Titre
LETTRE de la Marquise de .... au Chevalier de ....
Titre d'après la table
Lettre sur la Tragédie d'Amasis,
Fait partie d'une livraison
Fait partie d'une section
Page de début
1224
Page de début dans la numérisation
29
Page de fin
1235
Page de fin dans la numérisation
40
Incipit
Je ne doute point, Monsieur, que vous n'ayez été surpris du long silence que
Texte
LETTRE de la Marquise de ....
au Chevalier de ...
L
C
E ne doute point , Monsieur , que vous
été que
j'ai gardé au sujet de la septiéme Lettre
du Nouvelliste du Parnasse , que vous
m'aviez sans doute envoyée pour morti
fier mon amour propre ; vous m'aviez
raillée sur quelques larmes que je n'a
vois pû retenir à la premiere representa
tion de la reprise d'Amasis ; je vous sou
tins avec une espece de dépit , ¡que mes.
¿
V
C
t
2
(
1. Vol .
pleurs
JUIN. 1731. 7225
pleurs ne couloient jamais à faux , et que
j'osois garantir la Piece bonne , sur la foi
de ma sensibilité. Nous nous separâmes
assez mécontents l'un de l'autre ; vous ne
fûtes pas long-tems à trouver une occa→
sion de vous vanger de la hauteur avec
laquelle j'avois décidé en faveur d'une
Piece qui n'avoit pas le bonheur de vous
plaire ; et vous ne crûtes le pouvoir mieux
qu'en m'envoyant la Lettre en question.
J'y aurois répondu sur le champ , si je
me fusses trouvée assez de sang froid ,
pour ne pas ressembler à votre impétueux
Nouvelliste , persuadée que la critique
perd infiniment de son prix , quand elle
est dictée par la passion ; me voilà donc,
Monsieur , dans un état assez tranquille
pour ne rien hazarder sans refléxion.
Le début de cette septiéme Lettre de
vroit rendre son Auteur suspect , puis
qu'il n'est établi que sur une fausse hypo
these : Piece, dit- il, en parlant de la Trage
die d'Amasis , jufqu'ici ignorée ou peu van
tée. Notre Ariftarque mal instruit se fon
de , sans doute , sur le peu de representa
tions que cette Tragedie eut dans sa nais
sance ; mais s'il avoit pris la peine de re
monter jusqu'au temps où elle fut donnée
pour la premiere fois , il auroit appris
qu'elle fut accueillie avec autant d'équité,
I. Vol. qu'elle
1226 MERCURE DE FRANCE
qu'elle l'est aujourd'hui > et que par
consequent elle n'a dû être , ni ignorée
ni peu vantée : les meilleurs Ouvrages du
Theatre ne sont pas à l'épreuve des Sai
sons , et le froid extréme qui alors empêcha
le Public d'aller aux Spectacles , fit partager
à ce même Public , aussi bien qu'à M. de
la Grange , le regret de la prompte dispa
rition d'Amasis , sans compter quelque
aigreur entre l'Auteur et une des princi
pales Actrices de ce tems-là , qui ne par
loit jamais de la Piece que pour la dé
- crier.
Ainsi c'est admettre un mauvais Prin
cipe que de dire
que cette Piece est gou
tée aujourd'hui par la même raison qui
a fait dédaigner Brutus. A Dieu ne plaise
que je traite assez mal le Public pour croi
re qu'il a dédaigné cette derniere Trage
die ; le mépris ne sçauroit être le partage
d'un Auteur tel qu'est M. de Voltaire ,
sans commettre la plus criante de toutes
les injustices ; tout le monde s'accorde à
la mettre au rang des meilleurs versifica
teurs de notre siecle ; rien n'eft plus digne
d'admiration que le beau feu qui anime
toutes ses Poesies , et j'ose avancer qu'il
seroit à souhaiter qu'il en eût quelquefois
un peu moins ; il ne s'y laisseroit pas en
traîner si rapidement dans des Ouvrages
I. Vol.
qui
JUIN. 1731. 1227
qui demandent plus de raison que d'an
tousiasme.Revenons à nôtre Archiloque.
Après avoir dit que la Tragedie d'A
masis est remplie de situations & d'évenemens
bizares qui se succedent à chaque instant ;
il lui fait la grace d'avouer , qu'elle ne lais
se pas de conserver une espece d'unité. Com
bien cette verité a- t'elle de peine à sortir
de sa plume ! On en juge par tous les
termes dont il se sert pour faire cet aveu
forcé ; elle ne laiffe pas : quoi de plus mé
prisant ? de conserver. Quelle continua
tion de mépris une espece d'unité ; quel
malin diminutif; je suis surprise qu'il n'ait
pas dit quellefaçon d'unité . Il craint mê
me d'avoir été trop favorable à l'Auteur,
et de peur qu'on ne prenne le change sur
ses expressions , il ajoûte aussi-tôt aprés ,
que cette espece d'unité a bien l'apparence de
la multiplicité , quel rafinement !
→
Quels blasphêmes ne profere - t- il pas con
tre le respectable Parterrel? En voici un : le
Parterre moderne , si je l'ose dire , fent et ne
pense point; Au reste, on doit lui tenir com
pte du Correctif, c'est unefigure de Retho
rique dont il fait rarement ufage.
Voici le second blasphême : dès qu'une
piece lui plaît , il s'imagine qu'elle a droit de
lui plaire , et qu'elle tient cet avantage , non
de son ignorance & de fon mauvais goût
1. Vol. B mai
1228 MERCURE DE FRANCE
mais du merite qu'elle a , parce qu'il se sup
pose infaillible. Quels traits plus deshono
rans ! ignorance , mauvais goût , présom
ption ; l'Auteur de cette Lettre ne seroit- il
pas dans le cas de ces Plaideurs , qui di
sent que rien n'est plus injuste que la Jus
tice , quand ils viennent de perdre une
cause dont la bonté ne subsistoit que dans
leur imagination ? Je crains , Monsieur ,
de sortir du sang froid , dont je me suis
vantée ; tâchons de le reprendre , je ne
puis mieux punir l'adversaire d'Amasis
qu'en me réduisant à faire simplement
l'apologie d'une Piece qu'il attaque avec
tant d'acharnement ; mes éloges lui tien
dront lieu d'invectives.
>
Il reproche à Sesostris de n'être occupé que
du dessein qu'il a de se défaire d' Amasis par
une trahison, Je réponds tranquillement
à cela , que si c'est être perfide que de
vouloir vanger la mort d'un Pere cruelle
ment assassiné , et d'employer l'artifice
au deffaut de la force ouverte , pour re
monter sur un Trône usurpé , je passe con
damnation sur la trahison si injustement
imputée au Heros de cette Tragedie.
il l'accuse encore d'un desir impa
tient de voir sa Mere , et traite de puéri
lité ce que la nature inspire à tous les hom
mes. Sesostris brûle d'impatience de voir
I. Vol,
sa
E
JUIN. 1731. 1229
sa Mere ; quoi de plus digne d'un Fils
vertueux et d'un digne Successeur du
grand Apriès ? Ce qu'il y a de plus remar
quable dans cette Critique, c'est l'endroit
où l'Auteur s'avise de la placer. Il vient
de convenir de la meilleure foi du monde ,
que l'entretien de Sesostris avec Nitocris a
quelque chose de touchant ; et il ajoûte , mais
pourquoi a- t-il un desirsi violent et fi pen
fondé de la voir & de l'entretenir ? Peut- on
prendre plus mal son champ de Bataille ?
Si cette Scene a fait tant de plaisir aux
Spectateurs , pourquoi y a-t-il du regret ?
il y a des situations si touchantes , qu'il
faudroit les acheter mêmes aux dépens de
quelques fautes , mais qu'il s'en faut que
celle- ci ait besoin de l'indulgence dont
je parle ! Sesostris ne craint rientant ici
que de voir une Mere desolée à qui il doit
porter un coup mortel , en lui montrant
le poignard qu'elle croit tout degoutant
encore du sang de son Fils , il voudroit
l'éviter , et l'éviteroit en effet si un sa
ge confident ne lui faisoit entendre
qu'après l'ordre exprès d'Amasis , il ne
peut lui desobeïr sans se rendre suspect ,
et sans exposer lesjours de sa mere avec les
*siens ¿
"
"
La confidence que Nitocris fait à Arte
nice n'est pas si déraisonnable que notre
1. Vol.
Bij severe
1230 MERCURE DE FRANCE
severe Nouvelliste prétend le persuader.
En effet , pourquoi doit- elle se défier
d'une jeune personne qui vient de lui dé
clarer l'aversion invincible qu'elle a pour
l'Hymen que le Tyran lui propose ? Elle
est fille de Phanès , mais ce Phanès n'a pas
paru jusqu'à ce jour le mortel ennemi de
Nitocris , comme notre Censeur le supo
se cela est si peu marqué dans la Piece ,
que lorsque Phanès vient si à propos in
terrompre la Scene où Sesostris est prêt à se
faire reconnoître à sa Mere éperdue , elle
témoigne sa surprise sur ce que tout la
trahit jusqu'à Phanès i d'où il est naturel
de conclure, qu'elle ne l'a pas consideré
commeson mortel ennemi. Il ne me seroit
pas moins facile de justifier le caractére
d'Amasis , qu'on traite gratuitement de
sot & d'aveugle,
›
Au reste , ce qui fait que les Spectateurs
prennent quelquefois le change sur les
differentes actions qui se passent sous leurs
yeux ; c'est qu'ils supposent que les per
sonnages qu'ils accusent de donner dans
des pieges grossiers est aussi instruit
qu'eux- mêmes . En effet , nous sçavons
que Phanès conspire contre Amasis , par
ce qu'il nous l'a fait entendre ; mais l'a-t- il
fait connoître à Amasis ? Ce Tyran établit
d'abord son caractére de la maniere du
J. Vol,
mon
JUIN. 1731. 1231
monde , qui puisse faire le plus d'hon
neur à l'Auteur de la Tragedie. Il ne dit
rien qui ne marque sa défiance : il pousse
même l'ingenuité jusqu'à dire à Phanès
qu'il y a des momens où il lui devient
suspect lui-même malgré tous les témoi
gnages de fidélité qu'il lui rend ; fidélité
d'autant moins sincere , qu'il ne croit pas
l'avoir méritée; il ajoûte que ce Fils même,
qui lui est si cher , lui a inspiré des mou
vemens d'aversion à son premier aspect ,
et' qu'il fremit de l'aceuil qu'il lui auroit
fait , s'il ne s'étoit pas fait reconnoître à
des signes incontestables , tels que la
Lettre de sa femme.
Voici encore le Public attaqué ; je ne
crois pas pouvoir me dispenser de dé
fendre sa cause . L'Auteur de la Lettre
s'explique en ces termes : C'estpar rapport
à cette Piece ,plus qu'à l'égard d'aucune autre
que le Public distrait & inattentif, fait usa
ge d'une maxime pernicieuse à laquelle tous
les mauvais Auteurs s'efforcent de donner
Cours , qui est , que le langage pur & éle
gant , le stile noble & correct & la beauté
de la versification sont inutiles sur le Théa
tre.
Peut-on rien dire de plus injurieux pour
ce Public respectable , que d'oser avancer
qu'il fait usage d'une maxime si deraison
I. Vol.
B iij
nable
1232 MERCURE DE FRANCE
•
{ .
nable, s'il étoit dans un pareil sentiment
viendroit- il en foule aux Tragedies de
Racine , et balanceroit -il un seul moment
entre Corneille et lui ? il n'y a personne
qui ne convienne que Corneille l'empor
te autant sur Racine par l'action que Ra
cine l'emporte sur Corneille par la dic
tion ; cependant l'un ne fait pas negliger
l'autre ; il n'eft donc pas vrai de dire que
le langage pur et élegant , le stile noble et cor
rect et la beauté de la versification , sont ju
gez par le Public inutiles au Théatre .
Si M. de la Grange se dément quelque
fois dans sa maniere de versifier , ce n'est
point là ce que le Public aplaudit dans ses
Ouvrages de Théatres ; ou plutôt s'il lui
passe quelques negligences de diction , ce
n'est qu'en faveur des beautez frappantes
qui se tecedent dans ses Pieces par rapport
aux situations dont elles sont remplies .
Je ne conviens pas pourtant , Mon
sieur , que l'Amasis soit écrit avec toute la
négligence , la rudesse et la barbarie possibles;
je suis bien éloignée d'adopter des termes
si familiers au Nouvelliste ; il cite çes trois
Vers , pour prouver ce qu'il avance.
C
Il recule , j'avance ; il se débat , il tombe ;
Là , sans être touché de son sort abbatu ,
Mon bras de l'achever , se fait une vertu.
1. Vol. · J'a
JUIN. 1731. 1233
J'avoue que le dernier hemistiche du se
cond vers , n'est pas le plus heureux du
monde ; mais si les grands exemples suffi
soient pour autoriser des fautes , Corneil
le et l'Auteur même de Brutus m'en four
niroient d'ailleurs , sort abbatu , est au
rang de ces figures par lesquelles on attri
bue à la cause ce qui n'appartient qu'à
l'effet , et puisqu'on dit un sort malheu
reux , quoique le malheur ne soit que
l'effet , et point du tout la cause du sort ,
pourquoi l'épithete d'abbatu attachée
au sort , ne jouiroit - elle pas du même pri
vilege ?
Voila à peu près , c'est le Nouvelliste
qui parle , comme sont faits tous les Vers de
la Piece ; non-seulement , ajoute - t-il , on
est aujourd'hui indulgent au Théatre par
rapport aux mauvais Vers , et au mauvais
langage , mais encore on y applaudit ; Voici
comment il le prouve on se récrie , par
exemple , à ce vers de Nitocris.
Menace moi de vivre , et non pas de mourir.
Si c'est-là un de ces Vers que le Nou
velliste appelle negligés , rudes et barbares
j'avoue à ma honte que j'ai terriblement
pris le change ; mais ce qui me console ,
c'est que tout le Public l'a pris comme moi :
Voici encore de la dialectique de l'Adver
›
I. Vol. B iiij saire
1234
MERCURE
DE FRANCE
saire d'Amasis Le Verbe qui suit celui de
menace ne se rapporte- t - il pas toûjours à la
personne qui menace ! Ces paroles , pour
suit-il avec un air de triomphe ; menace
moi de vivre et non pas de mourir , signi
fient donc proprement et grammaticalement
menace-moi que tu vivras & non que tu
.
mourras.
Après cette décision , il semble qu'il n'y
ait plus qu'à admirer ; mais je n'en suis
pas réduite -là , ce Vers m'a trop bien af
fectée pour le placer au rang des mauvais
et des barbares ; ceux qu'Amasis dit aupa
ravant , nous portent naturellement à un
sens tout contraire à celui qu'une mau
vaise Grammaire lui prête contre toutes
les regles , vivre et mourir sont ici au lieu de
vie & de mort ; et le Vers attaqué ne veut
dire autre chose que menace-moi de la vie et
non pas de la mort la vie étant regardée
par Nitocris comme un supplice , & la mort
comme une grace ; un Regent de Rethorique
que j'ai consulté là - dessus , m'a dit que ce
prétendu Barbarisme n'est tout au plus
qu'un Latinisme il a fait sur cela un
Vers Latin qu'il m'a donné par écrit : le
voici ,
;
:
Mortem minaris proximam ! vitamjube.
Mais je ne m'apperçois pas que ma
I. Vol. Let
JUIN
. 1731. 1235
Lettre commence à devenir longue et
peut-être ennuyeuse , je la finis brus
quement pour ne point abuser de votre
patience ; Je suis , &c.
au Chevalier de ...
L
C
E ne doute point , Monsieur , que vous
été que
j'ai gardé au sujet de la septiéme Lettre
du Nouvelliste du Parnasse , que vous
m'aviez sans doute envoyée pour morti
fier mon amour propre ; vous m'aviez
raillée sur quelques larmes que je n'a
vois pû retenir à la premiere representa
tion de la reprise d'Amasis ; je vous sou
tins avec une espece de dépit , ¡que mes.
¿
V
C
t
2
(
1. Vol .
pleurs
JUIN. 1731. 7225
pleurs ne couloient jamais à faux , et que
j'osois garantir la Piece bonne , sur la foi
de ma sensibilité. Nous nous separâmes
assez mécontents l'un de l'autre ; vous ne
fûtes pas long-tems à trouver une occa→
sion de vous vanger de la hauteur avec
laquelle j'avois décidé en faveur d'une
Piece qui n'avoit pas le bonheur de vous
plaire ; et vous ne crûtes le pouvoir mieux
qu'en m'envoyant la Lettre en question.
J'y aurois répondu sur le champ , si je
me fusses trouvée assez de sang froid ,
pour ne pas ressembler à votre impétueux
Nouvelliste , persuadée que la critique
perd infiniment de son prix , quand elle
est dictée par la passion ; me voilà donc,
Monsieur , dans un état assez tranquille
pour ne rien hazarder sans refléxion.
Le début de cette septiéme Lettre de
vroit rendre son Auteur suspect , puis
qu'il n'est établi que sur une fausse hypo
these : Piece, dit- il, en parlant de la Trage
die d'Amasis , jufqu'ici ignorée ou peu van
tée. Notre Ariftarque mal instruit se fon
de , sans doute , sur le peu de representa
tions que cette Tragedie eut dans sa nais
sance ; mais s'il avoit pris la peine de re
monter jusqu'au temps où elle fut donnée
pour la premiere fois , il auroit appris
qu'elle fut accueillie avec autant d'équité,
I. Vol. qu'elle
1226 MERCURE DE FRANCE
qu'elle l'est aujourd'hui > et que par
consequent elle n'a dû être , ni ignorée
ni peu vantée : les meilleurs Ouvrages du
Theatre ne sont pas à l'épreuve des Sai
sons , et le froid extréme qui alors empêcha
le Public d'aller aux Spectacles , fit partager
à ce même Public , aussi bien qu'à M. de
la Grange , le regret de la prompte dispa
rition d'Amasis , sans compter quelque
aigreur entre l'Auteur et une des princi
pales Actrices de ce tems-là , qui ne par
loit jamais de la Piece que pour la dé
- crier.
Ainsi c'est admettre un mauvais Prin
cipe que de dire
que cette Piece est gou
tée aujourd'hui par la même raison qui
a fait dédaigner Brutus. A Dieu ne plaise
que je traite assez mal le Public pour croi
re qu'il a dédaigné cette derniere Trage
die ; le mépris ne sçauroit être le partage
d'un Auteur tel qu'est M. de Voltaire ,
sans commettre la plus criante de toutes
les injustices ; tout le monde s'accorde à
la mettre au rang des meilleurs versifica
teurs de notre siecle ; rien n'eft plus digne
d'admiration que le beau feu qui anime
toutes ses Poesies , et j'ose avancer qu'il
seroit à souhaiter qu'il en eût quelquefois
un peu moins ; il ne s'y laisseroit pas en
traîner si rapidement dans des Ouvrages
I. Vol.
qui
JUIN. 1731. 1227
qui demandent plus de raison que d'an
tousiasme.Revenons à nôtre Archiloque.
Après avoir dit que la Tragedie d'A
masis est remplie de situations & d'évenemens
bizares qui se succedent à chaque instant ;
il lui fait la grace d'avouer , qu'elle ne lais
se pas de conserver une espece d'unité. Com
bien cette verité a- t'elle de peine à sortir
de sa plume ! On en juge par tous les
termes dont il se sert pour faire cet aveu
forcé ; elle ne laiffe pas : quoi de plus mé
prisant ? de conserver. Quelle continua
tion de mépris une espece d'unité ; quel
malin diminutif; je suis surprise qu'il n'ait
pas dit quellefaçon d'unité . Il craint mê
me d'avoir été trop favorable à l'Auteur,
et de peur qu'on ne prenne le change sur
ses expressions , il ajoûte aussi-tôt aprés ,
que cette espece d'unité a bien l'apparence de
la multiplicité , quel rafinement !
→
Quels blasphêmes ne profere - t- il pas con
tre le respectable Parterrel? En voici un : le
Parterre moderne , si je l'ose dire , fent et ne
pense point; Au reste, on doit lui tenir com
pte du Correctif, c'est unefigure de Retho
rique dont il fait rarement ufage.
Voici le second blasphême : dès qu'une
piece lui plaît , il s'imagine qu'elle a droit de
lui plaire , et qu'elle tient cet avantage , non
de son ignorance & de fon mauvais goût
1. Vol. B mai
1228 MERCURE DE FRANCE
mais du merite qu'elle a , parce qu'il se sup
pose infaillible. Quels traits plus deshono
rans ! ignorance , mauvais goût , présom
ption ; l'Auteur de cette Lettre ne seroit- il
pas dans le cas de ces Plaideurs , qui di
sent que rien n'est plus injuste que la Jus
tice , quand ils viennent de perdre une
cause dont la bonté ne subsistoit que dans
leur imagination ? Je crains , Monsieur ,
de sortir du sang froid , dont je me suis
vantée ; tâchons de le reprendre , je ne
puis mieux punir l'adversaire d'Amasis
qu'en me réduisant à faire simplement
l'apologie d'une Piece qu'il attaque avec
tant d'acharnement ; mes éloges lui tien
dront lieu d'invectives.
>
Il reproche à Sesostris de n'être occupé que
du dessein qu'il a de se défaire d' Amasis par
une trahison, Je réponds tranquillement
à cela , que si c'est être perfide que de
vouloir vanger la mort d'un Pere cruelle
ment assassiné , et d'employer l'artifice
au deffaut de la force ouverte , pour re
monter sur un Trône usurpé , je passe con
damnation sur la trahison si injustement
imputée au Heros de cette Tragedie.
il l'accuse encore d'un desir impa
tient de voir sa Mere , et traite de puéri
lité ce que la nature inspire à tous les hom
mes. Sesostris brûle d'impatience de voir
I. Vol,
sa
E
JUIN. 1731. 1229
sa Mere ; quoi de plus digne d'un Fils
vertueux et d'un digne Successeur du
grand Apriès ? Ce qu'il y a de plus remar
quable dans cette Critique, c'est l'endroit
où l'Auteur s'avise de la placer. Il vient
de convenir de la meilleure foi du monde ,
que l'entretien de Sesostris avec Nitocris a
quelque chose de touchant ; et il ajoûte , mais
pourquoi a- t-il un desirsi violent et fi pen
fondé de la voir & de l'entretenir ? Peut- on
prendre plus mal son champ de Bataille ?
Si cette Scene a fait tant de plaisir aux
Spectateurs , pourquoi y a-t-il du regret ?
il y a des situations si touchantes , qu'il
faudroit les acheter mêmes aux dépens de
quelques fautes , mais qu'il s'en faut que
celle- ci ait besoin de l'indulgence dont
je parle ! Sesostris ne craint rientant ici
que de voir une Mere desolée à qui il doit
porter un coup mortel , en lui montrant
le poignard qu'elle croit tout degoutant
encore du sang de son Fils , il voudroit
l'éviter , et l'éviteroit en effet si un sa
ge confident ne lui faisoit entendre
qu'après l'ordre exprès d'Amasis , il ne
peut lui desobeïr sans se rendre suspect ,
et sans exposer lesjours de sa mere avec les
*siens ¿
"
"
La confidence que Nitocris fait à Arte
nice n'est pas si déraisonnable que notre
1. Vol.
Bij severe
1230 MERCURE DE FRANCE
severe Nouvelliste prétend le persuader.
En effet , pourquoi doit- elle se défier
d'une jeune personne qui vient de lui dé
clarer l'aversion invincible qu'elle a pour
l'Hymen que le Tyran lui propose ? Elle
est fille de Phanès , mais ce Phanès n'a pas
paru jusqu'à ce jour le mortel ennemi de
Nitocris , comme notre Censeur le supo
se cela est si peu marqué dans la Piece ,
que lorsque Phanès vient si à propos in
terrompre la Scene où Sesostris est prêt à se
faire reconnoître à sa Mere éperdue , elle
témoigne sa surprise sur ce que tout la
trahit jusqu'à Phanès i d'où il est naturel
de conclure, qu'elle ne l'a pas consideré
commeson mortel ennemi. Il ne me seroit
pas moins facile de justifier le caractére
d'Amasis , qu'on traite gratuitement de
sot & d'aveugle,
›
Au reste , ce qui fait que les Spectateurs
prennent quelquefois le change sur les
differentes actions qui se passent sous leurs
yeux ; c'est qu'ils supposent que les per
sonnages qu'ils accusent de donner dans
des pieges grossiers est aussi instruit
qu'eux- mêmes . En effet , nous sçavons
que Phanès conspire contre Amasis , par
ce qu'il nous l'a fait entendre ; mais l'a-t- il
fait connoître à Amasis ? Ce Tyran établit
d'abord son caractére de la maniere du
J. Vol,
mon
JUIN. 1731. 1231
monde , qui puisse faire le plus d'hon
neur à l'Auteur de la Tragedie. Il ne dit
rien qui ne marque sa défiance : il pousse
même l'ingenuité jusqu'à dire à Phanès
qu'il y a des momens où il lui devient
suspect lui-même malgré tous les témoi
gnages de fidélité qu'il lui rend ; fidélité
d'autant moins sincere , qu'il ne croit pas
l'avoir méritée; il ajoûte que ce Fils même,
qui lui est si cher , lui a inspiré des mou
vemens d'aversion à son premier aspect ,
et' qu'il fremit de l'aceuil qu'il lui auroit
fait , s'il ne s'étoit pas fait reconnoître à
des signes incontestables , tels que la
Lettre de sa femme.
Voici encore le Public attaqué ; je ne
crois pas pouvoir me dispenser de dé
fendre sa cause . L'Auteur de la Lettre
s'explique en ces termes : C'estpar rapport
à cette Piece ,plus qu'à l'égard d'aucune autre
que le Public distrait & inattentif, fait usa
ge d'une maxime pernicieuse à laquelle tous
les mauvais Auteurs s'efforcent de donner
Cours , qui est , que le langage pur & éle
gant , le stile noble & correct & la beauté
de la versification sont inutiles sur le Théa
tre.
Peut-on rien dire de plus injurieux pour
ce Public respectable , que d'oser avancer
qu'il fait usage d'une maxime si deraison
I. Vol.
B iij
nable
1232 MERCURE DE FRANCE
•
{ .
nable, s'il étoit dans un pareil sentiment
viendroit- il en foule aux Tragedies de
Racine , et balanceroit -il un seul moment
entre Corneille et lui ? il n'y a personne
qui ne convienne que Corneille l'empor
te autant sur Racine par l'action que Ra
cine l'emporte sur Corneille par la dic
tion ; cependant l'un ne fait pas negliger
l'autre ; il n'eft donc pas vrai de dire que
le langage pur et élegant , le stile noble et cor
rect et la beauté de la versification , sont ju
gez par le Public inutiles au Théatre .
Si M. de la Grange se dément quelque
fois dans sa maniere de versifier , ce n'est
point là ce que le Public aplaudit dans ses
Ouvrages de Théatres ; ou plutôt s'il lui
passe quelques negligences de diction , ce
n'est qu'en faveur des beautez frappantes
qui se tecedent dans ses Pieces par rapport
aux situations dont elles sont remplies .
Je ne conviens pas pourtant , Mon
sieur , que l'Amasis soit écrit avec toute la
négligence , la rudesse et la barbarie possibles;
je suis bien éloignée d'adopter des termes
si familiers au Nouvelliste ; il cite çes trois
Vers , pour prouver ce qu'il avance.
C
Il recule , j'avance ; il se débat , il tombe ;
Là , sans être touché de son sort abbatu ,
Mon bras de l'achever , se fait une vertu.
1. Vol. · J'a
JUIN. 1731. 1233
J'avoue que le dernier hemistiche du se
cond vers , n'est pas le plus heureux du
monde ; mais si les grands exemples suffi
soient pour autoriser des fautes , Corneil
le et l'Auteur même de Brutus m'en four
niroient d'ailleurs , sort abbatu , est au
rang de ces figures par lesquelles on attri
bue à la cause ce qui n'appartient qu'à
l'effet , et puisqu'on dit un sort malheu
reux , quoique le malheur ne soit que
l'effet , et point du tout la cause du sort ,
pourquoi l'épithete d'abbatu attachée
au sort , ne jouiroit - elle pas du même pri
vilege ?
Voila à peu près , c'est le Nouvelliste
qui parle , comme sont faits tous les Vers de
la Piece ; non-seulement , ajoute - t-il , on
est aujourd'hui indulgent au Théatre par
rapport aux mauvais Vers , et au mauvais
langage , mais encore on y applaudit ; Voici
comment il le prouve on se récrie , par
exemple , à ce vers de Nitocris.
Menace moi de vivre , et non pas de mourir.
Si c'est-là un de ces Vers que le Nou
velliste appelle negligés , rudes et barbares
j'avoue à ma honte que j'ai terriblement
pris le change ; mais ce qui me console ,
c'est que tout le Public l'a pris comme moi :
Voici encore de la dialectique de l'Adver
›
I. Vol. B iiij saire
1234
MERCURE
DE FRANCE
saire d'Amasis Le Verbe qui suit celui de
menace ne se rapporte- t - il pas toûjours à la
personne qui menace ! Ces paroles , pour
suit-il avec un air de triomphe ; menace
moi de vivre et non pas de mourir , signi
fient donc proprement et grammaticalement
menace-moi que tu vivras & non que tu
.
mourras.
Après cette décision , il semble qu'il n'y
ait plus qu'à admirer ; mais je n'en suis
pas réduite -là , ce Vers m'a trop bien af
fectée pour le placer au rang des mauvais
et des barbares ; ceux qu'Amasis dit aupa
ravant , nous portent naturellement à un
sens tout contraire à celui qu'une mau
vaise Grammaire lui prête contre toutes
les regles , vivre et mourir sont ici au lieu de
vie & de mort ; et le Vers attaqué ne veut
dire autre chose que menace-moi de la vie et
non pas de la mort la vie étant regardée
par Nitocris comme un supplice , & la mort
comme une grace ; un Regent de Rethorique
que j'ai consulté là - dessus , m'a dit que ce
prétendu Barbarisme n'est tout au plus
qu'un Latinisme il a fait sur cela un
Vers Latin qu'il m'a donné par écrit : le
voici ,
;
:
Mortem minaris proximam ! vitamjube.
Mais je ne m'apperçois pas que ma
I. Vol. Let
JUIN
. 1731. 1235
Lettre commence à devenir longue et
peut-être ennuyeuse , je la finis brus
quement pour ne point abuser de votre
patience ; Je suis , &c.
Langue
Vers et prose
Type d'écrit journalistique
Courrier des lecteurs
Faux
Mots clefs
Domaine
Résumé
La Marquise de... écrit au Chevalier de... pour répondre à une critique de la septième lettre du Nouvelliste du Parnasse concernant la tragédie 'Amasis' de Voltaire. La Marquise conteste les accusations du critique, affirmant que ses larmes lors de la représentation n'étaient pas injustifiées et que la pièce est bien accueillie par le public. Elle critique la fausse hypothèse du critique selon laquelle 'Amasis' était ignorée ou peu vantée à ses débuts, expliquant que les conditions météorologiques et des conflits personnels avaient limité les représentations. La Marquise défend également la qualité littéraire et la sensibilité de Voltaire, tout en critiquant la partialité et l'exagération du critique. Elle réfute les accusations de bizarrerie et de manque d'unité dans la pièce, et défend les choix artistiques de Voltaire. La Marquise conclut en soulignant l'injustice des critiques du public et en affirmant que 'Amasis' mérite son succès. La lettre est datée de juin 1731 et inclut une phrase en latin : 'Mortem minaris proximam! vitamjube.' L'auteur exprime ensuite qu'il ne souhaite pas que sa lettre devienne trop longue et ennuyeuse, et décide de la terminer abruptement pour ne pas abuser de la patience du destinataire. La lettre se conclut par une formule de politesse : 'Je suis, &c.'
Concerne une oeuvre