué à épurer les moeurs , l'Académie
a crû devoir décerner le prix à
la démonstration d'une question de fait
de la vérité de laquelle on ne peut dif
convenir , à moins de s'inferire en faux
contre l'expérience.
M. du Chaffelat , de Troyes en Cham
pagne , a foutenu la négative , ainfi que
94 MERCURE DE FRANCE.
M. Rouffeau ; l'Académie l'a jugé digne
de l'acceffit . Il a parfaitement démontré par
le fait même , combien la corruption des
moeurs étoit devenue générale depuis le
rétabliffement des Sciences , ce qui eft la
même chole que s'il avoit dit , qu'il n'avoit
pas contribué à épurer les moeurs,
Pour prouver la propoſition , il a parfa
couru les differentes meurs des Grecs avant
Periclès , celles du fiécle da fameux Dif
ciple de Zenon & d'Anaxagore , des Romains
avant & fous Augufte , celles d'Ita
talie , fous de Pontificat de Léon X. enfin
les nôtres fous le Regne de Louis XIV .
& par tous ces differens paralleles , & par
le portrait que le Pere Rapin a tracé des
moeurs de fon fiécle , il en conclut que ·les
fiécles les plus polis n'ont point été les plus
vertueux .
Parmi plufieurs Differtations fçavantes
qui ont été adreffées à l'Académie pour
l'affirmative de fon problême , celle de :
M. l'Abbé Talbert, Chanoine , Coadjuteur
de l'Eglife Métropolitaine de Befançon
lui a paru la mieux écrite .
Si l'Académie n'avoit confulté que fon
inclination & fon zéle pour les Lettres ,
elle fe feroit rangée du parti de M. Talbert
; mais c'eût été trahir celui de la vérité
, & faire tort aux Sciences , puiſqu'il
1
NOVEMBRE. 1750. 95.
a'arrive que trop fouvent , qu'en voulant
par un zéle mal entendu accorder à quelqu'un
des avantages dont il ne jouit pas
on donne lieu par cette partialité à des
doutes fur ceux qu'il pofféde véritablement.
Il n'eft que trop vrai que les Scien
ces ont produit plus de mal que de bien ,
parce que celui- ci n'eft jamais par fes effets
en railon égale avec l'autre . M. Talbert a
fait valoir l'utilité des Sciences & leur néceffité
; la question de droit a été épuisée
& mife dans le plus beau jour ; mais en
banne Logique on ne conclud jamais de
l'acte par le pouvoir ; il a négligé la queftion
de fait , la feule dont il s'agiffoit dans
le problême ; l'Académie ne demandoit pas
Gles Sciences pouvoient épurer les moeurs,
elle en est très perfuadée ; mais fi elles les
avoient réellement épurées , c'eſt à - dire , ſi
les hommes étoient devenus plus vertueux,
plus fincéres , plus équitables , à ne les
prendre que dans l'ordre moral ; c'eft à
ce point de fait qu'il falloit une démonf
tration , M. Talbert ne l'a point donnée ;
il a toujours argumenté du fair par le
Droit , au lieu qu'il falloit prendre une
route contraire , il fentoit fans doute la
difficulté du fuccès ; il devoit convenir de
bonne foi , que les Lettres utiles & néceffaires
à certains égards , n'ont pas toujours
96 MERCURE DE FRANCE.
produit l'effet qu'on devoit en attendre;'
faites pour éclairer l'homme , elles n'ont
que trop fouvent contribué à faire naître
des doutes ; ce qu'il a gagné du côté de
l'efprit, a été pris fur la tigidité des moeurs ;
par le commerce des Sciences , elles font
devenues plus douces & plus fociables ,
lles ont même dépouillé leur antique feocité.
L'éducation & l'ufage du monde
nt pû opérer ces changemens ; mais ce
' eft point de cette forte d'épurement dont
I s'agiffoit. Plus fçavans peut-être & plus
éclairés que nos peres , fommes- nous plus
gens qu'eux ? Voilà le point de la
honnêtes
lifficulté.
Quels vices en effet regnoient parmi eux,
qui ne reparoiffent aujourd'hui les mêmes,
ou fous des modifications differentes ? Ils
font plus rafinés , il eft vrai ; mais ils n'en
font pas moins des vices. C'eft faire grace
aux Lettres , de dire qu'ayant lors de leur
rétabliſſement trouvé les hommes déja corrompus
, elles les avoit laiffés dans le mê
me état ; c'eft affez pour les Sciences , que
l'Académie convienne, qu'elles pouvoient
épurer les moeurs , fi on n'en avoit point
abufé . Un femblable aveu de fa part n'aura
rien dont l'ignorance puille tirer le plus
leger avantage ; elle n'a point prétendu la
favorifer. On peut avec un grand fond
d'ignorance
NOVEMBRE. 1750. 97
!
d'ignorance n'avoir point de moeurs , il eft
poffible que l'on en ait avec de la fcience ;
la perverfité ou la rectitude du coeur en décident,
& les fciences ainfi , que l'ignorance,
n'en font que les caufes occafionnelles : une
Académie qui dévoile la turpitude du
coeur humain , & l'abus qu'il fait de fes
lumieres , n'eft point cenfèe avoir voulu
renouveller vis -à - vis des Sciences l'indifcrétion
indécente du Pere de Chanaan ,
& elle ne doit point en appréhender le
fort.
Langue
Vers et prose
Type d'écrit journalistique
Courrier des lecteurs
Faux
Mots clefs
Domaine
Résumé
Le 23 août 1750, l'Académie des Sciences et Belles-Lettres de Dijon a décerné le Prix de Morale à Jean-Jacques Rousseau. Lors de la cérémonie, l'abbé de Repas a ouvert la séance en critiquant les préventions des savants, qu'il a comparées à des 'maladies de l'esprit'. Il a identifié quatre types de 'fièvres de l'esprit' : une fièvre personnelle, une fièvre épidémique, une fièvre chaude causant des querelles, et une fièvre continue et incurable, illustrant ces points avec des exemples de savants influencés par leurs préjugés. Rousseau a abordé la question de l'impact des arts et des sciences sur les mœurs. Il a soutenu que, bien que les arts et les sciences puissent épurer les mœurs, ils n'y sont pas parvenus et ont même contribué à leur corruption. Il a cité des exemples historiques tels que l'Égypte, la Grèce, Rome, Constantinople et la Chine. Rousseau a également critiqué les écrivains obscurs et les lettrés oisifs, accusant les arts d'entraîner le luxe et la chute des valeurs morales. L'Académie a reconnu que les découvertes scientifiques ont apporté de grands avantages, mais a noté que le rétablissement des arts et des sciences n'a pas épuré les mœurs. Du Chastelat a appuyé la position de Rousseau, affirmant que la corruption des mœurs s'est généralisée depuis le rétablissement des sciences. L'abbé Talbert a présenté une dissertation en faveur des sciences, mais l'Académie a jugé sa démonstration insuffisante, soulignant que les sciences ont souvent produit plus de mal que de bien. Le texte conclut en réfléchissant sur la persistance des vices malgré les avancées des lettres et des sciences, soulignant que la perversité ou la rectitude du cœur déterminent les mœurs.
Fait partie d'un dossier