Titre
La naissance de l'ennui, conte traduit de l'Anglois, par Miss Rebecca.
Titre d'après la table
La naissance de l'ennui, conte traduit de l'anglois,
Fait partie d'une livraison
Fait partie d'une section
Page de début
52
Page de début dans la numérisation
61
Page de fin
55
Page de fin dans la numérisation
64
Incipit
Au siécle d'or où l'on ne croit plus guères,
Texte
La naifance de l'ennui , conte traduit de
l'Anglois , par Miss Rebecca.
Au fiècle d'or où l'on ne croit plus guères ,
Pandore n'avoit point reçu le don fatal ,
Qui recéloit notre miſere ,
Et le bonheur n'étoit mêlangé d'aucun mal.
Point de ces noms affreux d'homicide & de guerre
Qu'enfanta le tien & le mien ;
L'innocence regnoit , on s'en trouvoit fort bien :
Source des vrais plaifirs elle en peuploit la terre ,
Chaque mortel avoit le fien.
Dans ces jours fortunés Aliſbeth prit naiffance.
Son pere étoit pafteur , devot envers les Dieux ,
Autant qu'Enée étoit pieux ,
Bon , généreux ; mais que fert qu'on l'encenſe ?
Les hommes l'étoient tous , & pour le peindre
mieux
Il avoit avec eux parfaite reffemblance ,
Et rien ne le diftinguoit d'eux .
Il cheriffoit fon fils , & de fa deſtinée
Voulant pénétrer le fecret ,
Que fon ame fut étonnée
Lorfqu'on lui prononça ce funefte decret ;
JUILLET. 1755. 53 .
( » De l'ennui dévorant ton fils fera la proye. ) .
Ce monftre encor n'exiftoit pas :
Mais l'Oracle annonçoit qu'il viendroit à grands
Le
pas ,
Et qu'il feroit l'ennemi de la joie.
On fe peint aifément ce que dût reffentir
pere d'Alifbeth ; fa douleur fut amere.
Mais plus le fort menace une tête fi chere ,
Plus il cherche à la garentir.
Plaifir , ce fut à vous qu'il remit fon enfance ;
Par mille jeux nouveanx vous filiez fes loisirs ,
Et du vent de votre aîle , écartant la licence ,
Vous allumiez fes innocens defirs .
Alifbeth cependant formoit fouvent des plaintes ,
Inftruit du fort qui l'attendoit.
Toujours tremblant il fe perfuadoit
L'ennui moins cruel que fes craintes.
Quand le plaifir s'éloignoit un inftant ,
Il fentoit augmenter fon trouble.
Refléchiffons , dit- il : fi ma frayeur redouble
Quand je vois échapper ce Dieu trop inconftant ;
Fixons-le pour toujours , c'eft me rendre content ,
Et detourner les malheurs de l'Oracle.
Ce projet n'avoit pas peu de difficulté ;
Mais de tout tems fut cette vérité
Que le defir s'accroit par un obftacle.
Un jour que le plaifir dormoit ,
Ravi d'avoir trouvé ce moyen falutaire
De diffiper tout ce qui l'allarmoit ,
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
Alifbeth s'enfonça dans un bois folitaire.
Là , par quelques mots enchanteurs ,
Dont il connoiffoit l'énergie ,
Il invoqua les noires Soeurs ;
( Heureux , s'il eût toujours ignoré la magie ! )
Trop favorables à ſes voeux
Les Parques près de lui bientôt fe raffemblerent ;
On dit qu'à leur afpect hideux
Tous les fens d'effroi ſe glacerent ,
Et que du trio ténébreux
Pour la premiere fois les fronts fe dériderent.
Filles du Stix , puiffantes Déités ,
Dit Alifbeth , voyez un miférable ,
Qui pour finir fon deftin déplorable ,
N'efpere plus qu'en vos bontés .
Fiere Atropos , c'est toi que je réclame ;
Prêtes moi tes cifeaux , qu'ils m'ôtent du danger ;
Si d'un inſtant de trop ce fil va s'alonger :
Ah ! que toi ni Cloto n'en craigne point de blâme
;
Celui dont elle ourdit la trâme ,
Te bénira de ne point l'abréger.
Lachefis à ces mots fourit avec malice ,
Et les trois Soeurs qu'amufent nos revers ,
Voulurent fervir un caprice ,
Qu'elles jugeoient funefte à l'univers .
Aliſbeth en obtient le dépôt qu'il demande ,
Au Dieu qu'il veut fixer il vole promptement ;
Il fommeilloit encor , il faifit ce moment.
JUILLET. 1755 .
Les aîles du plaifir font la premiere offrande ,
Que l'ennemi qu'il appréhende
Reçoit de fon égarement :
Mais déja le plaifir qu'une flateufe image
Dans les bras du repos avoit trop arrêté ,
Pour éprouver la trifte vérité
Voit diffiper cet aimable nuage.
Il s'éveille , & cédant à fa pente volage
Veut fuir avec légereté.
Ses efforts pour la liberté
L'inftruifent de fon esclavage.
Des inutiles foins qu'il mettoit en uſage
Alifbeth fe faifoit un jeu ;
Mais que fon bonheur dura peu.
Chaque inftant fon captiflui femble moins aima
ble ;
Il lui
devient
bientôt
indifférent
,
Au bâillement qui le furprend
Succéde un dégoût véritable :
II foupire , & le Dieu justement irrité !
Lançant un regard effroyable ,
Lui montre ainfi le fruit de ſa témérité.
Malheureux ! qu'as - tu fait des chaînes éternelles
Ponr caufer tes regrets me fixent aujourd'hui ;
» Ton horoscope eft accompli ;
» Le plaifir privé de fes aîles
>> N'eft autre chose que l'ennui.
l'Anglois , par Miss Rebecca.
Au fiècle d'or où l'on ne croit plus guères ,
Pandore n'avoit point reçu le don fatal ,
Qui recéloit notre miſere ,
Et le bonheur n'étoit mêlangé d'aucun mal.
Point de ces noms affreux d'homicide & de guerre
Qu'enfanta le tien & le mien ;
L'innocence regnoit , on s'en trouvoit fort bien :
Source des vrais plaifirs elle en peuploit la terre ,
Chaque mortel avoit le fien.
Dans ces jours fortunés Aliſbeth prit naiffance.
Son pere étoit pafteur , devot envers les Dieux ,
Autant qu'Enée étoit pieux ,
Bon , généreux ; mais que fert qu'on l'encenſe ?
Les hommes l'étoient tous , & pour le peindre
mieux
Il avoit avec eux parfaite reffemblance ,
Et rien ne le diftinguoit d'eux .
Il cheriffoit fon fils , & de fa deſtinée
Voulant pénétrer le fecret ,
Que fon ame fut étonnée
Lorfqu'on lui prononça ce funefte decret ;
JUILLET. 1755. 53 .
( » De l'ennui dévorant ton fils fera la proye. ) .
Ce monftre encor n'exiftoit pas :
Mais l'Oracle annonçoit qu'il viendroit à grands
Le
pas ,
Et qu'il feroit l'ennemi de la joie.
On fe peint aifément ce que dût reffentir
pere d'Alifbeth ; fa douleur fut amere.
Mais plus le fort menace une tête fi chere ,
Plus il cherche à la garentir.
Plaifir , ce fut à vous qu'il remit fon enfance ;
Par mille jeux nouveanx vous filiez fes loisirs ,
Et du vent de votre aîle , écartant la licence ,
Vous allumiez fes innocens defirs .
Alifbeth cependant formoit fouvent des plaintes ,
Inftruit du fort qui l'attendoit.
Toujours tremblant il fe perfuadoit
L'ennui moins cruel que fes craintes.
Quand le plaifir s'éloignoit un inftant ,
Il fentoit augmenter fon trouble.
Refléchiffons , dit- il : fi ma frayeur redouble
Quand je vois échapper ce Dieu trop inconftant ;
Fixons-le pour toujours , c'eft me rendre content ,
Et detourner les malheurs de l'Oracle.
Ce projet n'avoit pas peu de difficulté ;
Mais de tout tems fut cette vérité
Que le defir s'accroit par un obftacle.
Un jour que le plaifir dormoit ,
Ravi d'avoir trouvé ce moyen falutaire
De diffiper tout ce qui l'allarmoit ,
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
Alifbeth s'enfonça dans un bois folitaire.
Là , par quelques mots enchanteurs ,
Dont il connoiffoit l'énergie ,
Il invoqua les noires Soeurs ;
( Heureux , s'il eût toujours ignoré la magie ! )
Trop favorables à ſes voeux
Les Parques près de lui bientôt fe raffemblerent ;
On dit qu'à leur afpect hideux
Tous les fens d'effroi ſe glacerent ,
Et que du trio ténébreux
Pour la premiere fois les fronts fe dériderent.
Filles du Stix , puiffantes Déités ,
Dit Alifbeth , voyez un miférable ,
Qui pour finir fon deftin déplorable ,
N'efpere plus qu'en vos bontés .
Fiere Atropos , c'est toi que je réclame ;
Prêtes moi tes cifeaux , qu'ils m'ôtent du danger ;
Si d'un inſtant de trop ce fil va s'alonger :
Ah ! que toi ni Cloto n'en craigne point de blâme
;
Celui dont elle ourdit la trâme ,
Te bénira de ne point l'abréger.
Lachefis à ces mots fourit avec malice ,
Et les trois Soeurs qu'amufent nos revers ,
Voulurent fervir un caprice ,
Qu'elles jugeoient funefte à l'univers .
Aliſbeth en obtient le dépôt qu'il demande ,
Au Dieu qu'il veut fixer il vole promptement ;
Il fommeilloit encor , il faifit ce moment.
JUILLET. 1755 .
Les aîles du plaifir font la premiere offrande ,
Que l'ennemi qu'il appréhende
Reçoit de fon égarement :
Mais déja le plaifir qu'une flateufe image
Dans les bras du repos avoit trop arrêté ,
Pour éprouver la trifte vérité
Voit diffiper cet aimable nuage.
Il s'éveille , & cédant à fa pente volage
Veut fuir avec légereté.
Ses efforts pour la liberté
L'inftruifent de fon esclavage.
Des inutiles foins qu'il mettoit en uſage
Alifbeth fe faifoit un jeu ;
Mais que fon bonheur dura peu.
Chaque inftant fon captiflui femble moins aima
ble ;
Il lui
devient
bientôt
indifférent
,
Au bâillement qui le furprend
Succéde un dégoût véritable :
II foupire , & le Dieu justement irrité !
Lançant un regard effroyable ,
Lui montre ainfi le fruit de ſa témérité.
Malheureux ! qu'as - tu fait des chaînes éternelles
Ponr caufer tes regrets me fixent aujourd'hui ;
» Ton horoscope eft accompli ;
» Le plaifir privé de fes aîles
>> N'eft autre chose que l'ennui.
Langue
Vers et prose
Type d'écrit journalistique
Courrier des lecteurs
Faux
Genre littéraire
Résumé
Le conte 'La naifance de l'ennui', traduit de l'anglais par Miss Rebecca, se déroule dans une époque dorée où l'innocence et le bonheur régnaient sans mélange de malheur. À cette époque, Pandore n'avait pas encore reçu le don fatal qui recélait la misère humaine, et les noms d'homicide et de guerre n'existaient pas. L'innocence peuplait la terre de vrais plaisirs. Alisbeth, fille d'un pasteur pieux et généreux, naquit dans ces jours fortunés. Un oracle annonça que l'ennui ferait la proie de son fils, prédisant ainsi l'arrivée de ce monstre ennemi de la joie. Pour protéger Alisbeth, son père lui offrit une enfance remplie de plaisirs et de jeux innocents. Cependant, Alisbeth, consciente du sort qui l'attendait, chercha à fixer le plaisir pour toujours afin d'éviter les malheurs annoncés. Elle invoqua les noires Sœurs, les Parques, qui acceptèrent de l'aider. Alisbeth obtint ainsi de fixer le plaisir, mais ce dernier, volatil, finit par disparaître, laissant place à l'ennui. Alisbeth comprit alors que le plaisir privé de ses ailes n'était autre que l'ennui, scellant ainsi son destin tragique.